Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 17
17
Leonid retrouva Milène et ce fut le plus beau jour de sa vie. Dix ans plus tard, il en parlait encore avec des larmes aux yeux. Elle dut patienter longtemps avant que les inspecteurs de la Sûreté nationale lui accordent un laissez-passer. Quand il quitta les bureaux de la douane, elle se précipita, se jeta dans ses bras et ils restèrent blottis l’un contre l’autre dans une étreinte interminable. Ils partirent dans la 203 blanche et furent bloqués dans un encombrement sur le quai de la Tournelle par une manifestation en faveur des Rosenberg. Milène lui raconta leur histoire. Révoltée par cette condamnation, elle voulait garer sa voiture et rejoindre les manifestants. L’idée qu’on puisse défiler avec des pancartes, des banderoles, en hurlant des insanités contre le gouvernement, la police et un État allié paraissait une incongruité à Leonid qui n’avait connu que les manifestations officielles où on avançait en rang dans une organisation parfaite et sans surprise.
– Qu’est-ce que ça peut vous faire à vous, Français, qu’on condamne ces deux Américains ?
– Ils sont innocents ! C’est une honte ! Un scandale !
– Ce sont des espions. Ils ont trahi leur pays. Ils méritent d’être fusillés.
– Comment peux-tu dire une horreur pareille ? C’est abominable !
– Ils ont été condamnés. C’est une preuve. Surtout aux États-Unis.
Ce fut leur première dispute et un fréquent sujet de conflit entre eux.
– Tu ne connais pas les Américains. Tu ne sais pas de quoi ils sont capables, criait-elle.
– À côté de nous, ce sont des enfants de chœur.
Leonid aurait dû être plus prudent. Son destin, par le plus mystérieux des hasards, allait se confondre avec celui des Rosenberg dont il se contrefichait.
Milène habitait un appartement situé au dernier étage d’un bel immeuble de l’avenue Bosquet. Ils retrouvèrent leur complicité londonienne et s’émerveillaient que chaque jour soit un mardi. Elle voulait qu’il se sente comme chez lui, débarrassa un placard et lui aménagea un bureau. Elle lui fit découvrir Paris, lui apprit le français, les rudiments de la cuisine, à faire les courses et à être vigilant avec les commerçants de la rue Clerc qui oubliaient de rendre la monnaie. Elle l’emmena dans les grands magasins, l’habilla de pied en cape et lui acheta tant de vêtements qu’elle dut lui abandonner un autre placard. Ce furent des mois d’insouciance et de bonheur. Milène travaillait sans compter son temps et Leonid attendait le soir avec impatience. Elle lui racontait ses journées dans le détail et il lui posait mille questions sur les avions et les compagnies aériennes auxquelles elle ne savait pas répondre.
Pendant plusieurs mois, quand Air France quitta l’aéroport du Bourget pour celui d’Orly, elle partit tôt, rentra vers minuit et, épuisée, se coucha sans toucher au repas qu’il lui avait préparé. Lui restait accoudé au balcon, à fumer des Gauloises, à admirer les verrières du Grand Palais et, le nez en l’air, la tour Eiffel. Il marchait du matin au soir dans Paris, visitant chaque quartier avec méthode sans arriver à s’habituer à la circulation et aux voitures qui ignoraient les piétons. À son arrivée, Leonid avait une poignée de roubles sans valeur et quinze dollars. Milène mettait de l’argent dans un porte-monnaie. Il prenait dedans ce dont il avait besoin. Quand il n’y en avait plus, elle en remettait sans qu’il ait à réclamer. Il faisait les courses et s’occupait de l’appartement. Jamais elle ne lui fit de réflexion. Un jour, elle lui demanda d’acheter du mimosa. Elle adorait cette fleur et son parfum. Il prit l’habitude d’en fleurir l’appartement et mit un point d’honneur à en trouver hors saison.
Pour les vacances au mois d’août, ils partirent deux semaines en Corse et Leonid tomba amoureux de Bonifacio. La veille de leur retour, ils dînaient sur le port. Il lui prit la main et la serra.
– Je n’en peux plus, Milène. Je m’ennuie à mourir. Je ne sers à rien. J’ai besoin de travailler.
– Si c’est pour l’argent, ne t’inquiète pas.
– Un homme doit travailler, tu comprends ? Pas attendre que sa femme rapporte l’argent et vivre à ses crochets.
– Ça ne me dérange pas.
– Moi si !
