Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 20
20
Je m’étais interdit de retourner au Club, pas au Balto. J’ai retrouvé mes potes du baby et mes réflexes anciens. Au moins, ils ne coupaient pas les cheveux en quatre, se contrefichaient de l’Histoire comme si rien n’avait existé avant eux, vivaient dans le présent, n’espéraient pas changer le monde mais en profiter et ne traînaient aucune malédiction dans leurs têtes. Leurs discussions, c’étaient les filles le samedi soir, le foot le dimanche et le rock tous les jours. Une grande bouffée d’oxygène. Je jouais avec Samy, toujours aussi redoutable. Je prenais un réel plaisir à ignorer les saluts des membres du Club. Je faisais semblant de ne pas entendre leurs bonjours et leurs « Michel, comment ça va ? ». Ils avaient déjà oublié la dispute de la semaine précédente. Ils pouvaient hurler et s’injurier, dix minutes après ils rigolaient et s’offraient des coups à boire. Je n’arrivais pas à me défaire de cette amertume. Je n’avais pas cette force. Hausser les épaules et sourire comme s’ils ne m’avaient pas abandonné pour un inconnu. L’amitié, si elle n’est pas plus forte que les convictions, n’a aucune valeur. Moi, j’aurais pris leur défense, contre le monde entier. J’en voulais moins au père de Camille qu’à Igor et ses principes désespérés. Il s’est approché du baby. Je fixais les joueurs avec obstination.
– Tu as le temps d’en faire une ?
– Igor, tu ne vois pas que je joue ? ai-je répondu sans lever les yeux.
– On peut en parler, si tu veux.
– Je n’ai pas besoin de ton aide. Tu ferais mieux de t’occuper de tes enfants !
– C’est dégueulasse ce que tu dis.
Il s'est éloigné vers la porte du Club. J’avais les joues qui brûlaient. Je me suis défoulé sur mes adversaires. On a gagné une dizaine de parties. On a abandonné sans être vaincus. On était crevés, en nage. On s’est retrouvés au comptoir. Le père Marcusot nous a servi deux panachés. Samy et Jacky vitupéraient contre la stratégie incompréhensible du Stade de Reims. Je les écoutais d’une oreille distraite.
– Comment tu expliques ça, Michel ?
– C’est un sacré problème.
– Ou alors, ils sont achetés.
– Par qui ?
– Va savoir ?
Notre voisin, un ouvrier du bâtiment, était persuadé que c’était la faute du Real de Madrid. Ils se sont lancés dans une discussion passionnée avec le père Marcusot qui préparait ses fameux croque-monsieur. Il n’était pas d’accord :
– En vérité, les Rémois, c’est des nuls ! Ils se sont encore pris une pâtée par le Racing.
J’étais hors jeu pour cette joute technique d’un niveau qui me dépassait. J’ai attrapé France-Soir qui traînait pour lire la page des bandes dessinées. J’ai commis l’erreur de parcourir mon horoscope. Je n’entrais pas dans une période de chance. Si j’étais né la veille, ça aurait été le bonheur et la félicité. À une journée près, j’étais foutu. Le père Marcusot nous a offert du saucisson d’Aubrac produit par un de ses cousins. On a dégusté. Il était fameux. Il a découpé des tranches et s’est servi un ballon de bordeaux. Ils se sont mis à raconter des blagues. Une sorte de concours sans autre récompense que la rigolade.
– Et celle-là, tu la connais ? a dit le pote de Samy. Un curé se balade dans la brousse africaine quand il tombe nez à nez avec un lion féroce. « Mon Dieu, faites que ce lion ait une pensée chrétienne », supplie le curé. « Mon Dieu, bénissez ce repas ! » dit le lion.
