Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 77 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 5

5

 

On dit que c’est dans les épreuves qu’on découvre ses amis. Le compte a été vite fait. Au Balto, ils s’étaient foutus de moi et m’avaient chambré. À l’exception de Gregorios qui n’avait pas d’humour. J’ai commencé mon enquête sur la prédestination.

– Pourquoi les histoires grecques finissent-elles dans le sang ? lui ai-je demandé. Oreste ou Œdipe pouvaient-ils échapper à leur destin ? Avaient-ils une chance de s’en sortir ?

– Ta question n’a aucun intérêt. Souviens-toi que, dans la tragédie grecque, les dieux sont impuissants et ne peuvent changer la vie des humains. Nul ne peut se soustraire à sa destinée : ni les dieux, ni les hommes. On connaît la fin dès le début. Il n’y a ni mystère, ni suspense. Si les héros ne meurent pas, il n’y a plus de tragédie. Si Clytemnestre pardonne à Agamemnon, si Oreste ne tue pas sa mère, s’ils se pardonnent, tu viens d’inventer la rédemption et le christianisme. Si Freud était né plus tôt, Œdipe aurait joui d’une retraite paisible. Il aurait dit : c’est de la faute de mon père et de ma mère. Il ne connaissait pas cette excuse et il s’est crevé les yeux. Jocaste l’ignorait et elle s’est pendue.

– Toi, tu ne crois pas aux horoscopes, et pourtant, tout est écrit à l’avance ?

– L’horoscope, c’est un truc pour les gogos. Notre marge de manœuvre est infime. Nous sommes déterminés par notre milieu social et nos capacités intellectuelles. Je passe ma vie à vérifier qu’il est impossible d’éduquer une majorité d’abrutis. On ne force pas son destin.

 

Le seul à m’avoir aidé a été Sacha. Il avait compris à quel point c’était important et en a fait une affaire personnelle.

– Reprenons depuis le début, Michel. Si nous n’avons pas trouvé de solution, c’est que nous avons mal posé le problème. Laissons tomber l’affectif. Imaginez qu’un policier soit à votre place. Il cherche cette jeune femme. Il utilisera les rares éléments objectifs à sa disposition. Les faits, rien que les faits. Pas de jugement ni d’opinion ni d’interprétation. À chaque question, il ne peut y avoir comme réponse qu’affirmatif ou négatif.

– Si vous voulez.

– Nous savons qu’elle aime la littérature américaine, lit Le Matin des magiciens et croit aux horoscopes.

– On n’en a pas d’autres… Affirmatif.

– Vous vous êtes parlé pendant une heure : de quoi ?

– Je ne me souviens de rien. À un moment, on a ri.

– Vous avez ri ensemble ou vous l’avez fait rire ?

J’ai haussé les épaules d’impuissance.

– Je ne vois pas ce que j’ai pu dire de drôle.

Il a réfléchi les yeux fermés.

– Je vais vous donner ma conclusion. Vous avez une chance de la revoir. Une jeune femme qui lit rue d’Ulm n’est pas de passage. C’est une étudiante. Elle vit dans le quartier. On ne lit pas en marchant dans un coin qu’on ne connaît pas. Il y a une forte probabilité que vous la retrouviez un jour. L’idéal serait de rester à un endroit stratégique, à l’angle de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel, et de n’en plus bouger, jour et nuit. Tôt ou tard, elle passera là. Malheureusement, c’est impossible de faire le point fixe. D’après votre description, ce n’est pas une coquette, elle ne fréquente pas les magasins de mode, ni les coiffeurs : regardez dans les librairies, traînez vers la Sorbonne et la Contrescarpe.

