Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 10
10
On dit beaucoup de mal des postiers et des fonctionnaires en surnombre de la Ville de Paris. C’est injuste. Dans mon quartier, il y avait un point sur lequel ils étaient inattaquables : la ponctualité. Durant des années, le facteur a déposé le courrier de l’immeuble sur le paillasson des concierges entre 7 h 38 et 7 h 40. Le père Bardon partait à 7 h 45 à son travail d’huissier à la mairie de Paris où il prenait son service à 8 h 15. Il ouvrait la porte de sa loge, ramassait la pile de lettres et de journaux, les déposait à l’intérieur et s’en allait après avoir lancé « À ce soir, ma puce » à la mère Bardon. Cette familiarité devait trouver son origine à une époque lointaine où elle ne ressemblait pas à un fût de bière avec des bras de déménageur. Elle lui répondait : « Bonne journée, biquet. » Personne ayant croisé cet énergumène aigri et vindicatif ne se serait aventuré à le comparer à un chevreau. J’avais une fenêtre de cinq minutes. Je quittais l’appartement à 7 h 30 pour arriver au lycée à 7 h 59. J’attendais dans les escaliers, lumière éteinte, tapi sur le palier du premier étage et blotti contre la fenêtre de la cour intérieure pour bouquiner tranquille, que le préposé jette le courrier sur le paillasson et reparte. Je me précipitais sur la pointe des pieds. En quelques secondes, je repérais l’enveloppe à en-tête du lycée Henri-IV, la subtilisais et la glissais dans ma poche. Les bulletins trimestriels bourrés de : « Peut mieux faire s’il le voulait mais il ne le veut pas », « Constant dans l’inconstance » et autres réflexions cyniques et désagréables, les consignes à répétition, les avertissements et les courriers fâcheux ne sont jamais arrivés à mes parents. Depuis le début de l’année scolaire, j’imitais la signature de mon père. Je n’avais pas eu besoin de m’exercer pour contrefaire son gribouillis. Je laissais passer les lettres quand il n’y avait aucun risque. C’était le seul moyen que j’avais trouvé pour avoir une paix royale. Je n’ai pas eu de problèmes à cause du bahut. Mes parents ne se sont doutés de rien. C’est de là que vient ma sympathie pour les facteurs.
Les cours étaient à mourir d'ennui. Il faisait beau. Coincé au fond de la classe, près de la fenêtre, j’apercevais la coupole grise du Panthéon. Pourquoi n’y a-t-il jamais de tremblement de terre à Paris ? J’avais envie d’être dehors. Je regardais ma montre. Chaque minute de cet après-midi était interminable. Assis à côté de moi, Nicolas bossait. Il transcrivait avec fidélité, soulignait avec sa règle et un stylo bille quatre couleurs. C’était un sujet d’observation, comme une espèce d’insecte inconnu qu’un savant découvre, captivé. Il était heureux d’apprendre et gobait avec satisfaction ces litanies fastidieuses. Je me contrefichais de mes notes, de passer dans la classe supérieure et de la carotte de mon avenir. Je continuais à lire, le bouquin sur les genoux et le cartable ouvert en dessous pour le laisser tomber dedans, au cas rarissime où le prof viendrait à se dégourdir les jambes dans les allées. Kazantzakis me donnait du mal. Impossible de rester concentré sur La Liberté ou la Mort. Mon esprit vagabondait. Je pensais à Cécile. Où était-elle ? Que faisait-elle ? M’en voulait-elle toujours ? Quand la reverrais-je ? Je me demandais comment retrouver quelqu’un qui a disparu quand on n’est pas de sa famille. Peut-être Sacha aurait-il une idée ? On a frappé deux coups à la porte. Le prof d’anglais s’est arrêté. L’appariteur est entré.
– Marini, a-t-il lancé. Vous êtes convoqué chez M. Masson.
Je me suis dressé. Kazantzakis est tombé dans le cartable. Nicolas s’est levé pour me laisser passer. Il m’a donné une tape dans le dos pour m’encourager. J’ai emboîté le pas à l’appariteur.
