Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 40 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Partie Janvier-décembre 1962

Janvier-décembre 1962

 

 

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Il y a des tâches insurmontables comme affronter la réalité, dire la vérité ou reconnaître ses erreurs. On contourne, on évite, on passe à autre chose et on fait sienne la morale jésuite : mentir par omission n’est pas mentir. Quand Cécile est revenue de vacances, je ne lui ai rien dit.

– Comment ça s’est passé ?

– Comme des fêtes en famille.

On s’est souhaité une bonne année et plein de bonheur.

– C’est quoi ton vœu le plus cher, Michel ? m’a-t-elle demandé en coupant un kouglof rapporté de Strasbourg.

– À part un circuit 24, ce serait de te prendre en photo.

– Tu en as pris des tas et elles ne sont pas terribles.

– Je pourrais prendre des photos de toi dans ton bain.

– Tu plaisantes ?

– Ce serait artistique.

– Tu n’as rien trouvé de plus original ?

– Si on ne peut plus rigoler. Toi, ce serait quoi ton vœu ?

– Moi, je ne veux rien. Un vœu, c’est triste et impossible. Je n’ai pas envie de rêver.

– Tu pourrais penser à Pierre, souhaiter la fin de la guerre et son retour.

– Je pense à Pierre, la guerre va finir et il va rentrer.

– Et ta thèse ?

– Elle sera finie dans les délais et je serai reçue. Tu n’as pas répondu.

J’hésitais à lui parler de la visite des gendarmes. On aurait échafaudé des hypothèses, trouvé des explications bancales. On aurait fait le même vœu. Je la connaissais. Elle aurait pris son air le plus détaché pour me répondre qu’elle s’en fichait, que ce n’était plus son problème.

– Ce dont j’ai vraiment envie, c’est d’encore un peu de kouglof.

Elle m’avait invité pour un chocolat chaud et avait oublié d’en acheter. Elle a fait un café au lait. On a fini le kouglof.

– Mon oncle a un restaurant. Je ne te dis pas ce que j’ai mangé pendant quinze jours. Tu trouves que j’ai grossi ?

– Puisqu’on est dans le non-dit, je préfère continuer à ne rien dire. On va se remettre à la course à pied.

Pourquoi aurais-je parlé de Franck ? Depuis plus d’un an, elle évitait d’aborder la question. Et puis, quoi dire ? On ne savait rien. Maurice avait des relations. Elles ne servaient à rien. Il y avait un mur invisible et infranchissable dès qu’il prononçait les mots « déserteur » et « juge d’instruction ». Ses contacts promettaient de le rappeler. Il passait des heures à côté du téléphone à guetter un appel qui ne venait pas. Ceux qu’on recevait n’étaient pas ceux qu’il attendait. Il passait son temps à raccrocher au nez des gens. Il avait organisé une permanence devant l’appareil. On avait comme consigne de ne pas s’en servir, au cas où on le contacterait. Quand il rappelait, il n’y avait personne et il laissait des messages inutiles. Grand-père Delaunay avait décidé de reprendre les rênes avant qu’on aille dans le fossé mais les gens haut placés qu’il connaissait avaient pris leur retraite. Personne ne se souvenait de lui. De Gaulle avait fait le ménage dans les ministères et mis des hommes à lui partout.

Les vacances s’étaient terminées sans qu’on ait de nouvelles. Maurice, Louise et les cousins étaient repartis pour Alger. Maurice se montrait optimiste. Là-bas, il avait ses réseaux et obtiendrait vite des informations. Mais ses amis en Algérie étaient comme ceux d’ici, ils haussaient les épaules avec fatalisme et lui conseillaient de ne pas s’en occuper. Au tribunal d’Alger, on le renvoyait de bureau en bureau. Même son ami Fernand, qu’il considérait comme son frère, chef de service à la Préfecture, se montra évasif et fuyant. « Laisse tomber, Maurice, finit-il par dire, impuissant. Ne t’en mêle pas. »

