Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 2
2
C’était un été pourri. Un mois de juillet comme un mois de novembre. On gelait et il pleuvait.
Igor n’était pas chez lui. Je n’ai pas voulu laisser un mot dans sa boîte aux lettres. Je suis passé voir Werner, rue Champollion. C’était le seul, avec Igor, en qui j’avais confiance. Il était assis sur la marche de sa cabine de projection et fumait une cigarette à l’abri de la pluie. Il avait l’air content de me voir. Il passait America America et m’a invité à entrer. Je n’avais pas envie d’aller au cinéma. Je lui ai tout raconté.
– Sale affaire, a-t-il murmuré. Tu as bien fait de m’en parler.
Werner et Igor se sont occupés de tout. Ça s’est réglé en trois jours. D’après ce que j’ai compris, Daniel Mahaut est intervenu pour aplanir les difficultés. Les membres du Club se sont cotisés pour lui offrir des obsèques au cimetière Montparnasse. Ils auraient peut-être mieux fait de lui tendre la main avant. Il faut croire que ce n’est pas possible de pardonner. Chacun est resté dans son piège. Il a bien fonctionné.
Quand je me suis réveillé, le matin de l’enterrement, il tombait encore des trombes d’eau. Est-ce qu’on remet des funérailles pour cause de déluge ? Chaque carrefour me rappelait une discussion passionnée, chaque bistrot un autre temps. Sont revenus Camille, Cécile, Pierre et Franck. Comme ces pantins désarticulés qui s’animent avec des gestes saccadés et ces rêves agités dont on ne sait pas si ce sont des cauchemars ou des bonheurs. Entre nous, ça aurait dû durer une éternité, des dizaines d’années, donner des amours et des ruptures, des vies entières et des enfants. Tout avait disparu comme un feu de paille. Si j'ignorais où il se trouvait, je savais que Franck était à l'abri et que tôt ou tard mon père me révélerait où il se cachait. Quant à Cécile, notre histoire ne pouvait pas s'arrêter là. Je me suis alors souvenu de ce qu’Igor et Sacha n’avaient cessé de me répéter, chacun de leur côté : « Tu es vivant, ne te plains pas, pour toi tout est possible. »
On s’est retrouvés au funérarium du boulevard Edgar-Quinet. Tous les membres du Club étaient là pour l’enterrement de Sacha dans le carré juif. Les anciens et les nouveaux. Madeleine est venue avec Jacky et Samy plus quelques clients. Il y avait aussi ses voisins, la concierge, les commerçants de la rue Monge, le patron de Fotorama et d’autres personnes que je ne connaissais pas. Je ne sais pas comment ils l’avaient su. Même Lognon était là. Un peu à l’écart. Comme d’habitude. On n’a pas su si Grandes Oreilles était en service commandé ou s’il était venu parce qu’à la fin, malgré lui et malgré nous, il était devenu membre de ce club. Ils faisaient une drôle de tête. Sacha n’aurait jamais cru qu’il y aurait autant de monde à son enterrement. Pour la mort, on se réconcilie parce qu’on sait que là, on est tous égaux. Chacun s’abritait comme il pouvait. Il y avait une forêt de parapluies. Ça ne servait pas à grand-chose. Des bourrasques les retournaient. Les caniveaux étaient gonflés d’une eau furieuse qui envahissait le trottoir. On ruisselait et on pataugeait dans les flaques et la boue. Le ciel était noir et on entendait le grondement du tonnerre. Igor et Werner devant, Imré et Vladimir derrière ont sorti le cercueil du fourgon mortuaire, l’ont porté à bout de bras et l’ont posé sur le sol. Les employés des pompes funèbres ont accroché des cordes aux poignées et l’ont descendu dans la fosse. Elle était remplie d’eau. Le cercueil de Sacha a disparu dans une masse boueuse. Igor s’est avancé face à la tombe noyée. Le vent a emporté sa kippa. Werner le protégeait avec un immense parapluie. Il a pris un petit livret dans sa poche et a commencé à réciter un texte, dans une langue inconnue, en butant sur les mots. Les autres membres du Club se sont alignés de part et d’autre et l’ont accompagné.
– C’est le Kaddish. La prière des morts, m’a glissé Gregorios à l’oreille.
Ils ont continué d’une voix grave, lente et saccadée, en appuyant sur chaque syllabe, sans se soucier de la pluie qui les trempait. C’était le pardon à Sacha. L’oubli du passé, des haines et des fautes. La promesse qu’ils étaient réunis et que plus rien, jamais, ne les séparerait. Ils ont terminé en même temps, ont fait trois pas en arrière et se sont inclinés. Igor pleurait. Toujours protégé par le parapluie de Werner, il s’est mis seul devant la tombe pour recevoir les condoléances. Tout le monde s’est rangé en file indienne, lui a serré la main, l’a embrassé et lui a dit un mot gentil. J’ai été le dernier à passer. Je ne l’ai pas embrassé. On est restés quelques secondes face à face. J’avais les larmes aux yeux. Je lui ai tendu un sac. À l’intérieur, il y avait les trois cahiers en caractères cyrilliques de Sacha et le classeur de photos. Il l’a feuilleté. Il m’a souri tristement, m’a passé la main dans les cheveux, bouleversé, et a murmuré un « Merci » que j’entends encore. C’est la dernière fois que je les ai vus tous réunis.
Après l’enterrement de Sacha, le temps s’est mis au beau et l’été a commencé.
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