Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 2
2
La donna è mobile était de retour. Mon père n’allait plus travailler. Il passait son temps sur le canapé du salon à écouter son air préféré. Il mettait le bras du tourne-disque sur « répétition » et il recommençait sans cesse. Il connaissait le texte par cœur. Il chantonnait pour lui, sans qu’on entende sa voix. Il ne dérangeait personne. On n’avait pas l’habitude de le voir à la maison dans la semaine. Parfois, il sortait sans qu’on le remarque en laissant tourner le pick-up. Il passait ses après-midi dans le bougnat de la rue des Fossés-Saint-Jacques à jouer au tarot avec ses copains. J’allais le retrouver et m’asseyais à côté de lui. Des fois, il me demandait mon avis :
– Je joue quoi : une petite, une pousse ou une garde ?
C’était un bon joueur, malin et blagueur. Quand il me posait la question, c’était pour tromper ses adversaires. Ils jouaient les consommations. Certains n’avaient pas de quoi payer et il offrait la tournée.
– Dommage qu’on ne joue pas à un franc le point, j’aurais gagné du pognon, aujourd’hui.
Je rentrais comme d’habitude, avant sept heures. Il revenait après le dîner, farfouillait dans le réfrigérateur et mettait son disque sans se soucier de nous. Ce petit jeu durait depuis quatre mois. La disparition des bons du Trésor avait eu des conséquences imprévisibles. Il refusait de se justifier. Ma mère ne l’acceptait pas. À deux reprises, elle était revenue à la charge et m’avait interrogé. Coincé par la promesse faite à mon père, je restais sur mes positions. Elle n’était pas convaincue de ma réponse. La présence des Delaunay d’Algérie n’arrangeait pas la communication. Peut-être que s’ils avaient été seuls, ils auraient réussi à surmonter cette épreuve et à s’expliquer. Il aurait eu le courage de révéler la vérité et elle aurait eu la raison de l’accepter. Louise a été de mauvais conseil, poussant ma mère à l’intransigeance, jouant les scandalisées et les offusquées. Elle pensait à ses intérêts, lui conseillait de ne pas pardonner et de découvrir la vérité coûte que coûte. Mon père avait commis l’erreur de leur abandonner le terrain et de retourner à Paris durant les vacances d’été. Je les entendais discuter pendant les promenades mouillées sur le sentier des douaniers :
– Après ce que tu as fait pour lui, c’est une honte d’agir dans ton dos. C’est du vol. Il te prend pour une imbécile. Moi, je n’aurais pas accepté que mon mari me fasse un coup pareil. Ton frère a une autre envergure. Il a reçu une éducation. Va savoir s’il n’entretient pas quelqu’un. Cinq millions, c’est une somme. Et s’il recommençait ?
Début octobre, ma mère avait annoncé que son frère travaillerait dans l’entreprise avec elle. Mon père n’avait pas eu son mot à dire. Maurice avait été nommé directeur du magasin. Au début, la séparation des tâches était évidente. Il s’occuperait de la gestion et de l’administration avec ma mère, qui voulait prendre un peu de recul. Mon père continuerait à diriger le service commercial. Sa réaction a été immédiate. Il a décroché. Au lieu de se battre pour trouver des clients, il attendait qu’ils l’appellent. Ils ont mis trois mois avant de se rendre compte que le carnet de commandes donnait des signes de faiblesse. Mon père les calmait :
– C’est la faute de la crise.
On vivait dans un capharnaüm. Maria avait laissé tomber la famille. Dans la précipitation de son départ, on n’avait pas compris qui était décédé : son père ou son frère. Elle avait annoncé un matin qu’elle partait en Espagne pour l’enterrement. Elle avait sauté dans le car pour Valence. On pensait qu’elle allait revenir au bout de huit jours. On ne la voyait pas réapparaître. On faisait des supputations sur la durée des deuils en Espagne, plus longs qu’en France où on recommençait à bosser le lendemain des funérailles. Ma mère n’avait pas ses coordonnées. Elle s’est renseignée auprès d’autres bonnes espagnoles du quartier. En réalité, son départ était diplomatique. Maria en avait marre des Delaunay d’Algérie et avait trouvé ce prétexte pour se sauver. L’appartement était dans un état pitoyable. La vaisselle s’accumulait, le balai n’était plus passé, ni le chiffon, ni le plumeau. Le linge sale s’entassait. Mon père s’en est pris à Louise qui ne levait pas le petit doigt.
