Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 2
2
Aux vacances d’été, je croyais avoir touché le fond. Mon père avait fini par ouvrir son commerce d’électroménager le 3 juillet et il découvrit avec effarement que les congés payés sévissaient dans la Meuse. Les rares curieux qui s’aventuraient dans son magasin désert trouvaient que c’était beau et cher. Les affaires étaient dures. Il avait envie de nous faire découvrir Bar-le-Duc. Jusqu’au dernier moment, j’avais espéré échapper aux cousins. Depuis leur rapatriement en métropole deux ans auparavant, on se voyait souvent. Pour des raisons incompréhensibles, ils ne cessaient de me manifester leur attachement et leur sympathie. Je ne les supportais pas. Non seulement pour leur ignorance crasse et leur fidélité à l’Algérie française mais aussi à cause de cet accent pied-noir indéboulonnable qui ne les quittait pas. Je les soupçonne d’avoir mis un point d’honneur à le conserver et à le cultiver. Au début, je me foutais d’eux en le prenant. Ça les faisait rigoler. Mon père a renoncé à son projet de vacances dans la Meuse. J’ai donc eu droit du 15 juillet à la fin août aux Delaunay ravis à Perros-Guirec, son eau à dix degrés, ses crêpes en caoutchouc, ses embruns permanents, son sentier des douaniers transformé en glissoire, ses interminables parties de Monopoly et, corvée suprême, des devoirs de vacances. Les cousins faisaient entre dix et vingt fautes par page. Dans l’indifférence générale, je venais d’obtenir mon examen probatoire avec la moyenne de 10,2. Par solidarité familiale, j’ai dû m’appuyer chaque matin des dictées pour demeurés. Quand j’affirmais que les fautes d’orthographe se soignaient par de la lecture quotidienne, ils me regardaient comme si je parlais chinois. Le 30 juillet, ça a été plus fort que moi. Il y avait au menu « un merveilleux passage » de Paul Bourget, dixit grand-père Philippe qui le tenait pour le plus grand écrivain français du XX e siècle et dont Le Disciple était le livre de chevet. Je les ai envoyés promener et suis parti en claquant la porte. C’était la Sainte-Juliette et elle m’en a voulu à mort d’avoir gâché sa fête. Elle était persuadée que j’avais choisi ce jour pour l’embêter. Malgré les injonctions de ma mère, j’ai refusé d’admettre que j’avais été grossier et de m’excuser et pour aggraver mon cas, je n’ai plus participé aux dictées quotidiennes ni à l’achat d’hôtels rue de la Paix.
Un jour, ma mère m’a demandé pourquoi je ne prenais jamais de photos de la famille ou de la Bretagne. Je n’ai pas répondu.
– Je m’excuse d’avoir déchiré tes photos. Je me suis énervée. J’étais fatiguée.
– Mon appareil, je l’ai jeté !
– Pourquoi ? On te l’avait offert pour ton anniversaire.
– Il faisait des photos nulles.
– Si tu veux, je t’en offre un autre.
– Il vaut mieux que tu achètes des cartes postales.
Elle a acheté un Polaroid. Des photos aux couleurs tristes et puantes qui les faisaient trépigner. Ils passaient leur temps à se mitrailler et à s’esclaffer en se découvrant dessus.
– Hé, Callaghan, pourquoi tu t’éclipses à chaque fois qu’on fait une photo de famille ? demandait Maurice.
– Parce que je ne veux pas être sur une photographie à côté de vous.
On a passé un mois en se parlant par onomatopées. J’errais seul sur la lande sans pouvoir lire à cause de la tempête et j’ai compris pourquoi il y avait autant de calvaires en Bretagne. Chaque après-midi, il y avait goûter dans une crêperie. Ils en faisaient des tonnes.
– Aïe, aïe, aïe, les yeux de ma mère, qu’est-ce qu’elle est bonne cette crêpe !
– Tu as goûté celle-là, mon fils ?
– Vous, vous êtes pieds-noirs, remarquait la crêpière avec sa coiffe bigoudène en pain de sucre.
– Oui madame, et on en est fiers !
