Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 41 sur 103

Pages du PDF

Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 2

2

 

– Ceux qui ne sont pas montés dans un Sturmovik 2 ne connaîtront jamais l’impression délicieuse de conduire un fer à repasser, m’expliquait Leonid. Surtout un Messerschmitt 109 qui fait près de deux tonnes de moins, vole 200 km/h plus vite et te colle aux fesses comme un aimant. Là, tu commences à transpirer et t’as les balloches au fond du panier. Tu entends les balles siffler autour de toi, trouer la carlingue, ton mitrailleur s’écroule en sang, ton manche à balai ne répond plus. Tu ne sais plus quoi faire. Personne ne t’apprend comment on se sort de ce guêpier parce que personne ne s’en est sorti vivant. Ton seul dieu s’appelle Parachute. Tu me croiras si tu voudras, jamais je ne me suis dit que j’étais perdu. Deux fois j’ai pu me poser, une fois je me suis crashé. J’ai été blessé sept fois. J’ai toujours eu confiance dans ma bonne étoile. Deux ou trois fois, j’ai eu chaud. Au début, on n’avait pas de mitrailleur à l’arrière. Après, quand Iliouchine nous en a mis un, sous une verrière rallongée, c’était pire. Le zinc était instable comme un cul-de-jatte sur une patinette. Avec le recul de nos canons de 37, on n’avait aucune précision. Le petit père Staline a piqué une grosse colère. Ils savaient ce que ça voulait dire. Ils ont bossé jour et nuit. On est passés au biplace, avec de nouveaux moteurs et des structures blindées. À la fin 42, on a commencé à avoir des ilioucha corrects, avec des canons de 20, et là, on leur a fait mal. Nos bombes nettoyaient tout sur mille mètres carrés. On dégommait leurs chars et leurs stukas comme à la parade. C’est dans l’Oural que la guerre a basculé.

– Tu connaissais vraiment Staline ?

– Je lui avais été présenté lors de bataille de Prokhorovka. J’avais été blessé à l’épaule quand mon avion avait été abattu. Il m’a félicité pour mon courage, décoré de l’ordre de Koutouzov qu’il venait de créer et décrété que j’étais un héros. Il faisait peur aux autres. Moi, je ne le craignais pas. Il l’a senti et ça lui a plu. Je lui parlais comme à un ami, comme à n’importe qui. Il m’a dit : « Leonid Mikhaïlovitch, il paraît que personne ne connaît autant de blagues que toi. » Je ne sais pas comment il le savait. Il m’a demandé de lui en raconter quelques-unes. Je me suis lancé comme je le faisais chaque soir avec mes camarades. Il riait à gorge déployée. Ça ne lui arrivait pas souvent. Son état-major riait aussi. On a pas mal bu pour fêter la victoire. On était heureux. On savait qu’on allait gagner la guerre. Il m’a demandé si je connaissais des blagues sur lui. Ils se sont arrêtés de rire. Que pouvais-je lui répondre ? Mon général tremblait. Si je lui disais oui, je risquais de me faire fusiller sur-le-champ ou envoyer je ne sais où. Si je lui disais non, il ne m’aurait pas cru. Je ne me suis pas démonté, je lui ai dit que je n’en connaissais qu’une. Il m’a demandé de la lui raconter. C’est comme ça qu’on est devenus copains.

– C’était quelle histoire ?… Non, Leonid, ne me dis pas que c’est la blague du soleil qui avance dans la journée et passe à l’Ouest.

– Si ! Il a adoré et me l’a fait raconter à plusieurs reprises. À chaque fois, elle produisait le même effet. L’état-major était terrorisé. Lui, il en avait les larmes aux yeux. Il la disait avec moi, me relayait, ajoutait des détails. Il s’en étranglait de rire. Un jour, un général a affirmé qu’il était choqué par cette insolence et que ça ne le faisait pas rire. Il lui a répondu que les héros ont droit à de petits privilèges et qu’avec eux on peut faire des exceptions. On le disait d’une patience infinie, rusé comme un renard. Un jour, il m’a demandé qui me l’avait racontée. Je lui ai dit que c’était un ami lieutenant mort au combat. J’ai vu qu’il ne me croyait pas. Il ne m’en a pas voulu. Grâce à lui, j’ai été nommé colonel et j’ai reçu l’étoile d’or de héros de l’Union soviétique. Ce n’était pas une décoration de faveur mais pour un combat aérien où j’avais abattu trois Messerschmitt 109 et un Junkers 87, un de leurs putains de stukas, par un abordage volontaire en plein vol. C’était assez fréquent dans l’armée de l’air soviétique. Il y en a eu des centaines. On se battait pour notre terre et on n’avait pas peur de mourir. Les kamikazes japonais n’ont rien inventé. Mon parachute s’est ouvert. C’est la plus haute distinction que peut recevoir un militaire russe. J’ai eu l’immense honneur de la recevoir deux fois. La deuxième fois, c’était après la bataille de Berlin. Celle-là, je n’en suis pas fier.

