Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 83 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 11

11

 

C’est à cette époque que j’ai adopté le style qui allait être le mien pendant des années : une tenue débraillée, la chemise sortie d’un pantalon en velours ondulant, des tennis noires et ces cheveux hirsutes que je regrette tant aujourd’hui. J’ai dû affronter les réflexions de ma mère :

– Tu t’es lavé aujourd’hui ? Je ne t’entends pas souvent prendre de douche. Qu’est-ce que c’est que cette tignasse ? Tu vas aller chez le coiffeur !

Devant elle, je sauvegardais les apparences et évitais l’affrontement. Avant de mettre un pied sur le trottoir, j’embrouillais mes cheveux et mes vêtements. Je reprenais l’apparence de celui qui sortait de son lit. Jusqu’au lycée, où Sherlock montait la garde.

– Vous vous croyez où, Marini ? Ce n’est pas le cirque ici. Monsieur se prend pour un bitels, peut-être ? Je vous rappelle que les tennis sont faites pour le sport et qu’il y a un oral au bac. C’est quoi, ce genre ?

Il fallait ruser, faire preuve d’imagination et d’astuce pour contourner la dictature du bien dégagé derrière les oreilles. Je n’étais pas seul. L’épidémie avait atteint d’autres élèves. On se retrouvait entre nous. On était entrés en résistance. On avait l’impression de vivre dans une cocotte-minute et qu’ils nous empêchaient de respirer. Ça chauffait mais le couvercle tenait bon. Un bras de fer interminable. On occupait le terrain. Chaque avancée était une petite victoire. Chaque défaite renforçait notre détermination. On savait qu’on allait gagner. On était les plus jeunes, chaque jour plus nombreux. Ils finiraient bien par crever.

 

– J’ai un cadeau pour toi.

Camille m’a fixé, surprise.

– C’est quoi ?

Je m’étais demandé quel serait l’endroit le plus approprié. Je ne me voyais pas jouer au poète devant une tasse de chocolat chaud dans l’arrière-salle bruyante de la pâtisserie viennoise où on était entassé les uns contre les autres. J’hésitais entre les quais et la place Fürstenberg. J’aurais dû y penser. Je n’ai rien prémédité. Nos pas nous ont menés. À la fontaine Médicis. Comme un aimant. On était au bord du bassin. J’ai pris ma respiration et… le trou. Rien ne venait. J’avais la tête vide et légère comme une balle de ping-pong. Je faisais des efforts désespérés pour me rappeler ce foutu poème qui s’était enfui. Peut-être que je ne le méritais pas. Ça m’a donné l’idée d’un titre de poème : « Supplique pour un poème disparu ». Il ne restait plus qu’à l’écrire. Peut-être que c’était le métier qui venait. Elle a remarqué mon air crispé.

– Qu’est-ce qu’il y a, Michel ?

Je la regardais droit dans les yeux. Mes lèvres étaient fébriles :

 

– … Lumières escarpées et sourires repris

Les miradors de nos cœurs à l’infini

Sur les temples effondrés, les paroles étouffées, Les retours incertains et les envies frileuses

Nos ombres sanglantes endormies

Et les hurlements écrasés

Par les souvenirs tardifs

Les regards brodés d’incertitude

Pêle-mêle les chemins écartés

Les pâles lueurs, les rondes interrompues,

Nos souffles plus lourds qu’une montagne…

 

Elle me dévisageait avec des yeux étonnés, la bouche entrouverte, la main sur la balustrade. Un petit vent soulevait ses cheveux.

– C’est merveilleux, Michel.

– Oui.

– C’est de toi ?

Pour une fois, j’étais préparé. J’ai posé ma main sur la sienne. J’ai souri, les pensées perdues dans la fontaine magique. On est restés là jusqu’à la fermeture.

 

C’est comme ça qu’a commencé ma carrière de poète. Ce n’était pas glorieux mais j’avais réussi à éviter le pire. N’être rien d’autre que ce que j’étais. Que celui qui a toujours dit la vérité, qui n’a jamais dit oui quand il pensait non et n’a jamais dissimulé une parcelle de son incompétence, de son ignorance ou de son insuffisance me jette la première pierre. C’est valable pour ceux qui ont souri alors qu’ils n’en avaient pas envie ou paru intéressés quand ils se contrefichaient de ce qu’on leur racontait. Je suis le premier à le regretter. Avais-je le choix ? Cette ambiguïté ne me plaisait pas. Je me répétais que l’important, c’était la poésie et l’émotion ressentie et partagée. J’ai fait d’autres vagues tentatives. J’avais une enclume au bout du stylo et mon crachouillis a fini à la poubelle. Doit-on accepter ses limites comme une fatalité ? Je devais faire avec mon paquetage et il ne pesait pas lourd. On se bat avec ses armes et le rêve justifie les moyens.