Ils lui ont offert sa photographie instantanée. Elle a trouvé qu’on n’arrêtait pas le progrès. Une fois, à Paimpol, je ne sais pas ce qui leur a pris, peut-être à cause du cidre brut, ils se sont mis à entonner : « C’est nous les Africains qui revenons de loin… »
L’idée de retrouver le lycée éveillait en moi une excitation et un enthousiasme inconnus. Mais à la rentrée, le ciel m’est tombé sur la tête. Nicolas avait disparu. Mon plus vieil ami. Mon frère choisi. Avec qui je partageais tout ou presque. Qui était invité à la maison aux anniversaires. Dont le père m’avait dit, un jeudi soir, pour me remonter le moral, que je faisais partie de sa famille et que j’étais chez lui comme chez moi. Avec qui je travaillais en harmonie et dans le respect mutuel. Évanoui. Envolé. Évaporé. J’étais passé de C en A. Il aurait dû être dans une autre terminale que moi. Personne n’avait eu de ses nouvelles. Je suis allé à leur appartement à côté de Maubert. Ils avaient déménagé fin juillet. La concierge ne savait pas où. Ils étaient partis sans prévenir. Je ne l’ai pas crue. Je me suis précipité dans le premier bistrot. J’ai pris un jeton pour le taxiphone. J’ai composé son numéro. Une voix féminine a répondu :
– Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez composé. Veuillez consulter l’annuaire ou le service des renseignements.
J’en tremblais de rage et de dépit. Huit jours avant mon départ en vacances, on avait enregistré un album de Little Richard et un de Jerry Lee Lewis. Je lui avais fait économiser une fortune et il me remerciait en me laissant tomber comme une vieille chaussette. Sans me dire qu’il partait. Surtout que je lui avais prêté un disque de Fats Domino de la collection de Pierre. Une importation introuvable. Pour ses vacances, il allait chez ses grands-parents, dans un bled perdu des Deux-Sèvres, réputé pour son ennui mortel et ses journées interminables. Il espérait bénéficier du silence absolu pour réaliser un enregistrement parfait. Il avait fait un subtil chantage, à base de sous-entendus :
– L’année prochaine, si on est ensemble, je ne pourrai pas te laisser continuer à pomper pendant les compos de maths. Avec Rabougri, c’était facile. Avec Peretti, ça sera autre chose. C’est une peau de vache. Il n’arrête pas de passer dans les rangs. Tous les trucs, il les connaît.
Le genre d’argument qui fait réfléchir. J’ai cédé. Je lui ai prêté Blueberry Hill. Quand je le lui ai donné, il a eu un petit sourire inhabituel.
– Tu peux me faire confiance.
J’ai perdu mon Fats Domino. Il savait qu’il allait quitter Paris. Pas un mot d’adieu. Pas un regret. Pas la moindre tristesse. Comme si j’étais un inconnu. Jamais je n’aurais cru ça possible. Pas de la part de Nicolas. J’avais le sentiment de m’être fait voler mes années d’amitié. Il n’avait pas le droit. Un jour ou l’autre, on se reverrait. Il ne perdait rien pour attendre. Je lui mettrais mon poing dans la figure. Le pire, c’est que dorénavant je me trouvais à côté de Bertrand Cléry qui avait peur de son ombre, mettait sa main gauche pour me dissimuler sa précieuse copie et, quand ça ne suffisait pas, faisait barrage avec son épaule. À chaque fois que je m’asseyais, j’en profitais pour laisser traîner mon coude ou bien je lui écrasais le pied. Je ne sais pas si c’est l’influence de Peretti, le niveau qui a baissé ou un coup de bol mais je me suis retrouvé un peu au-dessus de la moyenne et, pour une fois, je n’étais plus la tête de Turc.
À Henri-IV, j’éprouvais une certaine satisfaction à rester à l’écart de mes camarades. Chaque matin, je me donnais un objectif à atteindre. Ne dire bonjour à personne. Ne pas ouvrir la bouche de la journée. Ne répondre à aucune question. Ne serrer aucune main. Essayer d’être un homme invisible. Le résultat a dépassé mes attentes. Au bahut, plus personne ne m’adressait la parole. À l’exception de Sherlock que j’étais obligé de saluer. J’étais enfin seul. Je pouvais bouquiner sans être dérangé. Cléry a eu la bonne idée de déménager au premier rang. La place de Nicolas était vide. Je me baladais entre la colère et l’amertume. Au bout de huit jours, j’ai estimé que le moment était venu de retrouver mes vrais amis. Je suis retourné au Balto.
Igor et Leonid jouaient au baby-foot. Comme des patates. En faisant des moulinets. Ils riaient aux éclats quand la balle rentrait dans le but.
– Qu’est-ce que vous faites ?
– Tiens, un revenant, on croyait que tu avais déménagé, a dit Igor, le regard fixé sur le jeu.
– On fait un peu d’exercice, a enchaîné Leonid.
– Apprends-nous à jouer, a demandé Igor.
– Ce n’est plus de votre âge. Il faut commencer jeune.
– Espèce de petit con, je cours plus vite que toi ! a lancé Leonid.
– Nous, on t’a donné des cours d’échecs et ça ne nous amusait pas.