– Qu’est-ce qu’il me veut ? ai-je demandé.
– Quand il appelle en plein cours, ce n’est pas bon signe, a-t-il répondu.
Dans le couloir interminable, j’ai compris. C’était le facteur, la poste ou ma mère. Ou le voisin du cinquième que je n’avais pas entendu venir et qui m’avait surpris, assis dans les escaliers, la semaine dernière, et n’avait rien compris à mes explications embrouillées. Ils avaient découvert le pot aux roses. J’allais passer un sale moment. Difficile de nier ou de prétendre que le courrier se perdait. Ça s’appelait : détournement de correspondance par un débile pris au piège de sa stupidité. C’était le conseil de discipline et le renvoi assurés. La honte et la déchéance, le chemin vers la guillotine. Je cherchai des circonstances atténuantes. Peut-être qu’en pleurant, en plaidant l’imbécillité profonde et le traumatisme familial, la casse se limiterait à un renvoi de trois jours. J’avais une irrésistible envie de pisser. Et de fuir. Si je partais en courant, personne ne me rattraperait. Où aller ? L’inconvénient de la fuite est qu’elle ne vous éloigne pas du point de départ. C’est comme un boomerang. Il fallait affronter. En descendant l’escalier d’honneur, j’ai pensé à Isabel Archer et à Alexis Zorba. Peut-être que la différence entre les hommes et les femmes est qu’elles percent les abcès avec courage, alors que les hommes trouvent toujours une mauvaise raison de vivre avec ? On est arrivés devant le bureau du surveillant général. L’appariteur a frappé deux coups. On a entendu : « Entrez. » Il a ouvert la porte. J’ai fermé les yeux. Comme le fusillé qui entend : « Feu ! »
– Que vous arrive-t-il, Michel ?
Sherlock me faisait face, souriant, dans l’encadrement de la porte. Était-il sadique ? Voulait-il la jouer copain et me tendre un piège pour que j’avoue ?
– Je pense que vous savez pour quelle raison vous êtes là ? a-t-il dit d’une voix grave.
Je cherchais dans la liste interminable. Si j’ouvrais la bouche, je risquais d’avouer une faute non découverte. C’était comme aux échecs. Quand on ne connaît pas son adversaire, on joue un coup à blanc pour le laisser se dévoiler. J’ai hoché la tête d’une mine contrite.
– Je m’en doute, monsieur.
– J’imagine que ce n’est pas facile pour vous. Si vous souhaitez en parler, je suis toujours disponible, vous ne me dérangerez jamais.
Il m’a enserré les épaules de ses deux bras, puis il est sorti. J’ai aperçu mon père assis face à son bureau.
– Je vous laisse, a dit Sherlock.
Il a fermé la porte derrière lui.
– Ben, qu’est-ce que tu fais là ?
Il est venu vers moi.
– Je ne savais pas à quelle heure tu sortais. Ni si tu avais cours. Alors, je me suis renseigné.
– Tu m’as foutu la trouille de ma vie !
– Michel, je suis désolé, j’aurais dû te prévenir.
J’ai mis quelques secondes à comprendre qu’on ne pensait pas à la même chose. Où est cachée la colère ? Dans quel repli de notre cerveau croupit-elle ? Pourquoi prend-on du plaisir à blesser et faire du mal à ceux qu’on aime ? Était-ce la tension accumulée depuis des semaines ou la peur bleue que je venais de ressentir ? Ou y avait-il une autre raison, plus profonde et personnelle, que je ne voulais pas admettre ?
– Le problème, c’est que tu nous as oubliés ! Tu n’en as rien à foutre de nous ! Je n’aurais pas imaginé que tu sois capable de nous faire un coup pareil. Tu nous as abandonnés !
– Ne dis pas ça. Je t’en prie. Je me suis retrouvé dans une situation impossible.
– C’est de ta faute. Maman a raison.
– Je ne voulais pas que ça se passe comme ça.
– Comment tu as pu rester six semaines sans donner signe de vie ? Tu trouves ça normal ?