 

– Vraiment, ça lui a plu ?

– Elle a adoré. Et je ne dis pas ça pour vous faire plaisir.

– Je suis très heureux, Michel. Vous ne pouvez pas savoir à quel point. Ce sont des poèmes d’une autre époque. J’avais un petit doute. Je me demandais si elle apprécierait.

Sacha a interrompu le développement des photos, a accroché les dernières pour qu’elles sèchent.

– On va fêter ça.

On est passés dans un petit réduit qui servait de coin-cuisine. Il a pris une bouteille de pastis et a servi deux grands verres.

– C’est beaucoup pour moi.

– Mon petit Michel, tous les poètes boivent. Plus ils boivent et mieux ils écrivent.

– Vous croyez ? C’est obligatoire ?

– Les poètes que j’aime buvaient beaucoup. Ou ils souffraient. S’il n’y a pas de douleur ou si on n’a pas la tête qui tourne un peu, la poésie est fade. Les meilleurs souffraient le martyr et buvaient trop. Les exceptions à cette règle sont rares.

On a trinqué aux poètes et à la poésie. Je ne l’avais jamais vu aussi gai et enjoué.

– J’aimerais bien en avoir un autre.

– Je vous ai prévenu, Michel. À petites doses. Il faut que chaque poème donne l’impression d’avoir été un combat. Vous ne lui offrez pas des chaussures. Un peu de mystère.

Il a pris une enveloppe, l’a retournée et, comme la première fois, il a écrit un poème en une minute. Sans difficulté, ni hésitation, ni repentir. C’était impossible qu’il l’imagine sur-le-champ. Combien en avait-il dans sa mémoire ? Il m’a tendu l’enveloppe.

– Je vais l’apprendre par cœur.

 

À la maison, après le dîner, j’ai expérimenté la théorie de Sacha. Je me suis servi un whisky. Mon père adorait en boire le samedi soir. Ça le rendait joyeux. Mais ce breuvage avait un goût de médicament et m’a brûlé la gorge. Je voulais finir le verre. Je n’y suis pas arrivé. J’en ai jeté la moitié dans l’évier. J’avais le ventre en feu. J’ai attendu, assis devant une feuille blanche. J’avais la tête qui tournait et envie de vomir. C’était formidable. Je commençais à ressentir le trouble de l’ivresse et à souffrir. J’ai été mal foutu une partie de la nuit. Sacha devait avoir des références précises en tête. La règle ne s’est pas vérifiée. L’inspiration n’est pas venue. Je m’attendais à voir le stylo courir sur la feuille et la noircir de vers magiques. Il m’est resté collé à la main. L’autre tenant mon ventre. À titre personnel, je certifie que le whisky est inefficace et ne m’a été d’aucune utilité pour la poésie. Le mystère de la création doit être ailleurs.

 

Le pont des Arts à la tombée du jour. Les réverbères se sont allumés. Nous contemplions depuis un long moment le Pont-Neuf accroché à la pointe de la Cité, le haut des tours de Notre-Dame, la perspective fluide des platanes sur l’eau argentée, les péniches silencieuses. Là, on était en dehors de la ville, dans un espace miraculeux et préservé. Personne n’y résistait.

 

– …Que sont devenus les oiseaux de nos âmes ? Envolés dans la longue plaine

Avec leurs cris sans pitié

Et leur folie comme une toupie impitoyable

Éperdues les raisons de nos flammes

Jaunes et rouges les yeux

De l’oubli de nos haines

Les bouleaux silencieux

Je reparle à la nuit

À la brume qui s’enfuit

L’éternité est une journée…

 

Elle m’a regardé avec une intensité inconnue. Il y avait de la clarté, une sorte de fièvre. Je m’attendais à ce qu’elle m’interroge. Elle n’a rien dit. Elle m’a pris la main et l’a serrée. On est restés sans se parler. On n’en avait pas besoin.

 

C’est ça qu’on appelle un engrenage. Une fois qu’on y a mis un doigt, la main, le bras, tout le corps y passe. Plus moyen de reculer, de revenir en arrière. Au début, on n’y pense pas. Après, on réalise qu’on est prisonnier. Reconnaître sa faute, dire « Je t’ai trompé », est facile. Avouer : « Je ne suis qu’une illusion. Je n’ai aucune qualité, rien de remarquable ou d’original » est impossible. C’est se dénier soi-même. Alors, on se tait. On continue. C’est à 18 h 45, ce jour-là, que j’ai compris le sens de cercle vicieux.

 

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