Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 44 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 5

5

 

 

Un jour, les combats s’étaient arrêtés. Finis les bombardements, les mitraillages en piqué, les explosions, les déflagrations des tanks et des canons, l’odeur âcre du pétrole et du bois brûlé et les hurlements. Enfin, la paix. Pas de cris de victoire, non. Un silence inquiétant. Les villes détruites à perte de vue, transformées en champs de gravats monumentaux. Les civils hagards qui ne retrouvaient rien. Les rues qui avaient disparu. Les cadavres que personne n’avait la force d’enterrer. Les files interminables des prisonniers barbus, sales et hirsutes. Pourquoi ? Qui ? Est-ce qu’on va recommencer ? Pendant la campagne de Pologne, quelques mois plus tôt, la libération des camps. L’impossible à nommer et à comprendre. La découverte des charniers, l’industrie de la mort, les cohortes de squelettes vivants, le typhus, les vainqueurs plus amers que les vaincus. La honte, la haine, la folie. Et, jusqu’en avril, en Allemagne, des camps monstrueux aux portes des villes. La vengeance sur les soldats allemands arrêtés et sur les populations civiles.

Le 8 mai, l’escadrille de Leonid fut la dernière à rentrer de mission. Pour lui, ce ne fut pas un soir de fête. Il lui fallut attendre des semaines pour participer, le dimanche 24 juin, à la parade de la victoire sur la place Rouge. Malgré le ciel maussade, le plus grand défilé militaire de tous les temps. Un triomphe comme il n’y en avait pas eu depuis la Rome antique. Les tambours par centaines et une cohorte de fanfares jouant Les Adieux d’une Slave donnaient la chair de poule aux millions de survivants en délire, et l’armée innombrable défilant devant les maréchaux côte à côte : Joukov sur son cheval blanc et Rokossovsky sur son cheval noir et les étendards et les drapeaux des armées vaincues du Reich jetés pêle-mêle aux pieds du vainqueur juché sur le mausolée de Lénine. À la tête de son escadrille de Yak 9, Leonid passa à trois reprises au-dessus de Moscou. Ce soir-là, il reçut des mains du petit père des peuples sa deuxième étoile d’or de héros de l’Union soviétique.

Au bout de quarante-sept mois de combats ininterrompus, le colonel Leonid Mikhaïlovitch Krivochéine découvrit son pays dévasté et Leningrad, sa ville, rasée, ses parents morts de faim, de froid et de maladie, la liste interminable des amis disparus au combat ou dans les bombardements. Il ne retrouva pas Olga Anatolievna Pirojkova, son amie. Il n’avait plus de ses nouvelles et ne lui avait pas écrit depuis plus de trois ans.

Deux jours après son retour, un cauchemar le laissa le cœur palpitant et en sueur. Son avion tombait en flammes, tournoyait comme une toupie et lui, prisonnier du cockpit, voyait le sol qui n’en finissait pas de se rapprocher. Les nuits qui suivirent, les démons de la guerre vinrent le harceler et il revit les massacres de civils et de militaires. Les fusillades, les viols, les exactions et les spectres des déportés le hantaient et le réveillaient en sursaut à deux heures trente précises. Il restait éveillé, sans pouvoir retrouver le sommeil, et refusait les somnifères que lui prescrivait le médecin major Rovine. Prendre un médicament signifiait être malade et, en dépit de cette fatigue, il se sentait en pleine santé. Il patientait dans son cabinet, assis face au jeune médecin qui compulsait de nombreux livres spécialisés dans l’espoir d’y trouver un traitement et lui posait deux ou trois questions avant de replonger dans ses livres. Dimitri Vladimirovitch Rovine avait, dans les services de santé, vécu les mêmes batailles que Leonid. Ils se demandaient comment ils avaient fait pour survivre et ne pas se croiser. C’était un médecin qui ne croyait pas à la vertu des médicaments, persuadé que nous sommes l’unique cause de nos maux. « Nous en sommes à l’âge de pierre », disait-il comme pour s’excuser.

Il délivrait ses remèdes d’un air sceptique et perplexe et paraissait surpris quand ça réussissait. Très vite, ils devinrent inséparables. Rovine avait les trois qualités qui font un bon ami : il parlait sans cesse de la guerre, buvait sec et était un remarquable joueur d’échecs.

– Je ne connais pas de remède pour toi.

Leonid décida de casser son corps pour l’obliger à dormir. Une lutte contre lui-même. Il marchait jusqu’à l’aube sans croiser âme qui vive. À la première sonnerie du clairon, il accompagnait les fusiliers marins dans leur entraînement qu’on disait le plus dur de l’armée. Il trouvait des forces cachées pour suivre le train d’enfer qu’imposaient les adjudants à la troupe des deuxièmes classes. Dans la journée, il allait à la base aérienne établir avec précision le stock de pièces détachées de l’armée de l’air, travail démesuré et inutile que personne ne lui demandait. Il osait batailler contre la bureaucratie militaire pour qu’on cesse de commander n’importe quoi et, comme on murmurait qu’il pouvait être nommé commandant du district aérien, on lui promettait que le nécessaire serait fait. Sergueï Iliouchine en personne lui proposa de rejoindre son bureau d’études pour travailler sur le projet d’un avion à long rayon d’action, chargé de raids en profondeur sur les arrières de l’ennemi. Leonid ne s’imaginait pas en ingénieur sédentaire, surtout à Moscou, et ne rêvait que d’une chose : piloter. Iliouchine insista. Leonid accepta sous réserve d’être premier pilote d’essai et n’obtint pas de réponse.