Mon père ne parlait pas de la guerre. Quarante mois de stalag. À mourir d’ennui. Quand Leonid Krivochéine me racontait sa guerre, c’était un film d’action. On faisait un saut de vingt ans dans le passé. Brevet de pilote au Collège militaire de l’air de Perm, affecté comme sous-lieutenant au régiment de chasse aérienne de la Garde, il cumulait 278 missions, 91 victoires homologuées, dont 65 individuelles et 26 en coopération, plus 96 chars, 151 pièces de DCA et 17 locomotives détruits au sol, et 25 décorations et titres de guerre. Son avancement rapide était dû à son courage et au carnage des troupes soviétiques qui l’avait laissé, à la fin du conflit, seul survivant de sa promotion.

Au début, j’avais du mal à le croire. Malgré ses yeux cernés et fatigués, il paraissait à peine plus vieux que Franck. Avec sa peau blanche, ses mèches blondes en bataille et ses joues imberbes, il ressemblait plus à un aristocrate anglais juvénile qu’à un aviateur russe. Je lui donnais à peine trente ans quand il approchait des cinquante. Igor le tenait en haute estime et me confirma la véracité de ses propos. Dès qu’il évoquait la bataille de Koursk où il avait abattu deux avions ennemis avant d’être descendu par un Henschel 129, ou la terrible campagne de Pologne, les autres lui sautaient dessus. Vladimir Gorenko était le plus dur :

– Tu ne vas pas continuer à nous casser les couilles, Leonid. Tu as gagné. Tu as eu un paquet de médailles. Staline t’a embrassé et t’a décoré. Iliouchine a dit que tu étais le meilleur pilote du monde et Tupolev te considérait comme son fils. On a donné ton nom à des rues et à des écoles. Tu as été un héros de l’Union soviétique. Bravo, camarade, mais aujourd’hui, tu n’es qu’un trou-du-cul de taxi parisien. Arrête de nous emmerder avec cette putain de guerre. On ne veut plus en entendre parler !

Leonid encaissait les rebuffades sans s’énerver et recommençait aussitôt.

– Si je n’en parle pas, Vladimir, si je ne dis pas ce qu’on a vécu, qui le saura ?

De temps en temps, il reniflait par saccades comme si une odeur désagréable l’incommodait et scrutait ses partenaires pour voir s’ils y étaient sensibles. Il sortait de sa poche une petite fiole en verre opaque et versait cinq gouttes sur un mouchoir qu’il appliquait sur ses narines. Je n’avais pas osé le questionner et avais interrogé Igor.

– Ce n’est rien. Il a un petit problème avec son nez. Il renifle un médicament.

Été comme hiver, il portait le même pull cachemire noir à col roulé au bord pendouillant et un Burberry élimé acheté à Londres du temps de sa splendeur. Il arborait une Lip Président au bras droit, une montre au verre grossissant avec un boîtier en or, qui, en plus de dix ans, n’avait pas pris une seconde de retard sur l’horloge parlante. C’était son bien le plus précieux. Chaque jour, Leonid emportait deux sandwichs, un au jambon et un au gruyère, que Madeleine préparait avec amour en lui doublant les portions. Elle les enveloppait dans un sac de tissu qu’il glissait dans la poche intérieure de son imperméable. Plus d’une fois, Madeleine retrouvait un sandwich entier et lui reprochait de ne pas manger. Leonid souriait comme pour s’excuser. Il n’avait pas faim. L’alcool lui suffisait. Il buvait sans être ivre ni tituber. Il avait une réputation de buveur exceptionnel et plus d’un imbécile qui avait voulu tester sa résistance s’était écroulé sous le comptoir tandis qu’il s’éloignait de sa démarche nonchalante en haussant les épaules, montait dans son taxi et conduisait sans dévier d’un centimètre. Personne ne pouvait expliquer cette résistance incroyable. C’était, et de loin, le meilleur joueur du Club. Même quand il était dans une situation difficile ou qu’il avait beaucoup bu, il arrivait à s’en sortir en faisant pat. Sa notoriété s’était répandue et plus d’un joueur poussait la porte du Club pour l’affronter. Des étudiants des grandes écoles voisines, Centrale ou Polytechnique, se déplaçaient dans l’espoir de le battre. Leonid n’acceptait aucune partie sans parier une bouteille de côtes, la tournée générale ou l’apéro. Souvent, ceux qui se mesuraient à lui repartaient ridiculisés et titubants. À part Igor et Werner, ses meilleurs amis, et Virgil, qui rêvait d’en venir à bout, les autres avaient renoncé à le défier. Les perdants devaient supporter ses sarcasmes : « Tu fais des progrès, Tibor, mais à reculons », ou : « Tu n’es qu’un petit joueur de banlieue, Imré », ou, à Gregorios qui n’avait pas d’humour : « Sur l’échelle de 1 à 10, tu es à moins zéro. »

