Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 26 sur 103

Pages du PDF

Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 25

25

 

Après sa nuit de travail, Igor est retourné à l’hôpital pour prendre l’homme avec lui. Il est passé voir Suzanne pour lui demander les médicaments qu’il devait emporter pour le soigner ou s’il pouvait avoir une ordonnance, elle a haussé les épaules.

– Il n’y a pas de médicaments !

Elle a quitté le poste des infirmières en l’écartant du bras. Igor était en train de ranger dans un sac en plastique les affaires qu’il lui avait achetées quand on a frappé à la porte de la chambre. L’inspecteur Mahaut est apparu, une feuille à la main.

– J’étais embêté avec cette histoire. J’ai fait une demande de recherche au service des personnes disparues de la préfecture de police. J’ai un ami antillais qui y travaille. C’est un Martiniquais mais, quand on peut, on se rend service. Il y a passé la nuit. Dans le fichier de signalement des disparitions non inquiétantes, il a trouvé une logeuse qui a déclaré l’absence de son locataire, un apatride d’origine allemande. On n’a rien d’autre.

– Vous pensez que…

– Je me suis dit qu’on pourrait passer la voir. Ce n’est pas loin. Ce sera plus rapide que si on doit la convoquer au commissariat. Au moins, on sera fixés.

– Allons-y. Il s’appellerait comment ?

L’inspecteur Mahaut a mis ses lunettes et a écorché le nom sur la feuille.

– Wener Teul… Werner Toller.

Igor a pris la main de l’homme, lui a souri.

– Vous êtes Werner Toller ?… C’est votre nom ?

L’homme réfléchissait.

– Werner Toller ?… Ça ne me dit rien. Je ne connais pas de Werner Toller.

– Ce n’est peut-être pas lui, a estimé l’inspecteur.

Ce mois de mai était triste à mourir avec son ciel plombé. Il bruinait sur Paris. Ils ont pris le métro à Saint-Marcel. L’inspecteur n’avait pas sa voiture de service. Pendant le court trajet, il a interrogé Igor et semblait sceptique :

– Si j’ai bien compris, vous étiez brancardier quand un chauffeur de taxi russe a amené cet homme blessé à l’hôpital, vous avez sympathisé avec ce compatriote. Maintenant, vous travaillez pour lui comme chauffeur de nuit.

– Lui est de nationalité française. Pas moi. En effet, ça s’est passé de cette façon.

– C’est un peu bizarre, vous ne trouvez pas ?

– C’est la vie. J’ai été obligé de m’adapter.

– Pourquoi vous vous occupez de lui ?

L’inspecteur a désigné du menton le supposé Werner Toller qui, le nez collé à la vitre, profitait du métro aérien pour emmagasiner les images de la ville inconnue qui défilaient.

– Il était seul. J’étais seul.

– Vous êtes…

– Homosexuel ? Oh non, pas du tout. En Russie, j’avais une famille, et je l’aurais encore si je n’avais pas dû fuir pour sauver ma vie.

– Vraiment, vous ne le connaissiez pas avant ?

– Je vous le jure.

– Si c’est vrai, il a eu de la chance de tomber sur vous.

Ils sont descendus à Denfert-Rochereau. L’homme semblait découvrir les lieux. La femme qui avait signalé l’absence de ce Werner Toller était censée habiter au 110, avenue Denfert-Rochereau. Le nom de Toller ne figurait pas sur la liste des résidents de l’immeuble et le concierge était absent.

– Vous n’avez pas idée du temps perdu à chercher des informations, a observé Mahaut. Il n’y a qu’au cinéma que ça va vite. Venez, on va demander au bistrot et je vous offre un crème. On l’a mérité.

Il a poussé la porte du grand café qui faisait l’angle des boulevards. Ça sentait le bœuf bourguignon et les oignons mijotés. À cette heure matinale, quelques habitués bavardaient près du bar. Quatre étudiants bataillaient autour d’un des deux baby-foot. Un homme d’une cinquantaine d’années à la bedaine rebondie s’est précipité vers eux.

– Werner ! Où étais-tu ?

Il l’a pris dans ses bras, heureux de le retrouver, et l’a serré avec force. Werner restait étranger à cette effusion. Il ne le reconnaissait pas. L’homme a fini par relâcher son étreinte, s’est retourné et a lancé d’une voix de stentor :

– Madeleine… C’est Werner ! Il est revenu !

Igor et Mahaut ont vu apparaître une femme volumineuse en tablier blanc. Elle s’est immobilisée à la porte de la cuisine, derrière le comptoir, le visage illuminé.

– Werner ! C’est toi !

