Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 6
6
On n’a rien vu venir. Juliette et moi avions cru ce qu’on nous racontait. Un soir, mon père n’est pas rentré dîner. Ça lui arrivait. On passait la soirée sans lui à regarder la télé. Il revenait tard du magasin, mangeait un morceau dans la cuisine. On l’apercevait le lendemain, en train de se dépêcher. C’était l’ordre normal. Le deuxième soir, on a trouvé qu’il exagérait. Le troisième, ma mère nous a dit qu’il était en voyage d’affaires. Elle avait ce ton bizarre, un peu sec qui voulait dire : « N’insistez pas, je ne suis pas d’humeur. »
Le vendredi, ils sont revenus ensemble. On était contents de le revoir. Ils faisaient une tête d’enterrement. On s’est assis dans le salon. Comme quand il y a des invités.
– Vas-y, a dit ma mère.
– Les enfants, on doit vous parler. Vous avez dû remarquer que, depuis un certain temps, il y a des problèmes à la maison.
– Ah bon ? a fait Juliette.
Mon père a fixé ma mère en secouant la tête d’un air impuissant.
– Ma chérie, a poursuivi ma mère, ton père et moi, nous avons décidé qu’il était préférable de nous séparer.
– Quoi ? a lancé Juliette, en se dressant du fauteuil. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– On a pensé que ce serait mieux.
– Vous allez divorcer ?
– Rien n’est décidé. Pour l’instant, on réfléchit. On fait le point. Vous êtes grands. Aujourd’hui, des parents qui se séparent, c’est banal. Vous n’êtes pas en cause. On sera toujours là pour vous. Vous continuerez à voir votre père mais on ne vivra plus ensemble.
– Vous n’avez pas le droit ! a crié Juliette.
Elle est partie en courant. On a entendu la porte de sa chambre qui claquait. Mon père s’est précipité. Elle l’a fermée à clé.
– Juliette, ouvre. Je vais t’expliquer.
– Il n’y a rien à expliquer ! a hurlé Juliette à travers la porte.
– Sois raisonnable, ma chérie. Tu me fais beaucoup de peine.
– Et moi ? Je n’ai pas de peine, peut-être ?
– Je t’en prie, ma Juliette.
– Je ne suis pas ta Juliette !
Pendant une heure, ils ont essayé de la convaincre d’ouvrir. Elle ne répondait plus. Ils se sont relayés, utilisant tour à tour les mêmes arguments, de la supplique à la menace et la colère.
– Je ne sais plus quoi faire, a dit mon père, abattu. Je t’avais dit qu’on devait y aller en douceur.
– Il n’y a pas de bonne solution ! a crié ma mère. Quand il y a un abcès, il faut le crever ! Ça fait mal et après, c’est terminé. On a tergiversé, voilà le résultat. Elle s’en remettra.
Ils se sont demandé si mon père devait défoncer la porte d’un coup d’épaule. Ils ont fini par conclure que ce n’était pas opportun. Il fallait lui laisser le temps de digérer. Ils parlaient devant moi comme si je n’étais pas concerné. Mon père a rempli deux valises. Il est venu me voir dans ma chambre.
– Je vais y aller, Michel.
– Tu vas où ?
– Je suis à l’hôtel des Mimosas, à la gare de Lyon.
– Tu quittes Paris ?
– C’est un copain qui est propriétaire. Il me dépanne. Le temps que je me trouve un appart. On se verra, ne t’inquiète pas, mais je vais être pas mal occupé.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Je n’ai plus de travail, mon grand. C’est fini.
– Et le magasin ?
– C’est celui de ta mère. Moi, je n’ai rien.
– Ce n’est pas possible !
– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.
– Ce n’est pas normal ! C’est toi qui as tout fait.
– Le magasin, ce n’est pas grave. Moi, je m’en sortirai toujours. Ce qui me préoccupe, c’est toi et ta sœur.
– Vous… vous allez divorcer ?
– On hésite à cause de vous. On va voir si on peut trouver une solution. Je crois qu’elle a raison. Il y a un moment où il faut savoir dire stop.
– Que vas-tu faire ?
– Je vais remonter la pente. J’ai des idées. Avec l’autre qui n’est pas foutu de signer un client, je ne leur donne pas six mois pour déposer le bilan.
Il a posé une main sur mon épaule. Il a serré.
– On va s’organiser. Écoute, Michel, tu ne dois pas juger ta mère. Tu comprends ? Ce qui nous arrive, c’est la vie. Je compte sur toi.
Il m’a pris dans ses bras et on s’est embrassés. Il est sorti et il a fermé la lumière. J’ai tendu l’oreille. Il n’y avait aucun bruit. En pleine nuit, j’ai senti une main qui me secouait. J’ai allumé la lampe de chevet. Juliette, les yeux rouges et les cheveux défaits, avait son oreiller sous le bras.
– Je peux dormir avec toi ?
J’ai soulevé ma couverture. Elle s’est allongée et blottie contre moi. Je l’ai prise dans mes bras.
– Nous, on va partir aussi ?
– Non, on reste chez nous. C’est papa qui s’en va. Il ne faut pas t’inquiéter.
– Maman m’a dit que ce n’était pas grave.
– Tu sais, Juliette, il ne faut pas toujours croire ce que disent les parents. Un frère et une sœur, c’est pour la vie. Je ne te trahirai jamais.
– Moi non plus.
Le surlendemain, ma mère et grand-père Philippe sont arrivés accompagnés d’un homme en costume sombre à qui ils parlaient avec la plus grande déférence. Ils lui ont fait visiter l’appartement. C’était un huissier de justice. Il a constaté que mon père avait quitté le domicile conjugal, qu’il avait pris ses vêtements et ses effets personnels. Maria a attesté que Monsieur, il était parti avec les deux grandes valises. Les concierges ont confirmé. Mon père aurait dû se méfier de ma mère qui lui avait dit qu’ils réfléchiraient mieux chacun de leur côté. Quand on forme un couple, il ne faut pas réfléchir.
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