Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 3
3
Le tirage et le développement de mes photographies me coûtaient une petite fortune. Ma semaine y passait. Impossible de sortir du format traditionnel et riquiqui. Au-delà du 9 × 11, les tarifs étaient prohibitifs. Ce n’était pas une bonne période pour demander une augmentation. Je me suis limité à une pellicule par mois. Le père de Nicolas m’a indiqué une boutique qui pratiquait des prix intéressants, surtout pour les grands formats. Coincé entre deux magasins de bondieuseries de la rue Saint-Sulpice, Fotorama n’était pas qu’un marchand de matériel. Les deux vitrines affichaient deux douzaines d’agrandissements d’une qualité remarquable. Nombreux étaient les passants qui s’arrêtaient pour les admirer. Celle de droite était réservée aux reproductions traditionnelles : mariages, communions, portraits individuels ou de groupe. Elles échappaient à la banalité grâce à un éclairage particulier qui gommait les défauts des visages pour en faire ressortir le caractère. Dans la vitrine de gauche, des photos en noir et blanc de paysages de campagne sous la neige, d’arbres blanchis, de poteaux et de fils télégraphiques pris dans la glace. Je détaillais une autre série de photos, prises dans le désert, de visages burinés de Touaregs, quand le panneau s’ouvrit. Un technicien en blouse blanche déposa le tirage d’un campement à la tombée du jour sur un petit chevalet. Avec ses épaules voûtées et son air fatigué, je reconnus l’homme du Club avec qui j’avais parlé au Luxembourg deux semaines auparavant. Je m’écartai, il ne me vit pas. Il agença les photographies dans un ordre différent, alternant les planches lumineuses et sombres. Je m’éloignai avec ma pellicule dans ma poche. Arrivé en face du Sénat, j’ai réalisé que j’avais eu tort de rebrousser chemin. C’était une bonne occasion de le connaître. Je suis revenu sur mes pas. Je suis entré dans la boutique. Un homme en costume servait un client et lui expliquait comment charger son appareil. J’ai attendu qu’il finisse en admirant les clichés exposés sur les murs.
– Vous désirez ?
J’ai posé ma pellicule sur le comptoir.
– Vous les voulez en quel format ? En mat ou en brillant ?
– Est-ce que je peux voir votre technicien, s’il vous plaît ?
– De qui parlez-vous ?
– Je voudrais voir la personne qui mettait les photographies dans la vitrine.
– Je ne vois pas de qui vous parlez.
– Il était là il y a un quart d’heure. Il avait une blouse blanche.
– Je suis seul pour servir dans ce magasin.
– Je vous assure, je l’ai vu.
– Vous devez confondre, jeune homme.
Il m’a rendu la pellicule. Perplexe, j’ai quitté la boutique et j’ai attendu un peu plus loin. Je n’ai vu personne en sortir. Il avait beau être catégorique, je ne m’étais pas trompé.
Cela faisait trois ou quatre mois qu’on ne l'avait pas vu. Un dimanche après-midi, Leonid et Tomasz Zagielovski se livraient une partie acharnée. On était une demi-douzaine à kibitzer autour de la table. Avec les noirs, Leonid était en danger. Il s’était fait prendre un fou et un cavalier. Tomasz avançait ses pièces sans qu’il réagisse. Igor et Imré échangèrent un regard dubitatif. On aperçut Lognon en même temps. Il était derrière nous, les mains dans le dos.
– Qu’est-ce qu’il fait là, Grandes Oreilles ? grommela Gregorios.
– Comment allez-vous, monsieur Petroulas ? Je vous félicite pour votre dernier discours. Il a beaucoup plu en haut lieu. Vous relevez la moyenne générale.
– Pourquoi venez-vous ? Vous perdez votre temps avec nous. Vous n’avez pas une femme et des enfants avec qui rester le dimanche ?
– Si vous ne me voyiez plus, vous m’oublieriez et vous vous ennuieriez. Jolie partie, monsieur Zagielovski. Vous allez gagner.