Elle l’a agrippé dans ses bras potelés et l’a soulevé du sol en l’embrassant, excitée et émue aux larmes.

– Ben, qu’est-ce qu’il a ? a-t-elle fait.

L’inspecteur Mahaut s’est présenté. Les patrons du Balto ont reconnu sans l’ombre d’une hésitation le nommé Werner Toller à qui ils louaient un studio rue du Val-de-Grâce, depuis plus de dix ans. Ils se sont tous assis dans l’arrière-salle du Balto. Werner s’est installé sur la banquette, un peu plus loin, étranger à la conversation. Igor a raconté aux époux Marcusot les épisodes de son amnésie et son état préoccupant.

– Ce n’était pas son genre de partir sans prévenir, a précisé Madeleine. On se doutait que ce n’était pas normal. Au commissariat à Edgar-Quinet, ils n’y ont pas cru. Ils disaient qu’il était retourné en Allemagne. Nous, on savait que c’était impossible. Dites, il va récupérer sa mémoire ?

– Personne ne peut répondre à cette question, a répondu Igor. Il a eu un traumatisme crânien lors de son agression. La lésion est-elle profonde ? Est-elle grave ou irréversible ? Nul ne le sait. Ça peut revenir demain matin à son réveil, dans six mois, dans dix ans ou jamais.

Igor a expliqué la façon dont Werner avait été expulsé de l’hôpital parce qu’il était allemand. Albert Marcusot est devenu rouge et a crié.

– Ce n’est pas possible ! C’est fou ! Dites-moi que je rêve ! Werner Toller est un Allemand antinazi ! Avec le réseau de la Monnaie, il était spécialisé dans l’infiltration des services allemands. Il est médaillé de la Résistance et il a sa carte de FFI signée de Kriegel-Valrimont en personne. Dans quel pays vivons-nous ?

– J’ignorais qu’il y avait eu des Allemands dans la Résistance, a dit Mahaut.

– Au début de la guerre, il y avait ici des Autrichiens et des Allemands, au moins trois ou quatre mille, qui avaient fui leur pays dans les années trente. Beaucoup ont fait un énorme travail de renseignement, servi d’agents de liaison, de traducteurs, recruté des déserteurs de la Wehrmacht, fourni une montagne d’informations aux mouvements de résistance et ont été livrés par la police française. La plupart étaient des juifs ou des communistes. Mais il y avait aussi des chrétiens et des sociaux-démocrates ou des citoyens lambda qui n’étaient pas d’accord avec les nazis. Avant que débute la guerre, Werner avait déjà eu une vie de résistant. Il savait ce qui allait nous tomber dessus. Pas nous. On pourrait écrire un livre sur ce qu’il a fait et comment il est passé à travers les mailles du filet. Il a renié son pays. Après la guerre, il n’a pas voulu y retourner. Ce n’est pas facile d’avoir comme voisins de palier ou collègues de bureau des gens qui vous ont dénoncé ou arrêté et applaudissaient les bourreaux. Il refuse de parler allemand. Il lui reste ce foutu accent. Il n’a pas réussi à s’en débarrasser. Il lui colle à la langue. Quand il s’applique, il y arrive. On s’est fait arrêter une fois par une patrouille. Je l’ai entendu parler à ses compatriotes avec l’accent parisien. Il n’est plus allemand, il n’est pas français, il a le statut d’apatride.

– Que fait-il dans la vie ? a demandé Mahaut.

– Il est projectionniste dans un cinéma de la rue Champollion, a répondu Albert Marcusot. Le propriétaire l’a connu dans la Résistance et, avec ce métier, il ne parle à personne. Après son travail, il vient dîner avec nous. Il est presque de la famille. On se fait chaque soir une petite partie de dames.

– Werner avait des ennemis ?

– Pas à ma connaissance.

– Avant sa disparition, il n’a pas eu une dispute, une altercation avec quelqu’un ?

– Il ne m’a rien dit. Et à toi ?

– C’est un homme tranquille, sans histoires, a confirmé Madeleine.

– Pourtant, on l’a tabassé et laissé pour mort.

– Moi, ça me fait peur. On voit des actes gratuits qu’il n’y avait pas avant. Ça n’a peut-être aucun rapport avec la guerre ou le passé de Werner.

– J’aimerais vous croire, madame. Dans notre métier, il n’y a jamais de hasards, enfin pas souvent.

Pendant ce temps, Werner restait assis, à côté d’eux, sur la banquette, comme s’il n’était pas concerné. Difficile de croire que c’était l’homme dont parlaient les Marcusot. Igor est venu s’asseoir en face de lui.