La pire des insultes échiquéennes était réservée à ceux qui osaient contester sa suprématie et qu’il traitait de crêpes molles. À plusieurs reprises, j’avais fait des tentatives pour qu’il m’accepte comme adversaire. Il éludait avec un sourire :

– Dans dix ans, quand tu sauras jouer, on en reparlera. Exerce-toi avec Imré ou Vladimir. Quand tu les battras à chaque fois, tu viendras me voir.

Je passais des heures à l’observer, à noter ses coups et à lui poser des questions. Leonid était un passionné et n’avait besoin ni d’un plateau, ni des pièces. Il jouait dans sa tête. Il disait connaître par cœur deux cent quatre-vingt-sept parties, les plus utiles, et les débuts et les fins de quelques centaines parmi les meilleures. Il ne les avait pas comptées, ce qui était étonnant car il était toujours d’une précision absolue. Il mémorisait chaque coup, évoquait une série d’échanges identiques, la comparant avec telle séquence d’un tournoi célèbre, se demandait ce qu’Alekhine, le maître absolu, qui connaissait plus de mille parties et contre lequel il avait eu l’honneur de jouer à trois reprises sans le vaincre, ou Botvinnik, le champion des champions, qui l’avait toujours étrillé, auraient fait dans cette situation. Je le suivais tant bien que mal. Je n’en comprenais pas la moitié. Un jour où il me voyait perdu, il disposa des pièces :

– Celui-là est facile. Tu dois faire mat en quatre coups.

Il me laissa face à ma nullité. Les pièces s’agitaient dans un ballet inutile. Pavel et Virgil me rejoignirent. On chercha pour aboutir à la conclusion évidente que, cette fois, il s’était planté.

– Il a dit en quatre coups ? interrogea Virgil.

– Il n’y a pas trente-six solutions. On n’est pas idiots, affirma Pavel. Il s’est foutu de toi.

– Va demander au champion comment il le fait en quatre coups, suggéra Virgil. Moi, je l’affirme, ce n’est pas possible. En cinq peut-être, pas en quatre.

– Il est en train de jouer.

– On s’en fiche, répondit Pavel. Il se prend pour qui à la fin ?

J’osai aller le déranger pendant une partie face à un étudiant. Leonid venait de jouer et d’appuyer sur le bouton de la pendule.

– Dis, Leonid, tu es sûr que tu ne t’es pas trompé ? Le mat en quatre coups, c’est impossible. On est tous d’accord.

– Tu ne peux pas attendre, non ? Je t’ai dit qu’on ne doit jamais déranger un joueur. Sauf s’il y a le feu au Club. Dans le temps, on ajoutait : ou si les Allemands attaquent. Il n’y a pas de danger ? Fous-moi la paix !

Je suivis la partie. À en juger par ses traits tendus, son jeune adversaire était dans une passe inextricable. De temps en temps, il jetait un œil à l’aiguille de la pendule qui se rapprochait du seuil fatidique du XII. Puis il poussa un long soupir, secoua la tête comme si elle lui pesait et renversa son roi.

– Bravo, murmura-t-il d’une voix pointue.

Il avança la main vers Leonid qui la serra du bout des doigts.

– Jacky, cria Leonid, amène une bouteille de côtes. C’est monsieur qui invite. Vous ne désirez pas boire un coup, jeune homme ? ajouta-t-il.

– Non merci.

