Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 2
2
Je haïssais le sport. Je haïssais les sportifs. Ils étaient cons et ils puaient. Je courais pourtant comme un dératé derrière Cécile qui gambadait malgré ses deux paquets de clopes. J’allais avoir une syncope. J’avais le cœur qui tambourinait, les tempes en feu, les jambes en coton et je ne fumais pas. De temps en temps, elle jetait un œil derrière elle et ralentissait en tournant en rond pour me permettre de revenir à sa hauteur. Dès que je la rejoignais, elle me demandait sans reprendre son souffle :
– Ça va ?
J’étais cramoisi et en nage. De la fumée me sortait de la tête. Mon nez coulait comme une fontaine. J’avais renoncé à lui répondre car elle n’attendait pas et repartait en petites foulées. Je retenais des deux mains le short de Pierre qui menaçait de tomber par terre.
– Jamais on s’arrête ?
J’avais beau crier, elle continuait. Et si, derrière ce besoin stupide de faire de l’exercice, il y avait autre chose ? Et si, derrière son air angélique, se cachait un sourire hypocrite ? Qu’elle veuille se venger sur moi de ce que Franck lui avait fait ? Il n’y avait qu’à lire Iphigénie. Ce n’était pas à exclure. Je m’effondrais sur un banc. Elle s’éloignait. Quand elle ne me verrait plus, elle serait obligée de revenir. J’en avais marre de faire le tour du Luxembourg dans la poussière. C’était un jardin pour se promener. Pas un champ de courses. Un parc pour rêver et bouquiner près de la fontaine Médicis. Pas pour faire le guignol dans un caleçon trop grand pour moi.
Le matin, j’avais sonné dix minutes pour la tirer de son lit. Je lui avais préparé un café au lait très fort. Elle était apparue dans une combinaison jaune citron en jersey.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
– C’est original.
– C’est américain. Je l’ai payé une fortune. Tes affaires, où elles sont ?
– Je croyais qu’on allait au Luxembourg pour se balader.
– Il te faut une tenue.
Elle m’a entraîné dans la chambre de Pierre. Depuis son départ, quatorze mois plus tôt, je n’y avais pas remis les pieds. Elle était dans l’état où il l’avait laissée. Le lit défait, les couvertures en boule, deux oreillers écrasés, une dizaine de piles de livres entassés, un tourne-disque sur le sol avec des 45-tours traînant partout, des vêtements disséminés au hasard, et sur la table, une bouteille de cognac débouchée et deux verres vides. Ce désordre et la poussière qui auréolait chaque objet donnaient l’impression d’une pièce morte comme si Pierre ne l’avait pas habitée. Cécile ouvrit l’armoire et en sortit des tas de pulls et de chemises qu’elle balança sur le sol. Elle attrapa un short blanc aux parements violets qu’elle me tendit comme un trophée.
– Tu n’espères pas que je vais mettre ça ?
– C’est un short à Pierre. Arrête de renifler, c’est énervant.
– Je me soigne. On pourrait en mettre deux comme moi.
– Avec une ceinture, ça ira.
Je me suis retrouvé fagoté avec ce short blanc et un maillot de rugby blanc au col violet du PUC, immense et maculé de boue, avec le dossard 14. J’ai découvert un clown en me regardant dans la glace.
– Tu as l’air d’un vrai rugbyman, me lança-t-elle.
– Tu ne préfères pas qu’on fasse du ménage ? Je pourrais m’attaquer à sa chambre. Il sera content de la trouver rangée à son retour.
– On la fera plus tard. Je dois trier ses livres.
On a sonné à la porte. La concierge apportait le courrier. Il y avait une lettre de Pierre. Cécile a déchiré l’enveloppe avec fébrilité et s’est mise à la lire. Son sourire s’est éclipsé. Elle a froncé les sourcils et, avant que j’aie pu intervenir, elle est devenue rouge, a déchiré la lettre et l’a jetée dans la poubelle.
– De quoi il se mêle ? Est-ce que je m’occupe de ses oignons ? Il me fait chier celui-là aussi !
Elle a quitté la pièce, furieuse. J’ai ramassé les morceaux et, sur la table basse, j’ai reconstitué la lettre, comme un puzzle, avec un peu de difficulté.