– C’est plus compliqué que je ne le croyais.
– Ce n’est pas de ça que je parle. C’est de ton silence. Un coup de téléphone, on ne demandait rien d’autre. Pour dire, la santé est bonne, à la semaine prochaine.
– Tu as raison, j’aurais dû appeler. Ta mère ne t’a rien dit ?
– On se dit bonjour le matin, bonsoir quand elle rentre du magasin et bonne nuit.
– Ce n’est pas facile pour elle non plus. Il faut vous parler. C’est que… je vis à Bar-le-Duc.
– Où ça ?
– Dans l’Est. C’est le chef-lieu de la Meuse.
– Qu’est-ce que tu fous à Bar-le-Duc ?
– Je suis en train de monter une affaire. J’ai trouvé un associé. Je voulais m’installer à Versailles. Lui, il est de là-bas. Il dit que si ça démarre à Bar-le-Duc, ça réussira partout.
– Ils n’ont pas le téléphone dans ce bled ?
– J’ai un travail d’enfer. Tu n’imagines pas.
– Je m’en fous ! Ce n’est pas une raison. La famille, elle est morte !
Je suis sorti en claquant la porte. Sherlock était dans le couloir et discutait avec l’appariteur. Mon père m’a rejoint. Ils nous ont regardés passer d’un air navré. Ils n’avaient pas eu besoin de tendre l’oreille pour suivre notre conversation. On s’est retrouvés dehors. On a marché.
– Michel, je suis venu pour qu’on discute.
– Il n’y a plus rien à se dire. Le mal est fait.
– Tu es grand. Tu peux comprendre.
– Tu nous as laissés tomber. C’est tout !
– J’ai pris ma journée. On est dans les problèmes et les travaux jusqu’au cou. Je reprends le train de 17 h 54. Je t’offre un demi-panaché, bien blanc ?
– Je n’en ai pas envie !
– De quoi tu as envie ?
– Je veux un Circuit 24.
– Tu veux que je t’achète un Circuit 24 ? C’est combien ?
C’était trop cher. Pas en ce moment. Dans quelques mois, peut-être, si ça se passait comme il l’espérait. Pour l’instant, il avait un budget limité au strict nécessaire et ne pouvait se permettre aucune dépense superflue.
– C’est maintenant que j’en ai besoin. Pas dans dix ans !
– Tu pourrais demander à ta mère.
– Elle m’a dit qu’elle n’avait pas d’argent, que les affaires allaient mal et que je devais m’adresser à mon père !
– Ça va mal ! Je m’en doutais. Maurice est nul.
– Elle dit aussi que tu ne payes pas la pension qui avait été convenue.
– Avec quoi ? Elle connaît ma situation. Je n’ai pas demandé un sou pour mon travail pendant quinze ans. J’ai remboursé l’emprunt que j’avais fait avec ma part d’héritage. Je suis parti avec mes vêtements. Il me faut du temps pour me rétablir. Je rattraperai mon retard, capital et intérêts. Ne t’inquiète pas pour elle, ni pour vous. Vous ne manquerez de rien. Je ne veux pas qu’elle vous mêle à nos histoires.
Il était énervé. Il a attrapé son paquet de Gitanes et en a porté une à sa bouche. J’ai avancé la main. Il m’a laissé en prendre une. Il les a allumées.
– Tu fumes ?
– Ça fait un moment.
– Ah bon. Écoute, je te téléphonerai une fois par semaine.
– Il ne faut pas te croire obligé.
– Comme ça, on pourra se parler. Le dimanche soir, ça te va ?
– Je ne sais pas si je serai là. Tu reviens quand à Paris ?
– Dès que possible. Fais-moi confiance.
– Faut que j’y aille. J’ai du boulot.
– On a encore une heure devant nous.
Il me regardait avec ses grands yeux ronds et son sourire de vendeur de salles de bains. Dans cinq secondes, il allait prendre la voix de Gabin ou de Jouvet. J’ai fait demi-tour. Sans lui serrer la main. Sans l’embrasser. Je ne me suis pas retourné. Chacun son tour.
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