– Je suis de santé fragile. Après les épreuves que nous avons traversées, je n’ai pas l’intention de devenir ta boniche !
Le clou a été atteint avec la machine à laver achetée au Salon des arts ménagers. Maria était la seule à savoir s’en servir. Quand ma mère a voulu faire une lessive, la cuisine et le voisin du dessous ont été inondés. Maurice, se rendant compte que l’atmosphère devenait électrique, a débarrassé la table et fait la vaisselle. Il a proposé à mon père de se joindre à lui. Mon père l’a envoyé balader.
– La dernière fois que j’ai nettoyé les assiettes des autres, c’était au stalag. À moins que ça n’ait recommencé sans qu’on m’ait prévenu, ce n’est pas demain la veille qu’on me reverra à côté d’une lavette.
Un incident a déclenché les hostilités. Néron avait disparu. On l’a cherché partout : sous les lits, dans les placards où il se réfugiait parfois, dans les meubles, les tiroirs, la machine à laver et le réfrigérateur. On a retourné la maison, en vain. On en a déduit qu’il avait réussi à se faufiler par la porte. On a demandé aux voisins, personne ne l’avait vu. C’était un vrai mystère. Avec Juliette, on a fait le tour des caves, de la cour, de l’escalier de service. Pas de matou. On a interrogé le père Bardon, le concierge, qui a révélé le pot aux roses. Le matin, il avait vu les cousins sortir de l’immeuble avec Néron sous le bras. Ils ont juré que c’était faux, qu’il mentait, qu’ils adoraient les animaux en général et les chats en particulier. Le mal était fait. On a rédigé une cinquantaine de petites affiches qu’on a punaisées dans le quartier. Juliette a piqué sa crise, s’est mise à les haïr et à leur rendre la vie impossible.
Début décembre, ils ont trouvé un appartement à Daumesnil, au fin fond du XII e, un quartier inconnu qu’on avait traversé une fois quand on était allés au zoo de Vincennes. Ils ont déménagé sans notre aide. Juliette et moi avons refusé d’aller pendre la crémaillère. Ma mère y est allée seule.
Après leur départ, on espérait retrouver la famille comme avant mais plus rien n’était pareil. À table, silence de mort. Les parents n’ouvraient plus la bouche. Ils ne nous demandaient plus ce que nous avions fait au lycée. On allumait la télévision. Maria ne revenait pas. Ma mère s’est mise au ménage. Du matin au soir. Du sol au plafond. Louise venait la voir pour prendre le thé et la regardait astiquer, briquer, frotter et repasser. Elle restait en tablier toute la journée. Elle ne voulait plus sortir et n’avait plus envie de la suivre dans les boutiques. Au début de l’année, Maurice est passé à l’offensive. Il a rejeté des commandes signées sous prétexte qu’elles n’étaient pas rentables. Mon père n’a pas apprécié cette remise en cause de son travail. Ma mère a donné raison à son frère. On n’avait plus assez de clients pour perdre son temps avec ceux qui ne rapportaient pas. Maurice lui a demandé d’organiser un débriefing quotidien sur ses prospections et de transmettre un reporting sur ses activités.
– Un quoi ?
Mon père l’a envoyé promener. Il a arrêté de bosser.
– Dans une boîte, le patron, c’est celui qui ramène les chèques.
Il écoutait Rigoletto. Il s’est acheté La Traviata avec la Callas et la passait en boucle. Il jouait au tarot. Une question de temps pour qu’ils reviennent le chercher à genoux. Maurice a trouvé la parade. Il a embauché trois VRP, payés à la commission. Il ne lui a pas demandé son avis. Les affaires sont reparties. Sans lui. Quand j’y repense, je me dis qu’il n’a pas eu de chance avec ses fils. Au moment où il aurait eu besoin d’un coup de main, je ne lui ai été d’aucun secours. Obnubilé par l’absence de Cécile, je n’ai rien vu et rien fait pour l’aider. On n’en a jamais parlé.
Dans ce naufrage, il y a eu une bonne nouvelle. Une femme a téléphoné. Elle avait vu une de nos affichettes. On a récupéré Néron. Il avait trouvé refuge chez un coiffeur de Jussieu. Il avait perdu deux ou trois kilos. Il n’a manifesté aucune joie en nous revoyant. Ni aucune reconnaissance. Il passait son temps devant la porte, espérant se sauver à chaque fois qu’elle s’ouvrait. Peu de temps après, Maria est revenue d’Espagne et a repris le travail.
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