Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 14
14
Quand je suis arrivé au Balto, j’ai senti une atmosphère inhabituelle. Les baby étaient libres et les flippers aussi. Tout le monde était accoudé au comptoir et parlait à voix basse. Au Club, personne ne jouait aux échecs. Ils étaient là, assis côte à côte, silencieux et attentifs à ne faire aucun bruit. Si le silence y régnait d’habitude, celui-là était forcé. Sartre était assis seul à une table, songeur. Une cigarette au coin des lèvres se consumait sans qu’il tire dessus. Une tige de cendres pendouillait dans le vide. Devant lui, deux verres vides et un troisième qu’il a bu jusqu’à la dernière goutte. Jacky est entré avec son plateau chargé de consommations qu’il a distribuées à chaque table avec une délicatesse inaccoutumée. Quand il est passé à proximité de Sartre, celui-ci a tendu son verre vide. Jacky s’est immobilisé, a fixé Sartre d’un air désolé et a quitté le Club. Il est revenu quelques instants après avec une bouteille de Black and White qu’il a posée sur la table. Sartre a levé la tête. Jacky lui a rempli son verre de whisky. Sartre a hoché la tête pour le remercier, a commencé à boire son verre à petites lampées puis s’est immobilisé et il est resté figé, les yeux dans le vague, les épaules basses, l’air fatigué. Sa main droite posée sur sa jambe tenait le verre vide. Ceux qui rentraient dans le Club se fondaient dans le silence ambiant. Ils fixaient Sartre avec commisération. Il a pris un stylo et a griffonné d’une main nerveuse. Je me suis approché d’Igor Markish avec qui j’avais sympathisé pendant les vacances. Il m’a adressé un sourire complice et m’a posé la main sur l’épaule comme pour me réconforter. J’ai chuchoté à son oreille :
– Il y a eu un décès dans sa famille ?
Igor a eu l’air surpris de ma question et m’a répondu d’une voix imperceptible :
– Camus est mort.
– Albert Camus ?
– En voiture. Mort sur le coup. Perte terrible.
– Il a l’air bouleversé. Ils devaient être très proches.
– Après guerre, ils étaient amis. À la sortie de L’Homme révolté, Sartre a démoli Camus. Il a été méprisant et blessant. Ils se sont fâchés.
– Une amie m’a donné ce livre. Je ne l’ai pas encore lu.
Sartre écrivait avec nervosité. On entendait le crissement rageur de son stylo-plume sur la feuille. Il rayait sans cesse et recommençait. Il s’est levé l’air sombre et a fini son verre cul sec. Il semblait fébrile et il est sorti avec précipitation en laissant la feuille sur le guéridon.
Avec Igor et les autres, on s’est rapprochés de la table pour voir ce qu’il avait écrit. La feuille était raturée dans tous les sens, presque illisible. Quelques lignes en surgissaient. Igor s’est mis à lire :
– « … Nous étions brouillés, lui et moi. Une brouille n’est rien – dût-on ne jamais se revoir – tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le monde étroit qui nous est donné. Cela ne m’empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire : Qu’en dit-il ? Qu’en dit-il en ce moment ? … Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral… »
Comme s’il ne croyait pas ce qu’il venait d’entendre, Pavel a pris la page des mains d’Igor et l’a décryptée pour lui. Vladimir l’a lue à son tour et l’a passée à Werner. La feuille a fait le tour du groupe. Chacun avait un avis différent. Imré ne comprenait pas :
– Je croyais qu’ils étaient ennemis ? Ça veut dire quoi « une autre manière de vivre ensemble sans se perdre de vue » ? On est fâchés ou on ne l’est pas !
– C’est un peu tard pour avoir des regrets, lança Vladimir.
Ils ont commencé à en discuter comme ils le faisaient d’habitude, en parlant sans prendre la peine de s’écouter mais en baissant le ton. Virgil vitupérait contre Sartre. Gregorios le soutenait. Quand ils se disputaient, ils laissaient tomber le français qu’ils manipulaient plus ou moins bien pour reprendre leur langue d’origine, ce qui leur permettait de s’injurier plus facilement. Sartre est revenu accompagné de Jacky. Le brouhaha a cessé aussitôt. Il nous a vus regroupés en train de lire ce qu’il venait d’écrire. Il n’avait pas l’air content, il s’est précipité vers nous, a arraché la feuille des mains de Leonid, l’a mise dans son cartable, a sorti une poignée de billets pour payer la note et a quitté le Club sans un mot. Ils sont restés pétrifiés. J’ai demandé à Igor pourquoi ils avaient l’air si bouleversés.
– Parce que tous nos problèmes sont là.
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