– Il est mat dans trois coups, murmura Leonid.
– Ce n’est pas possible ! fit Tomasz.
– Trois coups. Quoi que tu fasses.
On fixait l’échiquier. Chacun essayait de deviner ou de prévoir. Il y avait une vingtaine de pièces sur le plateau. Après quelques minutes de réflexion, de l’avis unanime, c’était impossible.
– Il n’y a rien à tirer de vous, lança Leonid. Vous n’êtes qu’une bande de petits joueurs de banlieue.
– Vous vous vantez, répondit Lognon.
– Vous pariez ?
– Tu sais qu’on ne joue pas d’argent ici, dit Igor.
– C’est une règle pour les membres du Club. Il n’en fait pas partie, que je sache ? Si vous êtes si sûr de vous, monsieur Lognon, vous misez combien ?
– Je vais vous donner une leçon. Vous êtes un prétentieux, monsieur Krivochéine.
Il prit son portefeuille, en sortit trois cent trente francs en billets qu’il compta et plaça sous un verre.
– Je suis prêt à jouer cent francs de plus si vous voulez. À condition que vous gagniez en trois coups.
– Pari tenu.
Leonid attrapa le sous-bock de son demi et griffonna trois lignes au dos.
– Je propose que Michel prenne ma place. Il jouera les trois coups que je viens de noter. Cela vous convient, monsieur Lognon ?
– C’est régulier.
Il se leva et me tendit le carton. Je m’assis à sa place, face à Tomasz.
– Vas-y, dit Tomasz.
Je suivis les instructions écrites de Leonid. Tomasz répliqua. Je continuai à exécuter, lui pris sa tour et vis son visage devenir soucieux. Il posa son menton sur ses poings et réfléchit au point de s’attirer une réflexion de Gregorios :
– Tu as juré de nous endormir ou quoi ?
Il s’était coincé. Il ne pouvait pas prendre mon cavalier. Son fou le bloquait. Il bougea un pion. J’avançai ma dame comme Leonid l’avait prévu.
– Échec et mat !
Un murmure parcourut le groupe. Ils félicitèrent Leonid, qui affectait l’indifférence.
– Merci, mes amis. Ce n’était pas si difficile. Vous auriez dû le voir.
Il prit l’argent et malaxa chaque billet avec un plaisir ostensible.
– Je suis content que vous soyez venu, monsieur Lognon. C’est toujours agréable d’avoir en face de soi de bons joueurs. Il faudrait venir plus souvent.
– Je reconnais que c’est bien joué, dit le policier, les mâchoires serrées.
– Vous me devez cent francs. N’oubliez pas de les apporter. Si je ne suis pas là, vous pouvez les laisser à Jacky. On va trinquer à votre santé. Ne partez pas. Et une bouteille de champagne offerte par la Préfecture.
– On a du cristal-roederer, si tu veux. Cuvée spéciale, dit Jacky.
– Si elle est spéciale, mets-en deux. Ça t’évitera un déplacement. Et pas de verres en carton !
Jacky a disparu. Je l’ai suivi du regard. J’ai aperçu l’homme qui se tenait à l’écart, près de la porte. Il m’a souri et fait un petit signe de la main. Il s’est écarté quand Jacky a apporté les bouteilles de champagne. Leonid a servi tout le monde, y compris Lognon, mais pas lui. Ils se portaient des toasts, se souhaitaient une bonne santé, buvaient cul sec, se resservaient et l’ignoraient. Comme si personne ne le voyait. J’ai trinqué avec Igor et Imré. Je me suis retourné. En deux secondes, il avait disparu. Leonid m’a donné une tape dans le dos.
– J’ai envie de t’offrir un cadeau, Michel. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Profite, grâce à notre ami Lognon, j’ai de l’argent. Dépêche-toi.
– On se fait une partie un jour ?
– Tu en demandes beaucoup.
– Ça ne te coûtera rien.
– Jouer contre un mauvais joueur, c’est une corvée. Allez, assieds-toi et, pour une fois, joue bien.