Le soir, il buvait et jouait avec Rovine. L’alcool n’avait aucun effet sur lui. Il augmenta la dose. Il descendait plusieurs bouteilles de vodka avec son partenaire d’échecs qui s’écroulait avant d’avoir été battu, finissait par sombrer, abruti de fatigue, et sortait du sommeil comme un ressort, une heure plus tard. Il avait les paupières gonflées, les tempes lourdes et une enclume au fond du crâne avec un maréchal-ferrant qui lui martelait le front. Seules, les poches de glace pilée qu’il gardait du soir au matin le soulageaient un peu.

Une nuit qu’il déambulait le long de la Neva, l’odeur arriva, insidieuse et ambiguë. Il retourna dans sa chambre. L’odeur le suivait.

– Vous ne trouvez pas que ça pue ? demandait-il à ses collègues de la caserne, qui reniflaient et ne décelaient rien d’autre que le chou qui cuisait… Non, pas celle-là. Il y a des cadavres en décomposition quelque part.

On chercha, en vain. L’odeur putride restait, collante, amère. Personne ne doutait de lui. C’était un héros de l’Union soviétique, un des hommes les plus décorés du pays, un intime de Staline. Les généraux, les commissaires politiques lui parlaient avec respect et considération. On chercha encore, on fouilla dans les caves, les recoins les plus sombres de la forteresse, on sonda les berges du fleuve, les palais avoisinants détruits. On pensait qu’un charnier caché allait être mis au jour. On n’en trouva aucune trace. L’odeur persistait, insupportable. Même quand le vent du nord soufflait et balayait tout sur son passage ou qu’il plaquait une pile de mouchoirs sur son nez, ou quand il mit un masque à gaz. L’odeur passait à travers. Elle l’empêchait de dormir, elle l’étouffait. Les traitements des meilleurs professeurs de l’université s’avéraient inefficaces. Il trouva un moyen de l’atténuer. Il imprégnait un mouchoir de vodka et l’alcool effaçait la puanteur. Il s’enivrait de le respirer. L’odeur s’infiltrait derrière la vodka. Il se demanda s’il n’était pas en train de pourrir de l’intérieur. Quand un célèbre professeur reconnut son impuissance, lui avoua que le seul traitement possible était une thérapie qui pouvait prendre des années sans aucune certitude d’aboutir, Leonid décida d’en finir. Il n’avait pas survécu à quatre ans de guerre pour mourir à petit feu. Il prit cette décision en une seconde. Ce fut une évidence. C’était la seule solution. Il mit ses affaires en ordre, écrivit une lettre à l’intention de sa sœur qui vivait à Moscou, à qui il léguait le peu qu’il possédait, et demanda à être enterré au cimetière Tikhvine à la laure Nevski. Il se prépara. Il avait pensé que ce serait angoissant, qu’il serait bouleversé et que des regrets viendraient le tenailler. Il se sentait calme et serein. Il finit un flacon de vodka et rangea son bureau. Avant de partir, il se demanda quelles étaient les dix plus belles choses qu’il avait vues dans sa vie et décida qu’il appuierait sur la gâchette après la dixième. Il pensa à sa mère Marina, à son sourire qui lui pardonnait tout et au rire communicatif de sa sœur. Et revinrent les souvenirs de Leningrad avant la guerre, avant que la plus belle ville du monde ne soit anéantie. Il revit les images de sa jeunesse, les aurores boréales sur le lac Ladoga pris en glace, l’Ermitage et ses trésors disparus, Petrodvorets et ses jardins suspendus, Saint-Nicolas-des-Marins avec ses milliers d’icônes scintillantes et Smolny, la blanche et bleue, avec ses fins bulbes dorés dans le ciel immaculé. Il fut désorienté de constater que toutes les merveilles de sa ville dataient du temps des tsars et des prêtres, que sa génération n’avait rien apporté que la destruction. Il ne méritait pas de vivre après avoir laissé survenir un pareil désastre. Il compta sur ses doigts.

Il en était à huit quand, malgré l’heure tardive, des coups furent frappés à sa porte. Il ouvrit à Rovine qui avait vu de la lumière à sa fenêtre. Il tenait une grosse théière en porcelaine blanche et voulait que Leonid boive le breuvage qu’il lui avait préparé. Il insista, l’écarta du bras, s’assit d’autorité sur une chaise, lui demanda de fermer les fenêtres et versa un liquide vert foncé dans un bol.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Du thé.