– Comment allez-vous, Werner ?

– Ça va.

– Vous êtes content de retrouver ce bistrot ? Vous êtes chez vous ici.

– Je ne sais pas.

– Vous ne les reconnaissez pas ?

Il a fait non de la tête. Son œil s’est arrêté sur la table voisine où s’entassaient pêle-mêle plusieurs jeux de cartes, un échiquier avec des pièces dans une boîte, un jeu de dames avec les pions blancs et noirs empilés, un jeu de tarot, une piste de 421.

– Vous voulez jouer ? a demandé Igor.

Werner ne répondait pas, les yeux bloqués sur la table de jeux.

– Une belote ?

Igor attendait une réponse qui tardait à venir.

– Un 421 ?… Vous connaissez les règles ? Vous pourriez me montrer ? On joue l’apéritif, si vous voulez ?

Werner restait muet.

– Ou une partie d’échecs, peut-être ? Je n’y ai pas joué depuis quatre ans, je ne me débrouillais pas trop mal.

Werner, silencieux, continuait à scruter la table. Igor s’est retourné, un peu désemparé. Madeleine lui a fait un signe affirmatif de la tête. Igor a pris l’échiquier et l’a mis entre eux. Il y a disposé les pièces qui se trouvaient dans la boîte.

– On pourrait se faire une petite partie ? Ce serait agréable, non ? Tenez, je vous laisse les blancs. C’est un avantage. À vous de jouer.

Werner fixait l’échiquier, immobile, sans parler. Igor attendait. Les autres, à la table voisine, suivaient, dans un silence religieux, cette partie qui n’en finissait pas de ne pas commencer. Dans le fond, on entendait les vociférations des joueurs de baby-foot et la balle qui claquait dans les buts métalliques. Ça ne les dérangeait pas. Madeleine et Albert avaient des fourmis dans les jambes. Igor avait mal au dos. Personne ne bougeait. Ils attendaient que Werner joue mais Werner ne jouait pas. Il restait les yeux rivés sur l’échiquier, les sourcils arqués, le visage contracté, figé comme une statue de marbre. Face à lui, Igor patientait, sans s’énerver ni manifester d’agacement, un léger sourire complice aux lèvres comme il sied à un joueur digne de ce nom qui laisse son adversaire déterminer sa stratégie et réfléchir un peu avant de jouer le premier coup. Sauf qu’il n’y en avait pas. Au bout de deux heures et d’innombrables regards entre eux, Igor a senti la lassitude gagner l’assistance, des soupirs un peu appuyés, des raclements de gorge, des toussotements et la banquette qui grinçait sous les fesses endolories. Il a eu la conviction qu’il ne se passerait rien. Ils pourraient rester face à face pendant des années sans que Werner réagisse. Cette partie n’était pas une bonne idée, a pensé Igor en dodelinant de la tête, lèvres serrées, paupières clignotantes. Il a commis alors un geste non prémédité. Il a avancé son pion noir de deux cases sur l’échiquier. C’était une incongruité, une absurdité. Aucun joueur, depuis que le jeu d’échecs a été inventé, il y a plusieurs siècles, n’a jamais commencé une partie avec les noirs. C’était un sacrilège. Une impossibilité. Quelque chose qui ne pouvait pas se faire, ni se concevoir. C’était organique, consubstantiel aux échecs. Werner a redressé le visage, stupéfait et perplexe. Il avait la bouche ouverte, les yeux ronds, et dévisageait Igor. Il a secoué la tête en grognant, pour lui signifier ce que ce geste avait d’invraisemblable. Puis, sans hésitation, il a pris son pion blanc et l’a avancé de deux cases face au pion noir d’Igor. La partie venait de commencer. Igor a enchaîné avec un autre pion noir. Werner a répondu de la même façon. Quand Igor a poursuivi avec son troisième pion noir, Werner a bougé son cavalier. Tous les joueurs vous le diront, y compris les débutants, quand au troisième coup on déplace son cavalier, c’est qu’on a des intentions belliqueuses. Et tout le monde sait que, lorsqu’on est agressif, c’est qu’on ne se porte pas si mal. Werner a pris deux pions avec ce cavalier. Ils ont continué la partie une vingtaine de coups, puis, à la surprise générale, Werner a roqué et a mis Igor dans une situation périlleuse.

– J’ai l’impression que c’est mal parti, a admis ce dernier.

– Vous serez mat dans quatre coups.

– Vous avez gagné et j’en suis ravi, a dit Igor en renversant son roi.

– Puis-je me permettre une observation ?

– Je vous en prie.