– Pas ce soir. J’ai la tête qui tourne. Je dois rentrer. On la fera une autre fois.
J’ai quitté le Balto, les abandonnant à une fête arrosée à la santé de Lognon. Dehors, j’ai cherché l’homme. Je ne l’ai pas vu. Arrivé au carrefour Port-Royal, il était là, assis sur un banc. Je me suis avancé.
– C’est vous qui mettez la panique à la boutique ? m’a-t-il demandé.
– Pourquoi a-t-il dit que vous n’étiez pas là ?
– Parce que je ne suis pas censé y être. Je travaille là-bas de façon épisodique. Je rends service. Ce n’est pas officiel. Hier, vous avez filé une peur bleue au patron. Il ne faut pas recommencer. J’ai besoin de ce boulot.
– Vous n’êtes pas déclaré, c’est ça ?
– On ne peut rien vous cacher.
Il a haussé les épaules, fataliste. Avec ses yeux plissés comme un chat, il avait l’air de sourire.
– Vous pouvez vous asseoir, si vous voulez.
Je l’ai rejoint sur le banc. Il a pris un paquet de Gauloises et m’en a offert une.
– Je ne fume pas, merci. Vous… vous êtes étranger ?
Il a acquiescé.
– On ne dirait pas. Vous n’avez aucun accent.
– J’ai appris jeune. Avec un Français. Quand il y a des flics, je prends l’accent vosgien.
– Vous n’avez pas de papiers ?
– Je suis encombré de papiers. Ce ne sont pas les bons.
– Vous n’avez pas l’asile politique ?
– J’ai rempli un dossier. Il y a longtemps. Ils l’ont perdu. J’ai laissé tomber.
– Vous vous appelez comment ?
Il a fumé sa cigarette jusqu’au filtre, sans se presser, l’a jetée à terre et écrasée.
– Je m’appelle Sacha, a-t-il dit d’une voix absente en fixant ses chaussures poussiéreuses.
– Pourquoi les autres vous rejettent ?
– Je vous l’ai dit, je ne le sais pas. Je n’ai commis aucun délit. Rien de répréhensible. Vous n’avez qu’à leur poser la question.
– J’ai demandé de nouveau à Igor. Il ne m’a pas répondu.
– Ils n’ont pas compris qu’ici nous sommes des hommes libres dans un pays libre. Chacun a le droit de faire ce qu’il lui plaît et d’aller où il veut. Donnez-moi votre pellicule, je vous la développerai. Gratis. Je vous ramènerai les photos. Je sais où vous trouver. Vous êtes souvent à la fontaine Médicis, je crois ?
Je lui ai donné la pellicule. Il l’a prise en faisant la moue.
– Vous avez quoi ?
– Un Brownie Kodak.
– Ce n’est pas l’idéal.
– C’est pour les photos de famille.
– Je ne vous garantis rien.
Il releva le menton. Je suivis son regard. De l’autre côté de l’avenue, Lognon gesticulait, suivi de Tomasz Zagielovski qui semblait paniqué.
– Il doit être furieux d’avoir perdu autant d’argent, dis-je à Sacha. Tomasz doit être embêté d’en être la cause.
– Tant pis pour eux. Quand on ne sait pas jouer aux échecs, on apprend.
– Ce n’était pas évident. Personne n’aurait pensé que Leonid allait s’en sortir. C’est un champion.
– Tartacover contre Bernstein, tournoi de Paris, 1937. Leonid connaît ses classiques.
– Vous aussi.
– Il a la mémoire sélective des survivants. Ce qui nous gêne ou ne nous intéresse pas, on l’oublie. On garde ce qui nous sert, sinon on n’a aucune chance de s’en sortir.
Ils traversèrent, Lognon râlant et Tomasz s’excusant. Ils disparurent boulevard Saint-Michel.
– C’est bizarre les grandes oreilles qu’il a ce type, remarqua Sacha. C’est un signe, non ?
Il alluma une Gauloise et s’amusa à faire des ronds.
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