Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 73 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Partie Septembre 1963- juin 1964

Septembre 1963- juin 1964

 

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Il faut bien que les histoires commencent. La nôtre a démarré comme dans un film muet. On est restés un moment face à face à réaliser ce qui venait de nous arriver. Dans le brouhaha d’un monde rétréci au niveau du sol. Avec les spectateurs qui sortaient de la Cinémathèque et nous enjambaient. Il y avait aussi de la frayeur rétrospective et des palpitations qui n’en finissaient pas. On avait mal et on avait envie de rigoler. On aurait pu crier « Espèce d’imbécile ! », s’énerver, râler, être désagréable, grogner « Vous ne pouvez pas faire attention où vous mettez les pieds ! », comme dans le métro un million de fois par jour. Un groupe s’est arrêté. On s’apercevait entre leurs jambes. On entendait des bribes de conversation sur l’utilisation de la musique comme élément constructif de la dramaturgie dans le cinéma indien. Ils discutaient avec véhémence pour déterminer si elle devait être distanciée ou impliquée. On a éclaté de rire en même temps. Ça nous a servi de carte de visite.

– Qu’est-ce que tu lis ?

Je lui ai montré la couverture.

– C’est bien ?

– Pas mal.

– Mon père dit que c’est cucul la praline.

– Tu as vu Quai des brumes de Carné ?

– À la télé.

– À un moment, Gabin est dans une gargote paumée. Il rencontre un peintre illuminé joué par Le Vigan. Celui-ci lui dit : « Je peins malgré moi les choses derrière les choses. Un nageur pour moi, c’est déjà un noyé. » Tu t’en souviens ?

– Pas vraiment.

– Sagan est comme ça. Elle décrit des choses futiles et mondaines. Si tu te fies à l’apparence, c’est un roman à l’eau de rose. Sauf qu’elle raconte aussi les choses cachées derrière ces choses. Ce sont de vraies histoires d’amour. C’est la bibliothécaire qui me l’a conseillée. D’habitude, ce n’est pas mon genre de livre. Quand je découvre un auteur, je commence par son premier roman et je les lis tous à la suite.

– C’est marrant, moi aussi. Et qui tu as lu ?

– Je sors de ma période grecque. Kazantzakis, tu connais ?… C’est extraordinaire. C’est pour ça que j’avais besoin d’un peu de légèreté. Et toi, tu lis quoi ?

– Que des auteurs américains ou presque.

Elle a souri. Je n’avais jamais vu personne sourire comme elle. La littérature américaine, c’était un coin de la bibliothèque où je n’avais pas mis les pieds, une mine à prospecter quand j’aurais terminé la rangée Sagan.

Au-dessus de nous, le groupe s’animait. Il y en avait un qui affirmait que, dans un vrai film, la musique était inutile parce qu’il n’y avait pas de musique dans la vie. Ils se sont éloignés en débattant avec fièvre de l’influence de la bande-son.

– C’est bizarre ce qu’ils racontent, a-t-elle observé.

– À la Cinémathèque, on passe plus de temps à discuter des films qu’à les regarder. C’est quand il n’y a rien à dire d’un film que ça pose un problème.

J’ai été le premier à me redresser. Je lui ai tendu la main. Elle l’a attrapée. J’ai tiré pour la lever. Elle ne pesait pas lourd. Elle se massait l’arcade sourcilière et moi le nez. J’ai ramassé son livre et le mien.

– Et Le Matin des magiciens, c’est comment ?

– Génial ! C’est une révolution. Il faut que tu le lises.

– J’en ai entendu parler. Ils doivent l’avoir à la bibliothèque. Je t’ai fait mal ?

– C’est de ma faute. Je lisais en marchant.

– Moi aussi, c’est pour ça que je ne t’ai pas vue. C’est un drôle de hasard, non ?

– Il n’y a pas de hasard. Il était prévisible que l’on se rencontre aujourd’hui.

– Je crois plutôt que c’est un accident. On ne regardait ni l’un ni l’autre où on mettait les pieds.

– Il y a les rencontres qui doivent se faire et les autres qui ne se feront jamais. Tu es de quel signe ?

– Je suis Balance.

– Avec quel ascendant ?

