Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 8
8
Fotorama était fermé. Sur la porte, il y avait le panonceau : « On travaille pour vous. Sonnez longtemps et soyez patient. » J’ai sonné pendant cinq minutes. Sacha est apparu, vêtu d’une blouse blanche. En m’apercevant à travers la vitre, il a affiché une mine renfrognée.
– Michel, j’ai un boulot délirant. Vous me dérangez ! a-t-il grogné dans l’entrebâillement de la porte.
– Sacha, je vous en prie. C’est grave.
– Vous êtes malade ?
– J’ai besoin d’avoir votre avis. C’est important.
– J’ai trois cents photos à tirer pour ce soir. Revenez un autre jour.
– Je vous en prie, Sacha, c’est rapport au FBI… ou à la CIA.
Il a froncé les sourcils et m’a scruté avec des yeux de chat. Il a jeté un œil à droite et à gauche dans la rue Saint-Sulpice.
– Pourquoi pensez-vous que je puisse vous renseigner sur ce sujet ?
– Je me suis dit : Sacha, il aura une idée. Si vous n’y connaissez rien, j’irai au Club. Il y en aura bien un qui pourra m’aider.
D’un mouvement de tête, il m’a fait signe de rentrer. C’était à contrecœur. Il a fermé la porte et remis le panneau. Je l’ai suivi dans le laboratoire de l’arrière-boutique. Il a tiré le rideau, fermé la lumière et, dans l’obscurité orangée, poursuivi le tirage des photos sur l’agrandisseur.
– Je vous écoute.
Je lui ai rapporté ma discussion avec Camille et ce qu’elle m’avait dit sur la mort d’Hemingway. Sacha ne m’a pas répondu. Il continuait à travailler, avec des gestes précis. Il mettait les feuilles par trois dans le bac de révélateur. Il utilisait une pince pour les répartir. Il surveillait l’apparition de l’image. Au bout de deux minutes, il transférait les feuilles dans le bain d’arrêt puis, avec une autre pince, dans la cuve de fixage. Après quelques dizaines de secondes, il les plongeait dans le bac de lavage et recommençait.
– Mon petit Michel, si vous ignorez la raison d’un attentat, d’un décès accidentel ou incompréhensible, d’une émeute inattendue ou d’une bonne moitié des saloperies commises sur cette terre, dites-vous que c'est l’œuvre du FBI et de la CIA.
– Ce n’est pas possible. Pas cinquante pour cent !
– On ne va pas chipoter. Il y a des bonnes et des mauvaises années. Ne vous inquiétez pas, l’autre moitié, c’est le KGB. Cependant, pour ce pauvre Hemingway, j’ai bien peur qu’il se soit fait sauter le caisson. Ce n’est pas l’envie qui leur aura manqué. Pour une fois, ils sont innocents.
– Pourquoi elle dit ça alors ?
Sacha sortait les feuilles de l’eau, les secouait et les suspendait avec des pinces à linge sur des fils tendus en hauteur.
– C’est une explication logique et rassurante pour des faits incohérents et inquiétants. C’est comme notre incrédulité face à la mort. À chaque fois, on a du mal à l’admettre. Le fait qu’un décès ne soit pas naturel est réconfortant. On peut raconter ce qu’on a envie, d’un air entendu, sans risquer d’être contredit. Les complots et les conspirations sont plus excitants que la réalité. Bergier et Pauwels en ont fait leur fonds de commerce. Elle s’enthousiasme, c’est de son âge.
– Je vous remercie, Sacha. Je vais vous laisser travailler.
– Qu’est-ce qui vous tracasse, Michel ?
– Je vous ai assez embêté avec mes histoires.
– Ne vous formalisez pas. Après tout, aimer Le Matin des magiciens, ce n’est pas une honte. Elle a envie de rêver et d’échapper au quotidien.
– Vous avez raison. Son auteur préféré, c’est Arthur Rimbaud.
– Michel, réfléchissez à tout ce qu’elle vous a dit. Ce qu’elle aime, ce n’est pas Rimbaud, c’est le poète. Ce n’est pas la poésie, c’est le rebelle. C’est l’évasion. Soyez idéaliste et révolté et elle vous regardera d’un autre œil. C’est fréquent avec les jeunes femmes rêveuses. Profitez-en, plus tard, elles changent. Un jour, elles veulent des enfants, une maison, un mari, des vacances à la mer et de l’électroménager. C’est ça qui tue la poésie.
– Comment faire ? Je n’ai jamais écrit de poésie. C’est vrai que je suis un peu rebelle mais ça ne se voit pas beaucoup.
– Je vais y réfléchir. Essayez de votre côté.
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