Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 59 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 20

20

 

Au Club, Leonid était un cas unique. Le seul, avec Gregorios, à être resté un communiste pur et dur, un Soviétique convaincu. Il soutenait Khrouchtchev puis Brejnev contre vents et marées et lisait la Pravda qu’il achetait chaque jour dans un kiosque rue La Fayette. Lui n’avait pas fui pour des raisons politiques ou sous la menace mais par amour. Il avait gardé ses opinions et les revendiquait avec fierté. Et ceux qui avaient sauvé leur vie de justesse et avaient été broyés par le système lui tenaient rigueur de son orthodoxie.

Comme tous les mercredis, Imré et Vladimir, chacun tenant un côté du journal, lisaient Le Canard enchaîné et commentaient les titres. Ils se mirent à pouffer.

– Vous connaissez la dernière de Jeanson ? lança Vladimir, hilare. Pourquoi est-ce que les généraux sont si cons ?

On formula des hypothèses logiques, saugrenues, farfelues et débiles. On se demanda s’il visait de Gaulle, Massu ou Franco. On dut s’avouer impuissant.

– Parce qu’on les choisit parmi les colonels ! poursuivit Vladimir.

Tout le monde éclata de rire, sauf Leonid. J’étais le seul à qui il racontait sa vie. Personne d’autre ne l’écoutait. Igor soutenait que l’évocation du passé rendait mélancolique et que c’était la première cause de l’alcoolisme. C’était une règle, écrite nulle part et approximative. Difficile de ne pas ouvrir ses valises et de refouler les vieux souvenirs fripés qui ne demandaient qu’à resurgir au premier coup de blues et de côtes-du-rhône. Leonid n’avait pas d’excuse. L’alcool ne lui faisait aucun effet.

– Tu nous emmerdes avec tes souvenirs à la con ! Trouve-toi une femme, une vraie, et fais-lui un enfant pendant que tu bandes encore, lui criait Vladimir.

– Tu aurais mieux fait d’y penser à tes enfants avant de te barrer. Aujourd’hui, ça leur fait une belle jambe d’avoir un père comme toi !

– On avait dit qu’on ne parlerait que du présent et de l’avenir, rappelait Werner.

– C’est le petit qui voulait savoir.

– Il nous fait chier, le petit, il n’a qu’à jouer au baby-foot ! grognait Gregorios.

– C’est mon invité. Et je parle de ce que je veux avec mes amis.

D’être élevé au rang d’ami de Leonid était un passeport respecté et je n’en étais pas peu fier.

– Ce sont des jaloux. Ils ont fui la queue entre les jambes. Je suis le seul à avoir choisi la liberté pour l’amour d’une femme. Personne ne m’y obligeait.

– Tu ne le regrettes pas ?

– Si tu avais connu Milène, tu ne poserais pas la question. Elle m’accompagne et, comme je pense à elle, chaque instant de ma vie est un bonheur.

– Quand elle t’a mis à la porte de son appartement, tu n’as pas essayé de revenir ?

– Je me suis retrouvé sur le palier comme un couillon. J’ai eu la plus mauvaise des réactions. Je suis descendu. Persuadé qu’elle allait me courir après. Tu imagines à quel point j’étais stupide et arrogant. J’ai attendu une demi-heure devant l’immeuble. Elle n’est pas venue me chercher. Lorsque je suis remonté, mes affaires étaient dans les escaliers. Je me suis toujours battu pour sauver ma peau. Quand mon avion était en flammes, quand j’ai reçu une rafale de mitrailleuse, quand je suis tombé derrière les lignes ennemies, je n’ai pas renoncé. À cet instant, j’ai compris que c’était fini, qu’il était inutile de discuter, de protester, de demander pardon et de supplier. Avec ce genre de femme, c’est tout ou rien. Le problème, c’est que le jour où tu le réalises, c’est trop tard. Si c’est cassé, tu ne peux pas recoller. Et il me restait un peu de fierté. Tu comprends ce que je veux dire, Michel ?

– Moi, j’aurais tenté ma chance.

Leonid a fini le pichet de côtes et en a demandé un autre à Jacky. Il s’est resservi deux grands verres d’affilée. Il m’en a proposé un.

– Je ne bois pas d’alcool.

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Un demi-panaché bien blanc.

Jacky a râlé. On lui passait les commandes sans les grouper et il était fatigué.