Ma Cécile,
Rien de nouveau depuis ma dernière lettre. On se les gèle
comme à Paris. On passe notre temps accrochés à la radio à suivre les événements d’Alger. Tu dois en savoir autant que moi. Je n’ai résolu aucune des questions que je me posais. Ici, le temps n’a plus d’importance. Je ne sais pas si c’est le pays qui déteint sur moi, je deviens fataliste. J’ai exposé en détail ma théorie à mes trois copains de belote. Ils me prennent pour un fou. Entre deux parties, j’ai de longues discussions avec eux. Je leur ai lu plusieurs parties de mon bouquin. Je croyais qu’ils allaient applaudir et m’encourager. Ils ne comprennent rien de ce que je dis, ni pourquoi je me casse la tête à travailler sur une théorie de la révolution. Ils ne veulent pas en entendre parler. C’est d’autant plus intéressant que ce sont des ouvriers, des paysans ou des types sans boulot. Avant de me lancer dans la rédaction de la dernière partie, je vais entreprendre une enquête approfondie. Je pense pouvoir le faire car mes hommes me considèrent comme un sous-officier exceptionnel parce que je ne les insulte pas et que je ne leur hurle pas dessus du matin au soir. J’attends beaucoup de ce sondage grandeur nature pour m’éclairer sur la suite.
Où en est ta thèse ? J’aimerais que tu m’en parles un peu.
J’attends avec impatience de voir comment tu vas aborder la question d’Aragon, du surréalisme et de sa rupture avec Breton.
Il faudrait peut-être se demander quel était le fondement historique du surréalisme et qui a trahi quoi ou qui. Envoie-moi quelques feuillets. Tu dois t’accrocher. Je te connais. Tu vas avoir envie de changer. Ce serait une grosse erreur. La priorité, c’est ta thèse. Tu dois être reçue avec mention. Après, tu pourras faire psycho. Maintenant ce serait une connerie majeure. Tu n’as pas le droit de sacrifier des années d’efforts pour une lubie. Avec la psycho, tu es sûre de ne pas trouver de boulot alors qu’avec ton doctorat, tu auras un poste de prof et même si on râle, c’est un vrai boulot. Tu es faite pour ça…
Il y avait près d’une page du même tonneau. Question finesse, Pierre ne faisait pas dans la dentelle. J’étais en train de continuer le déchiffrage quand Cécile est revenue comme une furie.
– C’est toi qui lui as dit ?
– Non !
– Tu es le seul à qui j’en aie parlé !
– Je ne lui ai rien dit. Je ne lui ai pas écrit.
– Comment il sait que je veux arrêter ma thèse ?
– Je n’en sais rien.
– Ce n’est pas possible, Michel. Tu mens !
– Il en parle au conditionnel, comme d’une hypothèse. La preuve, ta décision n’est pas prise. Tu envisages d’arrêter. C’est normal que ton frère te donne un conseil.
– Je l’emmerde, lui et ses conseils à la con !
– Tu prends ta plume et tu le lui écris. Ça lui fera plaisir.
– De quoi tu te mêles ? Je t’ai demandé l’heure qu’il était ? Je suis sûre que c’est toi. Tu es un petit vicieux qui fait ses coups en douce.
– Comment j’aurais pu lui en parler, je n’ai pas son adresse ?
– Jure-moi que tu ne lui as pas écrit.
– Je te le jure !
– Parole d’honneur ? Regarde-moi dans les yeux.
– Tu as ma parole, Cécile. Pour moi, que tu fasses lettres ou psycho, c’est pareil.
– Il est perspicace, le frérot.
– Il te connaît.
– Il n’est pas près de la lire, ma thèse. Allez, viens, on va courir.
Sur le banc, je retrouvais mon souffle. Cécile revenait sur ses pas.
– Tu ne vas pas t’arrêter toutes les cinq minutes.
– Je suis épuisé ! Et ce short tombe.
– J’en ai marre. Tu râles tout le temps !
– T’es agréable, peut-être ? Tu es pénible ! Une vraie mégère ! Si tu veux courir, vas-y et amuse-toi bien. Sans moi !
– Pierre a raison, t’es qu’un petit con !
Furieux, je me suis dirigé vers la sortie du jardin. Ça nous était arrivé de nous accrocher. Jamais à ce point. J’ai atteint la grille sans entendre le son de sa voix. Je me suis retourné. Cécile avait disparu. Je ne pouvais pas rentrer à la maison dans cette tenue. J’avais laissé mes affaires chez elle. J’ai été obligé d’y aller. Je l’ai attendue une bonne heure, assis sur une marche de l’escalier. Elle a été surprise de me voir.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Mes vêtements sont à l’intérieur.
– Allez, viens prendre un café.
– Je n’en veux pas.
– Je te fais un chocolat, alors ?
– Écoute, Cécile, je me change et je repars tout de suite.
– Tu n’es plus mon p’tit frère ?
Je n’étais pas de taille à lutter. Elle le savait.
– T’es devenue chiante.