Deux mots résumaient la tragédie : justice militaire. C’était secret. Comme une menace sourde ou une maladie honteuse, on en parlait à voix basse. Personne ne devait savoir. Ou on allait au-devant de soucis innombrables. Quand Maurice téléphonait, mon père se précipitait et ma mère prenait l’écouteur et ils discutaient à trois. Le juge d’instruction au tribunal permanent des forces armées avait refusé de le recevoir. Il n’avait pas pu pénétrer dans l’enceinte de la caserne d’El-Biar et avait attendu en plein soleil. Un parachutiste lui avait dit qu’il perdait son temps et ne devait plus revenir. Pendant un mois, notre vie s’est organisée autour de ces appels nocturnes. Mon père peut dire ce qu’il veut sur Maurice, il n’a pas ménagé ses efforts pour recueillir des informations. Il avait trouvé une solution. Ma mère s’y est opposée avec énergie. Maurice connaissait « une personne très bien » qui tenait, à Bab el-Oued, un hôtel fréquenté par Massu, Bigeard et la moitié de l’état-major. Malgré les injonctions de mon père, elle refusait que son frère ait recours à cette personne. Il a fallu que Philippe s’en mêle pour qu’elle cède :

– Tu nous emmerdes, Hélène, avec tes états d’âme ! Laisse Maurice s’en occuper. C’est des histoires d’homme !

– C’est notre dernière chance, expliqua Maurice pour la convaincre. Elle connaît tout le monde à Alger.

 

Igor, Werner, Pavel ou Gregorios avaient affronté des situations inextricables et traversé les plus cruelles épreuves sans paniquer. Quand j’ai poussé la porte du Club, Grandes Oreilles bavardait avec Tomasz. J’étais persuadé qu’ils allaient deviner mes problèmes à mon visage ou à mon attitude. On peut traverser les pires tourments sans que quiconque s’en doute. Je me suis assis et j’ai kibitzé la partie en cours. J’ai attendu que l’un d’eux demande : « Qu’y a-t-il, Michel ? »

Personne n’a rien remarqué. Je suis resté avec ce secret au fond de moi. À quoi servait-il d’avoir autant d’amis si on ne pouvait pas leur parler ? J’étais décidé à interroger Igor. Lui, il comprendrait et saurait quoi faire. Le dimanche, j’étais sûr que Grandes Oreilles ne serait pas là. À mon arrivée au Balto, un groupe agglutiné autour de Madeleine et Imré écoutait la radio. Albert passait d’une station à l’autre avec fébrilité.

– Que se passe-t-il ?

– Tu n’es pas au courant ? m’a lancé Imré.

– De quoi ?

– Il y a eu un attentat contre Sartre. Il a peut-être été tué ! s’est exclamé Jacky.

Ce 7 janvier 1962, un attentat au plastic de l’OAS avait dévasté le petit appartement où Jean-Paul Sartre vivait avec sa mère, au quatrième étage du 42, rue Bonaparte, depuis 1946. L’année précédente, un autre avait causé quelques dégâts. Cette fois, l’appartement avait été ravagé, son piano détruit, ses manuscrits dispersés.

Grâce au téléphone auvergnat du père Marcusot, Sartre a trouvé dès le lendemain un studio à louer à deux pas du Balto, au dixième étage d’un immeuble moderne du 222, boulevard Raspail. Il y a emménagé dans la plus grande discrétion par crainte d’un nouvel attentat. Les locataires avaient une trouille bleue de l’avoir comme voisin et une dizaine ont signé une pétition que l’administrateur de biens a jetée à la poubelle. Sartre s’est mis à fréquenter plus souvent le Balto et les bistrots du quartier. Il avait sa table, dans la salle du restaurant, à proximité de la porte du Club. Il passait ses matinées à écrire et personne n’osait le déranger à part Jacky qui lui servait dès qu’il arrivait un café crème et le renouvelait à chaque signe de main. Parfois, il s’asseyait à côté de Sartre. Ils discutaient. On se demandait ce qu’ils pouvaient se dire. Jacky n’avait qu’un unique sujet de conversation : l’équipe de football du Stade de Reims. Nous en avons déduit que Jean-Paul Sartre aimait aussi le football. Un jour, on a interrogé Jacky :

– Que pouvez-vous vous raconter ?

– De quoi on parle ?

– Vous avez discuté pendant une heure. Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Il s’intéresse au foot ?

– Oh, c’est quelqu’un de compliqué. Il n’arrête pas de me poser des questions sur mon boulot.

– Sur ton boulot ?