– Je te raconte des histoires. En fait, j’ai essayé de la reconquérir. Je me suis battu mais elle était plus forte que moi. Quand tu aimes, tu n’as aucune susceptibilité, aucun amour-propre. J’espérais revenir en arrière. Ce soir-là, je ne sais pas si je te l’ai dit, c’était un vendredi, je me suis retrouvé à la rue, avec mes affaires. Je les ai déposées à la consigne de la gare d’Orsay. C’était à côté. J’ai passé ma première nuit dehors, en face de chez elle. Elle a fermé la lumière à une heure vingt-cinq. Depuis quelques jours, elle lisait Léon Morin, prêtre. Elle adorait ce livre. Le matin, quand elle est sortie, je me suis précipité. J’ai failli me faire écraser par un camion. Elle est montée dans sa voiture. Elle venait de la récupérer. J’ai frappé deux coups contre le carreau. Elle a été surprise de me voir. Elle a baissé la vitre. « Milène, il faut qu’on se parle. »

Elle a remonté la vitre, a démarré et elle est partie. Je suis resté sur le trottoir comme une andouille. J’ai attendu cinq journées interminables. Elle n’est pas revenue. Je ne voulais pas m’éloigner, de peur de la manquer. Je n’avais pas un rond sur moi. Pas un centime. Le premier jour, le concierge de l’immeuble a eu pitié et m’a donné à manger sur le rebord de sa fenêtre. Ensuite, il refusait de m’ouvrir la porte de sa loge et il me faisait signe de m’en aller comme si j’avais été un chien. Je ne me rasais plus, je ne me lavais pas. J’étais obligé de mendier. Avec la tête que j’avais, les gens avaient peur et s’éloignaient. J’avais tellement faim que je me nourrissais dans les poubelles. J’étais dégueulasse. Je ne pouvais pas me changer. Je n’avais plus de quoi payer la consigne de la gare. Je me suis fait ramasser par la police pour vagabondage. Au poste, le deuxième jour, un type est venu me voir. Il était habillé d’un costume très élégant. Je ne le connaissais pas. Le brigadier lui a ouvert la porte de la souricière. Il s’est assis à côté de moi sur la paillasse. Il avait un flacon de cognac dans la poche intérieure de son manteau. Il en a bu une gorgée et m’en a proposé. Il avait un très léger accent. Je le lui ai pris des mains. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à boire un coup. Ça m’a fait un bien fou. Je sentais l’alcool me couler dans la gorge. Je lui ai fini sa bouteille. Il m’a offert une Winston. Nous sommes restés côte à côte à cloper comme deux vieux copains. Il savait tout de moi. Qui j’étais et ce que j’avais fait. Il a sorti de son autre poche intérieure une énorme liasse de billets de banque. Il m’a proposé un marché. Il me donnait cette somme si je ne revoyais pas Milène. Au début, je ne comprenais pas ce qu’il voulait. Il m’a expliqué les conditions. Cent mille francs, et à cette époque, c’était une sacrée somme, contre la promesse de ne plus lui parler. Je lui ai dit que je pouvais prendre cet argent et manquer à ma parole. Il m’a répondu qu’il croyait en ma loyauté. L’alternative était : avoir un peu d’argent pour m’en sortir ou ne pas avoir un rond. Dans les deux cas, elle était perdue. Il m’a redonné une cigarette et m’a laissé réfléchir le temps de la fumer. J’étais décidé à promettre, à prendre le fric et à retourner plaider ma cause. Quand je lui ai dit que j’acceptais, il a pris le papier tenu par l’élastique qui entourait les billets. C’était un petit texte en français et en anglais, pour être certain que je le comprenne. Il m’a demandé si je croyais en Dieu. Je lui ai répondu que non. Il m’a dit : « Ce n’est pas grave. Vous êtes orthodoxe, vous allez lire ce document et prêter serment en levant la main gauche. » Je l’ai levée. J’hésitais. Ça avait du mal à sortir. Il ne disait rien. Il attendait que je me décide. Je n’avais jamais vu un homme aussi calme et sûr de lui. J’avais la main gauche en l’air. J’ai cédé. J’ai promis. À cet instant-là, j’ai su que je l’avais perdue. Il m’a dit que j’avais fait le bon choix, qu’il avait confiance en moi, et il m’a donné l’argent. Je suis sorti du commissariat. Et depuis, je n’ai pas revu Milène. Je l’ai vendue pour un peu de fric. Je ne la méritais pas.

– C’était quoi cette promesse ?

Leonid a pris son portefeuille en cuir noir et, d’un rabat, a extrait un bout de papier jauni, usé aux plis, froissé, taché, déchiré, raccommodé avec du papier collant et me l’a tendu. J’ai eu du mal à le déchiffrer. Les quatre lignes en caractères rouges tapées à la machine à écrire s’estompaient :

Moi, Leonid Mikhaïlovitch Krivochéine, donne ma parole de

ne jamais revoir Milène Reynolds, de ne jamais la contacter et de respecter sa volonté jusqu’à la fin de mes jours. Je fais cette promesse solennelle sur mon honneur de militaire titulaire de deux étoiles d’or de héros de l’Union soviétique. Fait à Paris, le jeudi 25 juin 1953.