– On n’a pas le droit de commencer avec les noirs. C’est interdit.

Ils étaient ébahis par cette mémoire revenue aussi vite que la foudre. On l’entourait. On le félicitait. On l’embrassait. On le pressait de questions. Werner se souvenait maintenant de tout ou presque. Il se rappelait sa vie avant et après son réveil. Mais rien sur l’attaque dont il avait été victime ou ses auteurs. L’inspecteur Mahaut avait l’air dépité. Igor a essayé de lui remonter le moral :

– L’important, c’est que ça finisse bien.

– Werner ne dit pas la vérité. Il connaît ses agresseurs.

– Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

– Son hésitation au moment d’en parler. Il a réfléchi et a inventé ce trou de mémoire.

– Moi, ça m’étonnerait. Il n’arrête pas de chercher ses mots. Un homme ne pense pas à mentir quand il retrouve la mémoire.

Albert Marcusot a offert de la clairette de Die qui ressemblait à s’y méprendre au meilleur champagne. Jacky, le serveur, a ouvert une demi-douzaine de bouteilles et une vingtaine de clients en ont profité. Certains ont cru qu’Albert avait gagné à la Loterie pour se montrer aussi généreux. Il n’avait pas la réputation d’arroser la galerie. Igor a déconseillé à Werner de boire du mousseux. Il a suivi son conseil et a commandé un demi sans faux col. Madeleine n’arrêtait pas de répéter que c’était un signe du Ciel avec qui elle avait une grosse ardoise. Avec l’âge, elle avait un retour de religion mais ne mettait pas les pieds à l’église. Le dimanche matin, elle était prise par son travail au Balto, s’en voulait de sa négligence et était persuadée que tôt ou tard, elle payerait son inconséquence et sa désinvolture. Elle se promit d’offrir un gros cierge pour remercier saint Antoine de son intervention. Pour Werner, le bon Dieu n’avait rien à voir dans sa guérison aussi rapide que miraculeuse. Werner était un mauvais client. Pas le genre à qui le Seigneur ferait un cadeau.

– Ce n’est pas bien de blasphémer, Werner. Dieu voit tout.

– Si c’est vrai, Madeleine, il n’a aucune excuse. Si je dois remercier quelqu’un, c’est Igor et lui seul. Il s’est occupé de moi et il a trouvé la clé. Merci, Igor.

Ils se sont embrassés. Était-ce l’effet de la clairette ou l’émotion, Igor avait la tête qui tournait un peu.

– Je n’ai rien fait d’extraordinaire. Le mérite revient à l’inspecteur Mahaut.

Cette citation à l’ordre du Balto lui a valu une salve d’applaudissements et la reconnaissance éternelle des présents. Il en a été bouleversé. Ce n’était pas tous les jours qu’il se faisait applaudir. D’habitude, c’était le contraire. En ce temps-là, la police et les policiers étaient mal aimés. Igor a proposé un toast. Cette idée a plu à tout le monde. Jacky a rempli les verres à ras bord.

– À la santé de Werner ! a clamé Igor avant d’engloutir le contenu de son verre d’un seul coup et de le lancer à ses pieds où il explosa contre le sol.

Tous l’ont imité, ont bu leur verre cul sec et l’ont balancé dans un élan communicatif. Les verres crépitaient sur le sol en mille éclats. À l’exception d’Albert, Madeleine et Jacky qui contemplaient, horrifiés, le désastre de leur verrerie pilée. Depuis cette date, on continue à fêter les grands événements au Balto mais les toasts à la russe y sont interdits par les patrons.

De petits groupes discutaient avec véhémence. Deux camps s’opposaient : les mystiques qui y voyaient une intervention divine et les mécréants qui ne constataient qu’un mystère de plus du corps humain. Cette guérison inexplicable relevait-elle du surnaturel ? Ou était-ce la preuve flagrante de notre ignorance ? Existait-il un matérialisme physique, voire corporel, comme il existait un matérialisme historique ? Le ton montait. On se coupait la parole. On s’excitait. Les uns et les autres n’étaient pas à court d’arguments et d’exemples édifiants. Il était triste de constater qu’aucune de ces brillantes démonstrations n’avait d’efficacité. Notre incapacité à convaincre l’autre est la preuve absolue de l’utilité, en fonction de nos moyens, de l’insulte pleine de mépris, du coup de poing, du couteau affilé, du pistolet automatique, du bâton de dynamite relié à un détonateur ou du porte-avion nucléaire. Nos malheurs ont une seule cause : nos opinions sont sacrées. Ceux qui refusent de changer d’avis sont des imbéciles et ceux qui se laissent convaincre aussi.