– Ouais. Il trouve que par rapport aux autres garçons de café, je ne joue pas à être garçon de café. Je l’intéresse beaucoup. Il dit que je suis sincère, que je ne fais pas semblant, que je ne suis pas dans un jeu par rapport à ce que je fais mais dans la réalité par rapport à ce que je suis. Il paraît que je suis le seul garçon de café qu’il connaisse qui ne joue pas avec sa condition pour la réaliser mais que je suis, essentiellement, garçon de café, et ça, ça l’épate. Il a vraiment du temps à perdre ce mec, non ? Vous prenez quoi ?

Il arrivait à Sartre de rester l’après-midi à travailler dans la salle du restaurant sans pousser la porte du Club. Si Igor, Leonid et Gregorios avaient une immense admiration pour lui, Imré, Vladimir, Tomasz, Piotr ou Pavel le détestaient pour sa défense du communisme stalinien, son double langage sur les événements de Budapest et pour avoir affirmé lors du procès Kravchenko que tout anticommuniste était un chien. Ils passaient devant lui sans le voir ni lui dire bonjour. Sartre ne leur accordait pas un regard. Quant à moi, à chaque fois que je le voyais, je lui faisais un signe de la tête. Il me répondait d’un petit hochement. Une fois, il n’avait plus de feu. Je lui ai proposé d’aller en chercher.

– Je veux bien.

Je lui ai apporté une pochette d’allumettes.

– Merci beaucoup.

Il m’a souri. Je n’ai pas osé lui dire qu’on avait un point commun et m’adresser à l’ancien élève du lycée Henri-IV. Je voulais lancer quelque chose d’original. Je ne savais pas trop quoi. Comment être intelligent face à Jean-Paul Sartre ?

– Vous avez vu hier ? Le Racing a encore mis une pâtée au Stade de Reims. C’est plus ce que c’était.

Il m’a fixé de son œil rond. Il est resté muet, a allumé sa cigarette, s’est plongé dans son travail et a continué à écrire. J’en ai conclu que j’avais fait une gaffe et que c’était un supporter des Rémois. Une autre fois, j’ai ramassé une de ses feuilles qui avait glissé par terre. De sa voix métallique, il m’a dit :

– Merci, jeune homme.

– Vous savez, je suis au lycée Henri-IV.

– On s’y amusait beaucoup. J’en ai gardé un bon souvenir.

J’ai été très fier de cet échange. Je l’ai dit à Cécile. Elle serait bien venue le voir. Son contact avec le Club avait été si mauvais qu’elle ne voulait pas y remettre les pieds.

Les grands écrivains ont remarqué la supériorité des femmes sur les hommes et leur ont donné une maîtrise psychologique instinctive. Au Club, personne n’avait détecté un changement dans mon attitude. Cécile avait fini par déceler un comportement inhabituel. On avait fait notre tour du Luxembourg et on se reposait devant la fontaine Médicis.

– Qu’est-ce que tu as, Michel ?

– Je suis un peu essoufflé.

– Tu fais une drôle de tête.

– Ah bon ?

– Tu as des problèmes ?

– Non.

– C’est au lycée ?

Elle a insisté. Les grands écrivains ont finement observé que les femmes insistent. Jusqu’à ce qu’elles obtiennent satisfaction et que le héros avoue. Ce qui est une source d’explosion. Ayant beaucoup lu, j’étais décidé à ne rien avouer. Après avoir disséqué Isabel Archer, Jane Eyre ou Marguerite Gautier, j’étais prévenu qu’elles pouvaient utiliser des armes auxquelles les hommes ne savaient pas résister.

– Tu n’as pas le droit de me mentir, petit frère.

– Je ne mens pas.

– Si c’était important, tu me le dirais ?

– Arrête, Cécile. Allez, on fait un autre tour.

On est repartis à petites foulées. J’ai vu à son regard qu’elle ne me croyait pas. Les grands écrivains ont souvent résolu le problème de leur héros par une fuite salutaire mais dans rien de ce que j’ai lu les deux protagonistes ne partaient tous les deux en courant.

– Tu as beau dire. Tu fais une drôle de théière.

Je n’ai rien dit à Cécile. Je n’ai rien dit à Igor. Chaque soir, j’espérais une réponse. Quand la sonnerie du téléphone retentissait, on se précipitait. Les tentatives de Maurice s’avéraient infructueuses. Les connaissances de son amie hôtelière se faisaient tirer l’oreille. Elle allait continuer à se renseigner. Personne n’était capable de nous dire pour quelles raisons Franck avait déserté et ce qui était advenu de lui.

 

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