– Je ne sais pas. C’est quoi ?

– Il y a une relation étroite entre la position des planètes à l’instant de ton jour et de ton lieu de naissance, ce que tu feras et ce qui t’arrivera.

– C’est l’horoscope du journal ? C’est une blague.

– Je te parle de choses sérieuses et prouvées.

– Tu crois à ça ?

– Dur comme fer. Il y a une influence réelle des astres sur notre comportement.

– Ce n’est pas possible ! Il existe des milliers d’influences et de hasards qui changent ta destinée. Il y a dix minutes, j’étais assis tranquille à la Cinémathèque. Je m’apprêtais à voir un deuxième film, un western sous-titré en français. Et au dernier moment, j’ai changé d’avis, je me suis dit : T’es assez resté enfermé, va marcher un peu. Je suis sorti. Et bing ! Tout n’est pas écrit.

– Les derniers travaux scientifiques prouvent le contraire. Des études menées sur des milliers de cas ont montré que la position de Mars se retrouve pour les sportifs, de Jupiter pour les acteurs et de Saturne pour les scientifiques. C’est une anomalie statistique inexplicable. À ce stade quantitatif, il est impossible que le hasard puisse seul établir ce lien. On n’en est qu’au début, si on était capable d’analyser en profondeur, on pourrait lire nos vies à l’avance et on verrait que c’était prévu que tu changes d’avis et qu’on se rencontre à ce moment précis et à cet endroit de la rue d’Ulm.

– C’est dingue !… Alors moi qui suis nul en maths, ça pourrait être d’origine astrale ?

– Il faudrait que tu te fasses faire ton thème. Ça ne m’étonnerait pas.

– C’était incompréhensible. J’ai bossé comme un malade. Avec mon frère, avec mon ex-meilleur copain, avec une copine et même tout seul. Résultat : une catastrophe. D’après cette copine, c’était psychologique. À cause d’un problème avec mon père et ma mère. Moi, je me demandais si je n’étais pas stupide. Maintenant, s’il y a une influence extérieure, ça explique tout. C’est même logique. On aurait dû y penser plus tôt.

On a parlé pendant une heure sur le trottoir mais je ne sais plus de quoi. Tout s’est mélangé. Elle parlait avec les mains et je l’écoutais avec conviction. Je faisais oui de la tête. Elle a regardé sa montre.

– Oh il est tard, il faut que j’y aille.

– Salut.

Elle a fait demi-tour et elle est partie. Je l’ai regardée s’éloigner comme un gland que je suis. J’avais une excuse. J’étais sous le choc de cette révélation époustouflante que ma nullité mathématique était une question de fatalité. Elle a disparu au coin de la place du Panthéon. J’ai réalisé que j’ignorais tout de cette fille. Je n’avais même pas pensé à lui demander comment elle s’appelait. Comment j’ai pu rater ça ? Ne pas lui demander où elle vivait, dans quel lycée elle allait, ce qu’elle faisait, si on pouvait se revoir. Une vraie flaque.

J’ai couru. Elle avait disparu. J’ai regardé de tous les côtés. Elle s’était volatilisée. Comment la retrouver, sans aucun indice ? Est-ce que le hasard nous remettrait face à face ? Ou les planètes ? La chance ne passe qu’une seule fois à votre portée. Si vous ne la saisissez pas, tant pis pour vous. J’avais gâché une occasion unique et exceptionnelle et ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Je m’en suis voulu comme jamais. Mais si tout était prévu, il était peut-être écrit qu’on était faits pour se télescoper, que je la laisserais partir sans son nom et son prénom et que j’errerais jusqu’à la fin des temps à sa recherche. Je la croiserais peut-être dans soixante-dix ans. Je serais chauve, édenté et ventripotent. Elle, ridée et impotente. Je marcherais avec une canne. Elle serait heureuse de me revoir. On se rendrait compte qu’on avait passé des années à se chercher dans le quartier sans se trouver, se ratant de quelques secondes. Elle aurait souvent pensé à moi avant de se marier par dépit et d’avoir six enfants. On connaîtrait enfin nos prénoms. Je lui prendrais sa main décatie. On se sourirait avec tendresse.

 

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