– J’ai arrêté de fumer.
– Ce n’est pas vrai ! Depuis combien de temps ?
– Je n’ai pas touché une clope depuis une semaine. T’es le seul sur qui je peux passer mes nerfs.
Sur la table, elle a ramassé les morceaux de la lettre de Pierre, a appuyé sur la pédale de la poubelle et les a jetés dedans. On s’est retrouvés devant un café au lait. Elle n’avait plus de chocolat.
– Tu ne pouvais pas me le dire ?
– D’après toi, pourquoi je me suis mise à faire du sport ? J’ai pris un kilo deux.
– T’es bouffie.
– Je vais prendre sept kilos. C’est obligatoire. J’ai une copine qui en a prix dix. Je vais avoir des bourrelets. Tu trouves ça beau ?
– Ça ne se verra peut-être pas trop.
– Il n’en est pas question !
Elle a disparu. Elle est revenue avec un album photo. Elle en a pris une.
– C’est ma mère, avant son mariage. Elle faisait quarante-huit kilos.
Elle a tourné les pages à toute vitesse, s’est arrêtée vers la fin de l’album et a pointé le doigt sur une photo en noir et blanc où sa mère posait dans un manteau de fourrure à proximité de l’Acropole.
– Quinze ans plus tard, avec trente kilos en plus. Je ne veux pas devenir comme elle.
– Ce n’est pas automatique.
– Si, les filles finissent par ressembler à leur mère et les fils à leur père. C’est pour ça qu’on a des problèmes.
– Je n’ai pas de problèmes avec mon père.
– Tu en auras. Pierre a essayé d’y échapper. Peu de garçons ont mis autant d’acharnement à désespérer leur famille. Il est aspiré par la fatalité comme par un aimant. Ils n’étaient d’accord sur rien et pourtant, il pense comme lui. La même mécanique, en sens inverse. Il devient aussi pénible que papa.
– Tu ne parles jamais de tes parents.
– Ils sont morts et enterrés. Il n’y a rien à en dire.
– Tu me fais voir l’album ?
– Pas question. Moi, je l’aurais jeté. Pierre a tenu à le garder. Tu vois ce que je dis. On se fait toujours avoir par les sentiments.
Il y en a un autre qui s’est fait avoir. Je me suis retrouvé deux fois par semaine à courir comme un couillon au Luxembourg. Cécile m’a offert un survêtement à ma taille. Au début, ça a été infernal. Au bout d’un mois, je finissais un tour complet sans m’arrêter. Je n’en revenais pas. On courait le jeudi et le samedi pendant une heure, et le dimanche je faisais le ménage. Avec la pratique, c’était devenu facile. Je courais pour Cécile, pour l’aider à tenir sa promesse de ne plus toucher à une cigarette. Elle rechutait pour un oui ou pour un non et se trouvait toujours un bon motif. Quand j’arrivais chez elle, je reniflais l’odeur du tabac froid même si elle avait ouvert les fenêtres en grand avant pour aérer. C’était la faute de sa thèse qui n’avançait pas, de Pierre qui lui écrivait qu’il voulait la lire, d’une copine qui s’était fait plaquer par un connard, du plaisir de fumer… Impossible de la raisonner.
Il s’est produit un renversement imprévu. C’était un jeudi après-midi, vers la fin mars. Il faisait froid et il bruinait. Le Luxembourg était désert, balayé par un vent du nord qui nous mordait les joues. Comme d’habitude, elle courait devant moi. Je suivais sa foulée. Je me suis porté à son niveau. Elle a accéléré. Je n’ai pas cédé. Je l’entendais souffler. Jamais je n’avais été aussi léger. On restait au coude à coude. J’ai poussé l’allure. Elle ne pouvait pas me suivre. Je l’ai doublée. Je l’entendais qui peinait derrière. J’ai pris dix mètres d’avance, puis vingt. J’ai attendu qu’elle revienne sur moi. Elle était hors d’haleine. J’ai accéléré.
– Arrête Michel, j’en peux plus.
Elle était pliée en deux, les mains tendues sur ses genoux, à chercher sa respiration. Elle a mis deux minutes à la reprendre. J’attendais avec un petit sourire.
– T’as bonne mine.
– Tu trouves ? a-t-elle murmuré, le souffle court.
– Dommage que je n’aie pas mon appareil. Tu verrais la tête que tu as.
– J’ai l’impression de peser une tonne.
– T’es sûre que courir ça fait maigrir ? Peut-être que, sur toi, ça a l’effet inverse.
Elle a viré au rouge. Je suis reparti sans attendre sa réponse.
– Espèce de p’tit con !
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