 

Sacha m’a redonné le moral. Je l’ai cherchée. Partout où c’était possible. J’ai fait la sortie des lycées et des collèges des environs. J’ai arpenté le boulevard Saint-Michel, les ruelles alentour et les innombrables cafés, bistrots, bougnats et brasseries du quartier. J’ai regardé dans les boutiques, les librairies, chez les disquaires, dans les jardins, sur les bancs publics. Rien. Je rendais compte à Sacha de l’inutilité de mes recherches. Il m’encourageait à poursuivre :

– Personne ne vous a dit que ce serait rapide. Si vous renoncez, vous n’avez aucune chance d’y arriver. J’ai eu une idée qui sera peut-être plus efficace. Quand on n’y arrive pas par un chemin, il faut prendre la voie opposée.

– Je suis désolé, Sacha. Ce n’est pas très clair.

– Un problème a une entrée et une sortie. On peut commencer par le début ou par la fin. Nous sommes partis du postulat que vous deviez la retrouver. Nous n’avons jamais examiné l’autre hypothèse.

– Laquelle ?

– Elle vous cherche aussi. Elle croise le seul maboul de Paris qui lit en marchant. Et vous l’avez fait rire. Moi, à sa place, j’aurais envie de vous revoir. Dans ce cas, que peut-elle faire ? La même chose que nous. Elle partira des rares éléments en sa possession pour vous retrouver. Peut-être que si nous arrivons à croiser les deux recherches, ça ira plus vite.

J’étais confondu par son intelligence. J’ai mesuré quel ami j’avais, capable de s’approprier mon problème comme si c’était le sien.

– Elle sait que vous fréquentez la Cinémathèque et que vous prenez vos livres à la bibliothèque. Voilà les deux endroits auxquels vous devez restreindre vos recherches.

– Je lui ai dit aussi que j’étais Balance.

– Cela n’a aucun intérêt.

– Je ne vous ai pas demandé de quel signe vous êtes ?

– Vous plaisantez ?

– C’est un élément objectif de notre conversation.

– On dira que c’est une plaisanterie.

Sacha a été l’exception qui confirme la règle. Je n’ai jamais su de quel signe il était. À partir de ce jour, j’ai passé mon temps dans un triangle de cent cinquante mètres de côté entre Henri-IV, la bibliothèque de la mairie du Ve arrondissement et la Cinémathèque de la rue d’Ulm.

– À quoi elle ressemble ? a demandé Sacha.

J’ai essayé de lui expliquer. Le blue-jeans, les tennis, les cheveux frisés, ça lui parlait. Pour le reste, il ne la voyait pas. Impossible de décrire une image. Les mots étaient inutiles. Elle ne ressemblait à personne de connu qui puisse servir de référence. J’ai entrepris de dresser son portrait-robot. Il fallait cette urgence pour que je me lance. Dans mon développement artistique, je m’étais arrêté à la maternelle. Depuis, je n’avais réalisé aucun progrès. Je dessinais avec un manche à balai au bout du bras. J’étais dans l’incapacité de la représenter. Je me suis appliqué. J’ai pris un crayon gras et un fusain. J’ai fait quelques ombres, des dégradés. Pour moi, ça ressemblait à son visage. Avec une certaine interprétation. J’ai montré le portrait-robot à Christiane à la bibliothèque.

– Est-ce que tu as vu cette jeune femme ?

– On dirait une jument avec une crinière au vent, a-t-elle observé.

– C’est une jeune fille aux cheveux frisés.

– Des jeunes filles frisées à la bibliothèque, ce n'est pas cela qui manque.

J’ai regardé dans la salle. Il y en avait plusieurs assises autour de la grande table.

– Michel, il faudrait que tu prennes des cours de dessin.

– C’est trop tard. Tu es de quel signe, Christiane ?

– Capricorne, ascendant Scorpion.

– Et ton mari ?

– Il est aussi Capricorne.

– Pour bien s’entendre, il faut être du même signe ?

– Ça ne peut pas faire de mal. Tu t’intéresses aux horoscopes, maintenant ?

– À titre documentaire. Je fais une enquête. Au fait, j’ai cherché Le Matin des magiciens, je ne l’ai pas trouvé.

– Je ne sais pas pourquoi, il a été classé à Pauwels. Tu veux lire ça ?