C’est comme ça que je leur ai donné leur première leçon de baby-foot. Ils ont adoré. C’est devenu leur passe-temps préféré. Avant de jouer aux échecs, chaque soir, ils faisaient deux ou trois parties. Il n’y a pas d’âge pour le baby-foot. En quelques semaines, ils ont formé une paire connue sous le nom des « Bolchos », réputée pour sa mauvaise foi et ses contestations incessantes. Igor, à l’arrière, est devenu un gardien honorable et Leonid, un attaquant, même s’ils avaient du mal à se conformer à certaines règles comme l’interdiction de parler russe à seule fin de distraire l’adversaire, ou bien celle de garder la balle en la baladant pendant un temps interminable avant de tirer. Parfois, Leonid poussait des petits cris. Quand on lui a dit qu’il n’en avait pas le droit, il s’est mis à éternuer avec violence et à tirer dans la foulée. C’était de l’antijeu. On ne pouvait pas les en empêcher : ils faisaient semblant de ne pas comprendre le français.
– Tu n’as pas l’air dans ton assiette, a constaté Igor.
– J’ai un problème avec mon meilleur ami. Il s’est barré sans rien dire.
– Et c’est pour ça que tu fais cette tête d’enterrement ? a lancé Leonid. Viens, on va boire un coup.
Je leur ai raconté la trahison de Nicolas. Ils le connaissaient de vue.
– Ton Nicolas, c’est de la rigolade. J’ai fait bien pire, a expliqué Leonid en remplissant son verre. J’ai abandonné mon meilleur ami, Dimitri Rovine. Un médecin exceptionnel qui m’avait sauvé la vie. Il a été arrêté. Sa mère m’a supplié de tenter une démarche, d’utiliser mes relations pour adoucir son sort. J’aurais pu essayer de le sauver. Je me suis dit que ça n’en valait pas la peine. Que je risquais de me compromettre. Je l’ai abandonné à son sort.
– Si ça se trouve, ça n’aurait servi à rien et tu aurais pris un risque inutile, a dit Igor.
– Igor Emilievitch, toi, tu aurais fait quoi ?
– C’était une période où les gens disparaissaient sans qu’on sache pourquoi. Une sorte d’épidémie dont on avait honte de parler. J’ai fait comme les autres, Leonid, j’ai détourné le regard. Ne te fais pas de souci. Au pire, il a fait quelques années de bagne et il a été libéré en 53, après la mort de Staline. Aujourd’hui, il exerce son métier de médecin dans un hôpital de Leningrad ou ailleurs et il ne pense plus à toi.
Leonid s’est resservi du côtes-du-rhône. Sa main tremblait. Le goulot de la bouteille tapotait le bord du verre. Il m’a attrapé par les épaules.
– Tu sais pourquoi il a été arrêté, Michel ?
– Comment je pourrais le savoir ?
– Leonid Mikhaïlovitch, arrête ! s’est écrié Igor. C’est inutile !
– On l’a accusé de faire du marché noir de médicaments.
De sa poche, il a sorti une petite fiole marron et l’a posée sur le comptoir.
– Tu sais pourquoi je prends dix gouttes de cette saloperie matin et soir ?
J’ai secoué la tête.
– Parce que ça pue ! Ça pue partout. Dimitri a eu pitié de moi. Il a voulu m’aider. C’est pour ça qu’il a été arrêté. Je vais te dire une chose, et ne l’oublie pas : les seuls amis qui ne te trahissent pas sont ceux qui sont morts.
Il a vidé son verre, remis la fiole dans sa poche, jeté un billet sur le comptoir puis s’est éloigné vers la porte.
– Où tu vas ? a demandé Igor.
– Je vais bosser.
Igor m’a souri d’un air triste.
– C’est un vrai con quand il s’y met. Il n’y est pour rien. Il ne peut pas s’empêcher de ressasser. Regarde, on aura tout vu : Leonid est parti sans vider la bouteille.
Il nous a servi à égalité le reste de côtes. On a trinqué.
– À notre santé.
– Igor, quand vous vous parlez avec vos noms à rallonge, on se croirait dans un roman de Dostoïevski.
– En Russie, on n’appelle pas quelqu’un monsieur ou madame. Pour marquer son respect ou son amitié, on utilise le patronyme, jamais le nom de famille. Gregorios te dirait que « patronyme » vient de « père ». Tu prends le prénom du père et tu ajoutes ovitch pour les hommes et ovna pour les femmes. Si un jour je rencontre Khrouchtchev, ce qui est improbable, je ne dirai jamais monsieur Khrouchtchev mais Nikita Sergueïevitch parce que son père s’appelait Sergueï. Mon père s’appelait Emile. Mon nom pour l’état civil russe, c’est Igor Emilievitch Markish. Tu parlais de Dostoïevski. Son père s’appelait Mikhaïl. Son nom complet en russe, c’est Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski. C’est quoi le prénom de ton père ?
– Paul.
– En Russie, on t’appellerait : Mikhaïl Pavlovitch Marini.
– Ça a une autre classe.
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