– Quand vous voulez, fit Leonid en se versant un grand verre de côtes-du-rhône.

Il le vida d’un trait et le remplit de nouveau.

Puis il déploya sa carcasse en se massant le dos et daigna se déplacer à notre table.

– Ils sont bizarres ces petits gars de Polytechnique. Forts en maths et pas terribles aux échecs. Celui-là, il pourrait y arriver mais il joue cul serré. Il a trop peur de perdre.

– Tu nous offres un verre ? interrogea Pavel.

– Je t’inviterai quand tu auras fait des progrès. Et ce n’est pas demain la veille.

– Cette fois, tu t’es planté ! lança Virgil en se rapprochant de la table.

– Vous n’êtes qu’une bande de crêpes molles, dit Leonid en déplaçant blancs et noirs en quatre coups. Mat ! Même mon chat n’aurait pas envie de jouer avec vous.

Virgil et Pavel s’éclipsèrent sans insister.

– Quant à toi, me dit Leonid, tu vas terminer la partie et essayer de comprendre pourquoi ce petit con a abandonné. Au moins, il l’a vu venir.

Je me penchai sur son échiquier et redressai le roi.

– Il était dans une position favorable, non ?

– Ce n’est pas compliqué. Pas évident mais assez simple. Je vais te donner une indication. On a vu une séquence identique la semaine dernière, il y avait un cavalier en moins.

Je restai vingt minutes face à l’échiquier comme si j’essayais de découvrir le secret des hiéroglyphes.

– Tu es sympa, Leonid. Mais je n’y arriverai pas. Les échecs, c’est comme les maths, je n’y comprends rien.

– Le jour où tu utiliseras la cervelle que tu as dans la tête, ça ira mieux pour toi.

– Je ne demande que ça. Comment faire ?

– Si j’avais la réponse, j’abandonnerais le taxi. Et j’aurais les poches pleines de pognon.

– Tu as déjà été vraiment soûl ?

Il réfléchit, rappelant des souvenirs lointains.

– Ivre mort, tu veux dire ? À deux-trois reprises, quand j’étais jeune, j’ai senti la tête me tourner un peu. Pendant la guerre, j’en ai pris des bonnes. Je suis resté debout.

 

Madeleine et Igor complotaient pour l’amener à avaler le plat du jour. Il y touchait à peine et alignait les pichets de côtes, et gare à celui qui refusait de le servir quand il en redemandait un.

– Je paye. Je ne suis pas soûl. Je ne fais pas de scandale. Fais ton métier et sers à boire.

– Leonid, disait Igor, tu ne manges plus rien. Tu maigris et on ne te reconnaît plus. Je me demande comment tu fais pour tenir. Un jour, tu n’auras plus la force de conduire.

– Je n’ai jamais eu un accident de ma vie.

– Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, poursuivait Madeleine. Vous avez la peau sur les os. Vous êtes bel homme, Leonid. Si vous continuez, aucune femme ne voudra de vous.

– C’est un souci de moins.

– Je crois que vous avez un problème avec l’alcool.

– Madeleine, c’est sans alcool que j’ai des problèmes. Comme disait mon père : Tant que les mains ne tremblent pas, la vie est belle. Ce qui est grave, c’est quand tu commences à en renverser. La vodka nous réchauffe le cœur. C’est le seul alcool qui ne gèle pas… Je vous ai raconté la blague de Lénine et de Gorki ?

Ils essayaient de se souvenir et hochaient la tête les uns après les autres.

– Un jour, Gorki rend visite à son vieil ami Lénine et l’invite à boire un rouble de vodka. Lénine invoque les restrictions imposées par la révolution et refuse de boire plus d’un demi-rouble. Gorki le connaît bien. Il l’avait invité à Capri avant guerre. Ils avaient fait de sacrées noubas. Il insiste et lui fait remarquer que deux personnages de leur importance peuvent s’offrir un petit extra. Personne n’osera rien leur dire. Lénine résiste avec véhémence et Gorki lui demande les vraies raisons de son obstination. Lénine se prend la tête entre les mains : « Tu vois, Alexis Maximovitch, la dernière fois que j’ai partagé un rouble de vodka avec un ami, ça m’a fait un tel effet qu’en sortant je me suis cru obligé de faire un discours aux ouvriers qui m’attendaient et, à l’heure actuelle, j’essaie toujours de comprendre ce que j’ai pu leur dire pour qu’ils fassent autant de conneries. »

 

OceanofPDF.com