– Ce n’est pas bien ?

– C’est un attrape-couillon. Tu t’intéresses aux horoscopes, tu veux lire Le Matin, tu ne vas pas me dire que tu crois aux extraterrestres ?

 

J’ai fait des stages prolongés à la Cinémathèque. À l’extrême limite du possible. J’avais quelques obligations scolaires qui me contraignaient à une présence aussi excessive qu’inutile sur les bancs du lycée. J’ai ingurgité un nombre incalculable de films. Des extraordinaires, des rasoir et des nanars d’avant-guerre. J’ai supporté avec abnégation une intégrale Dreyer et une Ozu, une rétrospective de films muets comiques mexicains et avec bonheur un hommage à Louise Brooks et un à Fritz Lang. Je m’asseyais au fond de la salle. Toujours à la même place. Près de la porte d’entrée. Pour ne pas la rater si elle venait. J’étais devenu un habitué. On me saluait. On me prenait à témoin pour avoir mon avis. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de William Delèze. Il était assistant réalisateur. Il avait travaillé avec un metteur en scène dont le film anticolonialiste n’était jamais sorti, bloqué par les trusts et le capitalisme sournois. Depuis, il n’assistait personne et passait son temps à discuter, à draguer et à rigoler. À chaque fois, il était là. Il était grand, avec une tignasse abondante, les cheveux en épis et quand il s’asseyait dans la salle, il y avait des râlantes. Il a fini par se mettre au dernier rang. La première fois, il s’est assis à ma place. Il s’est poussé d’un fauteuil sans protester. Nos places restèrent définitives. Le premier qui arrivait gardait le siège de l’autre. Il prenait des notes dans le noir dans un gros cahier à spirale qu’il noircissait d’une écriture illisible. Quand la lumière se rallumait, il avait du mal à se relire. Ses lignes se chevauchaient ou partaient en zigzag. Des fois, il prenait du retard et se penchait à mon oreille : « Qu’est-ce qu’elle a dit ? » ou : « Qu’est-ce qu’il a répondu ? » ou : « Il n’a pas fermé la lumière en sortant, non ? » ou : « T’as vu : les deux plans ne sont pas raccord, c’est affreux. » À la fin, il sortait se dégourdir les jambes dans le hall. En passant, il disait soit : « Grand film », soit : « Le prochain sera meilleur. » Durant la séance, les commentaires allaient bon train. Il lui arrivait de changer d’avis. « À la réflexion, c’est une merde » ou : « Tout compte fait, c’est un film qui donne à réfléchir. » Je n’avais pas envie de lier conversation ou de faire connaissance. Après avoir vu Voyage à Tokyo, il m’a demandé : « Vous êtes muet ? » J’ai répondu « Non ». Pendant longtemps, on ne s’est pas parlé. Après Écrit sur du vent de Douglas Sirk qui m’avait mis de bonne humeur et avant le film suivant, j’ai fait une approche :

– Pas mal, hein ?

– Tu es un fou de cinéma, toi aussi ?

– Pas spécialement. Je cherche une jeune femme. D’après un ami qui s’y connaît, un jour ou l’autre, elle passera par là. J’attends.

Il m’a regardé avec ses sourcils levés en accents circonflexes. Je n’ai pas voulu donner de détails. Je me suis enhardi. Je lui ai montré le portrait-robot.

– Ce dessin te dit quelque chose ?

Il a tourné la feuille dans tous les sens, a cherché la bonne lumière. Il hésitait.

– C’est Bette Davis ?

J’ai été obligé de lui raconter rapidement mon aventure. La salle se remplissait.

– C’est une belle histoire, a-t-il dit. Je cherche un sujet de scénario pour pouvoir tourner mon premier film. C’est un bon début. Tu me raconteras la suite.

C’était la fin de l’entracte et le début du générique de Vera Cruz.

– Si par hasard, tu la croises…

– Je lui dis quoi ?