 

Il me montra sa montre au bras droit et caressa le verre.

– Je la regarde cent fois par jour. Elle n’a pas pris une seconde de retard sur l’horloge parlante. Tu te rends compte à quoi ça tient la vie ? À cause de ces salopards de Rosenberg. Si leur condamnation à mort avait été commuée en perpétuité, nous serions toujours ensemble.

– Leonid, ils étaient innocents !

– C’étaient des criminels ! Ils savaient ce qu’ils risquaient. On n’a pas le droit de trahir son pays. Aux États-Unis, on ne condamne pas les innocents. C’est obligatoire. Pourtant, ce qui est arrivé, ce n’est pas de leur faute, c’est de la mienne. Ici, il y en a qui croient que j’ai des regrets d’avoir gâché ma vie et perdu ma situation pour une aventure sans lendemain. Je te l’ai dit, je ne regrette rien. Ce que j’ai vécu avec elle durant 794 jours a été si exceptionnel et si intense que j’en suis rempli pour la vie entière. Si c’était à refaire, je recommencerais sans hésiter. Dans mon malheur, je ne suis pas à plaindre. J’ai eu la chance de rencontrer Igor – sans lui, je serais un clochard – et de me faire quelques amis, et les amis, c’est pour la vie. Si un jour tu croises une femme au bord de la route, qu’elle fait des signes de la main et te demande de l’aider, surtout, ne t’arrête pas. Changer une roue, c’est l’affaire des dépanneurs. Eux, ils sont blindés. Ils ne mélangent pas le boulot et les sentiments. Si j’avais respecté les bons vieux principes marxistes de la division et de la séparation du travail, je n’en serais pas là aujourd’hui. On nous bourre la tête de principes inutiles comme la politesse ou la galanterie et on ne nous apprend pas la règle fondamentale : méfie-toi des femmes qui sourient, ça cache des arrière-pensées. C’est quand une femme ne sourit pas qu’elle est naturelle. Si elle tombe à l’eau et crie au secours, envoie-lui une bouée et passe ton chemin. Ce sont des conseils élémentaires qu’un père devrait donner à son fils pour le prémunir contre les dangers de la vie. Le mien ne m’a pas mis en garde.

– Il y a une chose que je ne comprends pas, Leonid. Comment peut-on aimer une femme et ne pas se battre pour être auprès d’elle ?

– J’ai donné ma parole. C’est mon destin, ma façon à moi de lui être fidèle. Tu n’as pas besoin d’être aimé pour aimer. Depuis neuf ans, chaque année le 5 avril, elle reçoit un bouquet de mimosa. Un bouquet anonyme. Elle sait que c’est moi qui le lui offre. Si elle le souhaitait, il ne tiendrait qu’à elle de me revoir. Il lui suffirait d’aller chez le fleuriste qui lui donnerait mon adresse. Elle ne le veut pas. Je respecte ma promesse. Peut-être un jour changera-t-elle d’avis.

– Ça fait dix ans que vous êtes séparés. Ça n'est pas possible de continuer à y croire.

– J’aurais préféré tourner la page. Tu ne décides pas d’aimer ou d’oublier. C’est une idée qui ne t’abandonne jamais. Le jour, je vis avec elle et la nuit, quand je me réveille, c’est à elle que je pense. Je suis amoureux comme au premier jour. Tu peux te lasser d’une femme, en vouloir une autre. Ce n’est pas de l’amour, c’est du désir. Parce que l’amour, le vrai, c’est intellectuel. C’est dans la tête que ça se passe et il y a des jours où je me dis qu’il aurait été préférable que je l’oublie. Jacky, donne-moi un 102.

Que ce soit pour les centaines de parties d’échecs dont il avait mémorisé chaque coup et qui faisaient de lui un joueur redouté ou pour son aventure avec Milène dont chaque détail restait vivace, Leonid était admiré et envié pour sa mémoire exceptionnelle, mais c’était elle qui faisait son malheur. Il aurait mieux valu qu’il soit comme chacun de nous, ne se souvienne, et encore, que de deux ou trois parties et ne conserve que les moments lumineux de sa vie amoureuse. On redoute toujours de perdre la mémoire. C’est elle la source de nos maux. On ne vit bien que dans l’oubli. La mémoire est le pire ennemi du bonheur. Les gens heureux oublient. Cette fâcheuse histoire expliquait pourquoi Leonid était le seul taxi parisien à refuser de transporter un client à l’aéroport d’Orly. Pourtant, c’était une course qui rapportait. Dix ans après, il refusait toujours mordicus. Comme s’il avait peur d’y faire une mauvaise rencontre.

 

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