Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 93 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 21

21

 

Le jeudi 2 juillet a été une sale journée. L’annonce des résultats du bac. Je ne suis même pas allé les voir. Un copain m’a annoncé que j’étais reçu avec mention assez bien. Tout être normalement constitué aurait dû être heureux, sauter de joie et aller déconner au monôme. Je m’en fichais. Depuis quinze jours, je n’avais aucune nouvelle de Camille. Pas de coup de téléphone, pas de lettre, pas de rencontre. Après les épreuves, j’avais attendu qu’elle se manifeste. On aurait pu passer ce temps ensemble. Chaque jour nous éloignait un peu plus. Je courais autour du Luxembourg à en avoir le souffle coupé. Dans l’après-midi, je suis allé au lycée Fénelon. Il était désert. Les listes des reçues et des recalées étaient affichées sur les panneaux. Elle avait la mention bien. Elle avait choisi. Le soir, à ma tête, ma mère a cru que j’avais échoué. Elle a ouvert une bouteille de champagne pour fêter l’événement. J’ai refusé de trinquer. Il paraît que j’étais un rabat-joie. Elle m’a demandé ce que je voulais faire l’année prochaine.

– Prof de gym.

– Toi ! Tu plaisantes ?

– Je n’ai jamais été aussi sérieux de ma vie.

Il ne cessait pas de pleuvoir. Combien de temps peut-on courir avant d’être obligé de s’arrêter ? Les pompiers, qui s’entraînaient, essayaient de s’accrocher. Dès que j’accélérais, je les laissais sur place. Pourquoi pas pompier ? Est-ce qu’il faut un diplôme ? J’allais leur demander. C’est mieux que d’enseigner le sport à une bande de mous. En passant devant la statue de Delacroix, je l’ai aperçue. Camille était adossée contre un arbre. À cause de la pluie, on est allés se réfugier sous l’abri champignon des gardiens.

– J’ai appelé chez toi. Juliette m’a dit que je te trouverais ici. Tu es trempé.

– J’aime courir quand il pleut.

– Elle m’a raconté que tu voulais être prof de gym. C’est une blague ?

– J’ai changé. Maintenant, j’ai décidé d’être pompier.

– Tu es fou ?

– Tu ne sais pas que c’est le rêve de tous les garçons ? Le grand camion rouge qui fait pin-pon, pour de vrai. En quoi mon avenir t’intéresse-t-il ?

– Tu as eu une mention. Tu dois être content ?

– Si tu commences à parler avec Juliette, tu n’as pas fini.

– Je suis passé à Henri-IV. J’ai vu les résultats. Je suis heureuse pour toi… Mon frère a raté son bac.

Soudain, le condamné à mort, face au poteau d’exécution, ouvre les yeux. J’ai compris ce qu’avait dû ressentir Dostoïevski quand on lui avait annoncé qu’il était gracié. Il a fait comme moi. Il a respiré plusieurs fois. C’est merveilleux de respirer. On n’y pense pas assez. J’étais inondé de sueur. Qu’est-ce qu’il fait beau aujourd’hui. Qu’est-ce qu’elle est belle.

– Alors, il va être obligé de le repasser ?

– En Israël. On part demain.

Le coup est parti. J’ai eu un tremblement. Combien de temps faut-il pour être touché ? Pourquoi est-ce que je ne meurs pas ?

– Putain, Camille ! Pourquoi tu ne restes pas ?

– Je ne peux pas, Michel.

– Ton père m’a dit que si tu avais voulu, tu aurais pu aller chez son frère à Montreuil.

– C’est ce qu’il t’a dit ?

– Je te jure.

– Son frère, il est dans un kibboutz, à la frontière jordanienne.

– Il s’est foutu de moi ?

– Comment as-tu trouvé les croquets de ma mère ?

Je me suis écroulé sur le banc.

– Fallait pas venir, Camille. Fallait me laisser courir.

Elle s’est assise à côté de moi. Elle m’a pris la main. Elle me fixait d’un drôle d’air.

– Michel, je t’aime. Je n’aime que toi. Je pense à toi jour et nuit. À chaque instant. C’est insupportable. Je n’en peux plus. J’ai envie de vivre avec toi, de rester avec toi, de ne plus jamais te quitter.

– Moi aussi.

– Je me sens si proche de toi, tu comprends ?

– Pourquoi tu ne m’as pas fait signe pendant ces quinze jours ? Je me sentais mal.

– Je t’ai écrit deux lettres par jour.

– Je n’ai rien reçu.

– Je ne te les ai pas envoyées.

– Pourquoi tu es revenue ?

– C’est plus fort que moi.

– Camille, ne pars pas. On va trouver une solution.

– Je ne peux pas, Michel. J’ai seize ans. Je dois suivre mes parents. Je ne peux pas leur faire ça. Je suis coincée.

– Je suis prêt à partir avec toi.

– Ce n’est pas possible. Nos parents ne voudront pas.

– Alors, partons tous les deux. N’importe où. Tu me l’avais proposé. Tu t’en souviens ? Je connais un endroit où on pourra aller. Personne ne nous trouvera.

– Michel, écoute-moi. Est-ce que tu m’aimes ?

– Comment peux-tu me poser cette question ? Tu as un doute ?

– Tu vas m’attendre et je vais t’attendre.

– Combien de temps ça va durer ?

– Je ne sais pas. Longtemps. C’est une épreuve qu’on doit surmonter.

– C’est un supplice.

– Si on y arrive, on se sentira plus forts. Rien ne pourra plus nous séparer. On sera ensemble pour la vie. Et puis, ce n’est pas le bout du monde. On réussira peut-être à se voir pendant les vacances. Tu es d’accord ?

– On a le choix ?

– Moi, je jure que je t’attendrai.

– Moi aussi. Je t’attendrai.

Elle m’a souri, a pris le sac posé à ses pieds et elle en a sorti un livre qu’elle m’a tendu.

– Je te le donne.

C’était son exemplaire du Matin des magiciens dédicacé par Bergier et Pauwels.

– C’est mon bien le plus précieux. Tu le liras en pensant à moi.

– Je te le promets. Il ne me quittera jamais. Moi, je n’ai rien à t’offrir.

– Ce n’est pas grave. Tu m’écriras ?

– Tous les jours. Attends.

J’ai pris mon portefeuille. J’en ai extrait une feuille de papier pliée en huit. Je la lui ai donnée. Elle l’a dépliée avec soin et a découvert son portrait-robot.

– Je savais que tu ne l’avais pas déchiré.

– Il n’est pas très ressemblant.

– Il me plaît beaucoup.

On est restés là, silencieux. On aurait voulu que ce moment dure toujours. On s’est levés. Elle avait les yeux rouges. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai serrée contre moi. Avec toute ma force. Elle m’a déposé un long baiser sur la bouche. J’ai eu un frisson de la tête aux pieds. J’ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, elle était partie. Il pleuvait des trombes.

 

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