Il y a eu un « Silence ! » et un « La ferme ! ». Je me suis assis. Je cherchais ce qu’il devrait lui dire. Je ne trouvais pas. William était absorbé par le film. Il avait raison. C’était un beau western.

J’ai continué à arpenter le triangle. J’ai étendu de cent mètres le périmètre de recherche. En vain. Des mois ont passé. Le seul que j’apercevais chaque jour était William, qui me demandait où ça en était et n’avait pas l’air content parce que son scénario était bloqué.

– Pourquoi tu n’inventes pas une histoire ?

– Le cinéma doit refléter la réalité. Il serait temps que tu avances. Et si tu rencontrais une autre femme ? Un peu d’action ne ferait pas de mal. Et pour les dialogues, si tu es seul, ce ne sera pas facile.

– Tu es de quel signe ?

– Je suis Taureau. J’ai un gros problème. Ma mère ne se souvient plus de mon heure de naissance. Tu te rends compte ? Impossible de connaître mon ascendant. Et toi ?

– Je suis Balance. Je ne sais pas encore si j’y crois ou non. J’attends de voir.

– Tu viens à la Cinémathèque, il y a Les Enfants du paradis à la prochaine séance ? En version intégrale.

– Je préfère aller au bas de la rue Soufflot.

J’avais l’impression désagréable d’une histoire qui se répétait. Ça ne m’était pourtant jamais arrivé. Et puis, je m’en suis souvenu. Les Nuits blanches. J’avais tellement aimé ce livre. Le sentimental transi qui rencontre une inconnue désespérée, se berce d’illusions, parcourt Saint-Pétersbourg désert en fabriquant son rêve et se casse le nez face à la réalité impitoyable. La différence, c’est cette certitude qui m’habitait. Je ne pouvais pas me tromper. Je n’étais pas un rêveur. J’attendais. Au carrefour du Luxembourg, dans l’après-midi, il passait des milliers de personnes. Je me fixais des objectifs impossibles : la onzième qui débouchera de la rue Monsieur-le-Prince ou la huitième qui sortira du métro ou la treizième qui descendra du 38, ce sera elle. Des défis à la con. Elle prenait peut-être une autre rue, à vingt mètres ou elle vivait dans un autre pays. À deux ou trois reprises, j’ai eu une hésitation. Une silhouette, une chevelure. Et si elle avait changé de coiffure, est-ce que je la reconnaîtrais ? J’avais un doute sur la forme de son visage. Et s’il s’estompait petit à petit ? Qu’il disparaissait ? Par moments, je me demandais si je n’avais pas rêvé, si je l’avais rencontrée, si ce n’était pas le fruit de mon imagination ou le héros des Nuits blanches qui venait se moquer de moi. Autant chercher un grain de sable dans le désert. Je me suis fixé un dernier défi, à ma portée : « Si elle n’est pas là dans cinq minutes, je me casse. »

J’ai rejoint William. Je suis arrivé quand les lumières s’éteignaient. Il m’avait gardé ma place.

 

Le lendemain soir, alors qu’on dînait, avec le chuintement ronronnant de la télévision, la sonnerie du téléphone a résonné. Comme d’habitude, Juliette s’est précipitée et a décroché. Elle a eu l’air surprise.

– C’est pour Michel.

– Qui c’est ? a demandé ma mère.

– Je ne sais pas. C’est un monsieur. Il veut parler à Michel.

Ma mère a froncé les sourcils. J’ai pris le combiné.

– Michel, c’est Sacha. Je vous dérange, peut-être ?

– Pas du tout.

– Dans le journal, j’ai lu une information qui peut vous intéresser. Bergier et Pauwels, les auteurs du Matin, donnent une conférence pour leur revue Planète. Alors, je me suis dit que…

– Vous avez raison. Où a-t-elle lieu ?

– Au théâtre de l’Odéon.

– C’est quand ?

– En ce moment.

Je crois avoir entendu : « Michel, où tu vas ? » quand j’ai claqué la porte.

 

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