Ils cherchèrent une solution mais quel métier pouvait exercer un ex-pilote soviétique ? Par un ami directeur d’exploitation, elle lui obtint un rendez-vous avec le chef du personnel qui, impressionné par ses états de service, lui fit passer les tests d’aptitude physique et d’homologation. Pendant six mois, Leonid attendit. Quand il téléphonait pour savoir où en était son dossier, il n’arrivait pas à avoir de réponse. Il se présenta au siège d’Air France, demanda à voir le chef du personnel. On lui répondit qu’il n’était pas disponible. Excédé, Leonid fit un scandale. On lui annonça que sa candidature n’était pas retenue sans lui donner d’explication.
Milène garda pour elle ce que son ami directeur lui avait révélé. La compagnie ne pouvait prendre le risque de se mettre mal avec les autorités soviétiques. Elle l’encouragea à déposer sa candidature auprès d’autres grandes compagnies aériennes. La plupart ne recrutaient que des nationaux. Leonid contacta Sabena, BOAC et KLM, remplit une montagne de dossiers, se soumit à une kyrielle d’examens, de contrôles, d’entretiens et il attendit.
Pour fêter le premier anniversaire de leurs retrouvailles, elle l’invita à La Tour d’Argent et lui offrit une Lip qui coûtait une fortune, la réplique exacte de celle créée pour le général de Gaulle et offerte par celui-ci au président Dwight Eisenhower. Avec son boîtier en laiton doré à l’or et son dateur, elle avait la particularité d’être équipée d’un verre loupe qui accroissait la lisibilité du cadran. Elle croyait qu’il serait heureux de ce cadeau, ce fut le contraire.
– Moi, je n’ai rien à t’offrir. Je ne vais pas te faire un cadeau avec ton argent.
– Je n’en ai pas besoin. Mon cadeau, c’est toi.
Elle lui prit la main mais, comme elle était en face de lui, elle se trompa de bras et attacha la montre au poignet droit. Leonid crut que c’était la pratique en France et la porta toujours ainsi. Il lui offrit sa montre d’aviateur avec l’aigle déployé, insigne du régiment de chasse de la Garde, la seule de l’Armée rouge à avoir l’emblème impérial gravé sur le cadran au-dessous de la faucille et du marteau. Elle enleva sa montre. Il lui mit la sienne au poignet droit. Elle jura qu’elle la porterait toujours.
Elle lui souriait et plus rien ne comptait. Elle lui posait mille questions sur sa guerre. Il lui donnait des détails secrets qu’il n’avait racontés à personne. Il parlait jusqu’à l’aube. Elle l’écoutait avec passion, avide de précisions. Elle voulait tout connaître de sa vie. Quand il l’interrogeait sur son passé, elle refusait de répondre. De sa voix grave, elle disait avoir vécu de mauvaises années et ne plus vouloir les évoquer.
– Pensons à nous et à notre bonheur.
Elle le prenait dans ses bras, l’embrassait et lui faisait l’amour comme si chaque étreinte était la première. Quand il se réveillait, elle était partie à son travail. Il se retrouvait, désœuvré, à tourner en rond dans ce quartier cossu. Il se remit à boire. Personne ne le remarqua. Comment y échapper dans une ville où il y avait un bistrot à chaque coin de rue et des oreilles compatissantes innombrables qui l’écoutaient d’autant plus qu’il payait un verre ? Il en avait connu du malheur ce Russkoff, même si peu le croyaient quand il racontait les années d’enfer de sa guerre patriotique. Ses frères de comptoir se demandaient dans quel film il avait vu ces scènes de bataille aérienne.
Après quinze mois d’attente, Leonid reçut une réponse positive de KLM.
– Je n’y croyais plus, avoua-t-elle.
– Moi, je n’ai pas cessé d’y croire. La chance tourne. Il faut savoir attendre.
Ils firent une fête mémorable avec leurs amis et Leonid épata une assemblée de connaisseurs en descendant au goulot une bouteille de dom-pérignon comme s’il avait bu un verre d’eau. Milène lui offrit un costume en prince-de-galles et décida de mettre toutes les chances de leur côté. Durant deux jours, elle le fit travailler en jouant le recruteur, lui posant des questions délicates, embarrassantes, ambiguës et lui fit apprendre les bonnes réponses par cœur.