– Il a une odeur d’éther ton thé.

– Ça a été compliqué de s’en procurer. J’en cherche depuis un mois. Bois.

Leonid but le liquide brûlant, à petites gorgées.

– Si on se faisait une partie ?

– Je te remercie, Dimitri Vladimirovitch, ce n’est pas le moment.

– Tu as sommeil peut-être ?

– J’ai du travail.

– Tu sais ce qu’on dit dans les kolkhozes ?… On doit toujours remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même. Tu as peut-être peur que je te batte ?

Leonid se dit que les échecs avaient été son seul véritable plaisir dans la vie et qu’une dernière partie serait une bonne fin. Encore fallait-il la gagner. Rovine était un joueur coriace qui attaquait peu, se réfugiait derrière une défense hermétique et, excellent finisseur, attendant la faute adverse sans prendre de risques. Rovine disposait les pièces sur l’échiquier. Leonid prit une bouteille de vodka et deux verres.

– Tu plaisantes ? Pas d’alcool ! Toi, tu bois du thé. Par contre, moi avec plaisir.

Rovine saisit le mouchoir imbibé de vodka dont se servait Leonid et le jeta à la poubelle. Il versa du thé dans le bol de Leonid et de la vodka dans son verre.

– Pourquoi tu fais ça ? C’est quoi ce thé, il est infect ?

– Ne pose pas de questions inutiles et joue. Je te laisse les blancs. Tu en auras besoin. J’ai l’intention de te donner une leçon.

Leonid hésita entre deux pièces, se reprit, avança un pion de deux cases et actionna l’horloge. Rovine prit son pion et le mit face à celui de Leonid.

– Je m’en voudrais d’être désagréable avec toi, observa Rovine. Mais ce jeu est intéressant si on respecte deux ou trois règles. Aux échecs, une pièce touchée est une pièce jouée. J’aimerais que tu t’en souviennes.

– Tu as raison, Dimitri Vladimirovitch. Je ne recommencerai plus. Pendant que nous sommes dans les règles, je te rappelle que tu dois appuyer sur le bouton de l’horloge avec la main qui a joué.

Ils jouèrent sans parler, absorbés par le jeu. D’un geste machinal, Leonid attrapa la bouteille de vodka. Rovine fut plus rapide que lui et lui servit le reste de la théière. La partie dura près de deux heures. L’aiguille de l’horloge était proche du XII. Leonid montrait des signes d’énervement, désarmé face à cette défense de plomb.

– Tu as profité de mon état pour prendre l’avantage. C’est déloyal.

– Il te reste trois minutes et tu seras zeitnot.

– Tu joues le coin du bois. C’est d’un ennuyeux.

– L’important, c’est de gagner. Si j’avais attaqué, tu m’aurais battu.

– Tu ignores la règle qui interdit à un subalterne de battre son supérieur ? Moi, au moins, j’ai laissé Staline gagner la partie.

– C’est la différence qu’il y a entre nous. Moi, je l’aurais battu. Et tu n’es pas mon supérieur.

Leonid mit sa tête entre ses mains et fixa le plateau avec intensité à la recherche d’une solution miracle qui allait le sortir de ce guêpier. Sa situation était désespérée et il n’y aurait aucun coup de théâtre. Il s’apprêtait à renverser son roi quand il renifla à plusieurs reprises.

– Je ne sens plus rien !

– Je suis content pour toi.

– C’est ce que tu m’as donné à boire, c’est ça ? Qu’as-tu mis dans cette théière ?

– Des choses simples.

Leonid se leva, ouvrit en grand la fenêtre et respira à pleins poumons l’air glacial de la nuit.

– C’est extraordinaire, je ne sens plus rien ! Dis-moi, Dimitri Vladimirovitch, je suis guéri ?

– Je suis désolé, Leonid Mikhaïlovitch, cette odeur va revenir. On ne sait pas guérir ce que tu as. Peut-être une psychanalyse, mais ce n’est pas le genre de la maison. Quand cette odeur reviendra, renifle ça.

Il sortit de sa poche une petite fiole marron et la lui remit.

– C’est de l’essence pure d’eucalyptus. Utilise-la quand l’odeur revient. Deux fois par jour, tu prendras du thé d’eucalyptus. Ce n’est pas bon. Il n’y a pas d’autre traitement. Matin et soir, tu feras des fumigations d’eucalyptus. Le plus difficile va être d’en trouver.

– Pourquoi ne pas m’en avoir fourni avant ?

– À l’université, on méprise ce genre de remède. Une vieille femme qui vend des tisanes me l’a conseillé. Il m’a fallu remuer ciel et terre pour en trouver.

Rovine lui donna un comprimé pour calmer son mal de tête sans lui dire que c’était un somnifère.

– Je te remercie, Dimitri Vladimirovitch. C’est la première fois que je suis heureux de perdre une partie.

Cette nuit-là, Leonid dormit comme un enfant.

 

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