On a éclaté de rire en même temps. Ça s’est transformé en fou rire. On en avait les larmes aux yeux. Je ne me souviens plus de ce qui s’est passé avec précision. J’étais plié en deux. Il y en avait un qui s’appuyait sur moi. J’ai entendu des cris. Quand je me suis redressé, le père Marcusot, avec sa main gauche, agrippait le bas de son cou et sa main droite s'enfonçait dans sa poitrine. Il avait les mâchoires contractées et cherchait sa respiration. En quelques secondes, son visage est devenu rouge. Sa tête tremblait. Il s’est effondré. Jacky, derrière le comptoir, essayait de le soulever. Il était mince et le père Marcusot devait peser au moins une centaine de kilos. Il n’arrivait pas à le redresser. Madeleine, sortant de la cuisine, s’est mise à paniquer. Il hoquetait. On s’est précipités à son secours. On se bousculait dans l’espace étroit derrière le comptoir. Samy l’a attrapé par les dessous de bras et l’a traîné dans la salle, bousculant ceux qui s’agglutinaient autour. C’était l’affolement. Le père Marcusot râlait. Sa poitrine se soulevait par à-coups.
– Va chercher le toubib dans l’immeuble ! a crié Madeleine à Jacky.
Le père Marcusot suffoquait. Samy essayait d’ouvrir le col de sa chemise. Il n’y arrivait pas à cause du nœud papillon qui le serrait. Il a pris un couteau de cuisine et l’a tranché d’un coup sec. J’ai couru au Club où régnait le calme habituel.
– Igor, vite ! ai-je hurlé. Le père Marcusot a une crise cardiaque !
Igor s’est précipité avec Leonid. Il s’est agenouillé auprès du père Marcusot qui émettait un râle saccadé. Il lui a pris le pouls en posant deux doigts au milieu du cou.
– Appelez les pompiers ! a lancé Leonid. Poussez-vous ! Et la ferme !
Il a écarté sans ménagement le groupe qui se pressait pour voir. Madeleine, accroupie, lui tenait la main.
– Ne t’inquiète pas, disait-elle.
Igor a commencé un massage cardiaque. Il appuyait avec vigueur sur sa poitrine, les deux mains au-dessus du plexus. Il attendait un moment et reprenait. Des pressions fortes et régulières qui enfonçaient la poitrine. Le père Marcusot a eu deux soubresauts. Igor lui inclina la tête en arrière, lui ferma les narines et, en lui tenant le menton, lui fit du bouche-à-bouche. On formait un ovale autour de son corps, serrés les uns contre les autres. Leonid, bras écartés, faisait contrepoids. Ils avaient des mines effrayées et douloureuses. J’étais sûr qu’Igor allait le sauver. Il lui insufflait de l’air dans les poumons. La poitrine du père Marcusot se soulevait à peine. Pendant une dizaine de minutes, Igor a alterné les compressions thoraciques et le bouche-à-bouche. On entendait son souffle. Il appuyait avec énergie. Il lui a pris de nouveau le pouls à la carotide, s’est penché, a posé son oreille puis sa joue contre sa bouche. Le père Marcusot ne réagissait pas. Igor s’est redressé et a secoué la tête d’un air impuissant.
– Je crois que c’est fini.
Madeleine lui caressait le visage. Elle s’est penchée et l’a serré contre elle.
– Albert, ça va aller. Les secours vont arriver. On va te soigner.
– On ne peut plus rien faire pour lui, Madeleine.
– Ce n’est pas possible, Igor ! Le médecin, où il est ?
– Il n’a pas souffert, tu sais. Il ne s’est rendu compte de rien.
Elle a fixé le visage de son mari, avancé sa main et, en tremblant, lui a fermé les yeux. Igor et Leonid l’ont aidée à se relever. Elle est tombée dans les bras d’Igor et de Leonid et a commencé à pleurer.
Certains clients ont profité du désordre pour partir sans payer. C’est comme ça dans les bistrots parisiens, dès que le patron n’a pas l’œil sur sa caisse, elle s’évanouit aussi vite que ses amis.
Le Balto a été fermé le mercredi, jour de l’enterrement d’Albert Marcusot dans son pays, à Saint-Flour. C’était l’homme le plus malin que j’aie jamais rencontré. Il buvait et mangeait trop, fumait son paquet de Gitanes maïs et personne ne se souvient de l’avoir vu pratiquer le moindre exercice, hormis une partie de flipper. Il a bossé toute sa vie comme un Romain parce qu’il adorait son métier. Quand il était content, il tapait sur son gros ventre en s’exclamant : « La galette, elle est là. Et personne ne me la prendra ! » Il avait raison. Il est parti avec.
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