Assis sur la banquette, Igor et Werner se parlaient de leurs vies passées et restaient étrangers à cette agitation.

– Ça n’a pas dû être facile pour vous, lui a dit Igor.

– Ça n’a pas été facile pour vous non plus.

– L’important, c’est d’être vivant, non ?

– Oui, il faut penser à l’avenir.

– Si nous, nous ne sommes pas optimistes, qui le sera ?

C’est de ce 30 mai 56 que date la création officielle du Club. Werner n’a conservé aucune séquelle de son agression à part des maux de tête épisodiques et n’en a plus parlé. Le lendemain, il a repris son travail de projectionniste. Igor et lui sont devenus amis, ont pris l’habitude de se retrouver au Balto pour leurs parties d’échecs et la seule chose qui les ait jamais séparés était que Werner était du matin et Igor un oiseau de nuit. Très vite, Igor a fait partie de la famille et a pris l’habitude de dîner avec Werner, les Marcusot et Jacky. Il retrouvait Victor Volodine qui lui passait le taxi pour la nuit. Il avait obtenu de Victor que le passage ait lieu désormais à Denfert et plus à la Nation.

La première fois où il est allé au Balto, Victor a revu l’homme qu’il avait récupéré, quasi mort, rue de Tolbiac et déposé à l’hôpital. Il lui a réclamé le remboursement du nettoyage de sa banquette blanche maculée de sang. Igor a cru qu’il plaisantait. Victor ne rigolait pas. Werner a trouvé la note un peu élevée mais a mis un point d’honneur à rembourser Victor jusqu’au dernier centime et a refusé qu’Igor participe. Chacun doit payer ses dettes. Cela explique pourquoi Victor Volodine n’a pas été admis comme membre du Club.

 

Quand, quatre ans plus tard, Igor m’a raconté cette aventure, je lui ai fait une observation d’une banalité affligeante :

– C’est inimaginable.

– Il n’y a pas d’adjectif pour qualifier cette histoire, pas de mots pour décrire ce qui n’existe pas et qu’on ne peut concevoir. La guérison de Werner était inconcevable quelques secondes auparavant, m’a expliqué Igor. Cela nous amène à relativiser notre capacité d’imagination que l’on croit infinie et à nous interroger, au contraire, sur la faiblesse de notre imaginaire, que l’on confond souvent avec l’entendement. Le goulag, les génocides, les camps d’extermination ou la bombe atomique n’ont rien d’inimaginable. Ce sont des créations humaines, ancrées au fond de nous, et dont seule l’énormité nous écrase. Elles dépassent notre entendement, détruisent notre volonté de croire en l’homme et nous renvoient notre image de monstres. Ce sont, en réalité, les formes les plus achevées de notre incapacité de convaincre. Le point ultime de notre capacité créative. On peut imaginer des choses inimaginables comme voyager dans l’espace-temps ou trouver à l’avance les chiffres de la Loterie ou rencontrer la femme ou l’homme idéal et parfait, après tout certains ont inventé la peinture abstraite ou la musique concrète, on peut tout imaginer mais pas ça. Pas une guérison miraculeuse. Ça ne relève que du hasard ou de la chance.

 

Quand je passais par la rue Champollion, j’apercevais Werner. La cabine de projection donnait sur la rue en pente. Il ouvrait la porte pour ventiler. Son patron avait racheté le cinéma voisin et il s’occupait des deux salles. Il avait deux fois plus de travail. Comme les séances étaient décalées, ça ne le dérangeait pas. Quand il avait un moment de tranquillité, avant le changement des bobines, il fumait une cigarette sur le pas de la porte. On échangeait des banalités. Il me proposait de voir les films gratis. Le plus souvent, je déclinais son invitation. Parfois, au Club, il nous prévenait du passage d’un chef-d’œuvre à ne rater sous aucun prétexte. Dans l’étroite cabine, ce n’était pas très confortable et les projecteurs faisaient du bruit. Quand la salle n’était pas pleine, il obtenait de sa copine l’ouvreuse qu’elle nous laisse un strapontin. Les films étrangers sous-titrés qui passaient dans son cinéma étaient rasoir et bavards. Il les commentait en s’extasiant. Je n’osais pas lui dire que ça me cassait les pieds et j’évitais la rue Champollion. Il a dû le sentir et restait distant. Il y a des livres qu’il devrait être interdit de lire trop tôt. On passe à côté ou à travers. Et des films aussi. On devrait mettre dessus une étiquette : Ne pas voir ou ne pas lire avant d’avoir vécu.

 

OceanofPDF.com