Le samedi 22 novembre, elle l’accompagna à Amsterdam. Elle lui laissa conduire la 203 et, pendant le voyage, le fit réviser. Au siège de la compagnie, Leonid fut pris de court et ne trouva rien à répondre. Il était recruté pour la Garuda Indonesian Airways et devait prendre son poste à Djakarta avant la fin du mois. Les conditions étaient avantageuses. Ils furent surpris de son refus. Le voyage du retour fut lugubre. Leonid ne desserrait pas les dents. Elle essayait de lui remonter le moral :
– Ce n’est pas grave. On va continuer nos recherches.
– On a fait le tour des compagnies européennes. C’est foutu.
– Tu aurais peut-être dû accepter.
– Tu m’aurais suivi là-bas ?
Milène détourna un instant son attention de la route. La voiture fit un écart. Ils restèrent sans parler jusqu’aux environs de Compiègne. Leonid se mit à renifler.
– Ça pue dans cette voiture.
– C’est le tabac. Ouvre la fenêtre pour aérer.
Leonid était l’homme le plus précis que j’aie rencontré. D’une précision diabolique. À croire qu’il avait tenu un journal intime minutieux. Chaque fait de sa vie était gravé au fond de sa mémoire. Il se souvenait du jour et de l’heure de chaque instant passé avec Milène. Ce qu’ils avaient fait ensemble et où ils étaient allés. Ce qu’ils s’étaient dit. Et le lendemain. Et chaque journée de leurs deux ans et deux mois de vie commune.
– C’est à partir du jeudi 27 novembre 52, à notre retour d’Amsterdam, que j’ai dérapé. Je ne réalisais pas ce que je faisais. Je râlais du matin au soir. Je ne cherchais plus un travail que j’étais certain de ne pas obtenir. Je passais mon temps dans les bistrots à picoler. À Leningrad, ça n’avait pas de conséquences, je n’avais personne sur qui passer ma colère. À Paris, ça me rendait odieux. Je lui pourrissais la vie avec mon caractère de cochon. Elle ne disait rien. Pas un mot, pas une plainte. Elle aurait dû me remettre à ma place. Elle me laissait éructer, je ne me rendais pas compte à quel point j’étais invivable. Plus je buvais, plus je m’enfonçais. Je lui reprochais de m’avoir entraîné dans ce précipice, je l’accablais de mon amertume et elle encaissait sans réagir. Peut-être que si elle avait hurlé et m’avait remis à ma place, ça nous aurait sauvés. Elle supportait en silence. Je n’arrivais plus à dormir. Je faisais des cauchemars. Je la réveillais la nuit. J’ouvrais les fenêtres en grand pour chasser l’odeur qui me poursuivait. Je refusais de me soigner. Le samedi 18 avril, lors d’un dîner avec huit de ses amis et sa cousine de Nantes, je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis mis à l’insulter à cause du rôti trop cuit, que c’était une incapable, une bonne à rien. Un de ses amis, un steward, est intervenu. Je lui ai balancé une baffe. Il s’est mis à saigner du nez. Non seulement, je ne me suis pas excusé mais j’ai menacé de casser la figure aux cons de son espèce qui me faisaient chier. Elle ne m’a pas fait de réflexion. Le mardi 12 mai, j’ai pris sa voiture sans le lui dire. Elle ne voulait pas que je la conduise. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé. J’ai freiné trop tard et je me suis encastré sous un camion. Je m’en suis sorti sans une égratignure. J’ai plié la belle 203 blanche. À cette époque, on ne poursuivait pas les ivrognes au volant. Je m’attendais à ce que Milène explose mais elle ne m’a pas fait un reproche. La seule chose qu’elle a dite, c’est : « Ça n’a aucune importance, le principal, c’est que tu ne sois pas blessé… » Regarde, Michel, tu as en face de toi le roi des cons. J’avais la plus belle et la meilleure femme du monde. J’ai gâché ma chance par ma stupidité et mon arrogance. Je ne te raconte pas la vie de chien que je lui ai fait mener. Je n’en suis pas fier. Et puis, le vendredi 19 juin 53, elle est rentrée. Elle avait le visage défait. J’étais avachi sur le sofa en train d’attaquer une nouvelle bouteille de muscadet. Elle s’est assise sur le bord du coussin, s’est versé un verre de vin qu’elle a bu d’un trait. Elle avait les yeux brillants. Je n’avais pas vu qu’elle pleurait. « Ils ont exécuté les Rosenberg, a-t-elle annoncé. – Ils ont bien fait. – C’est horrible ce que tu dis ! – Ce sont des traîtres. Ils ont eu ce qu’ils méritaient. – Fous le camp ! – Quoi ? – Dehors ! Je ne veux plus jamais te voir ! »
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