Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 67 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 7

7

 

Le dimanche en début d’après-midi, Vladimir, aidé par Pavel, arrivait avec deux ou trois cageots débordant de provisions. Les commerçants de la rue Daguerre attendaient la fin du marché pour le payer en nature. Il étalait les victuailles sur les guéridons du Balto. Le souk était ouvert. « Ça nous rajeunit, disait Igor. On se croirait revenu au temps de la NEP. »

Ils se répartissaient le fruit de la sueur comptable de Vladimir suivant le principe néo-marxiste : À chacun selon ses envies et son plaisir, qui faisait l’objet de subtiles tractations.

– Prends le pâté en croûte. La semaine prochaine, tu me laisseras le jambonneau.

– Qui veut de la quiche lorraine ? J’en ai trop. Je t’en échange la moitié contre du gruyère.

Les commerçants complétaient à bon compte les faibles émoluments qu’ils lui payaient pour tenir leur comptabilité. Vladimir Gorenko avait eu le tort de traiter d’irréalistes et d’utopiques les objectifs assignés par le Commissariat au Plan et s’était accroché avec un vice-commissaire à qui il avait reproché de n’avoir jamais mis les pieds de sa vie dans une usine et d’être un apparatchik borné. À l’instant où ces mots étaient sortis de sa gorge, il les avait regrettés et avait su que son sort était scellé. À son retour à Odessa, il avait été convoqué au siège du MVD. Il s’était enfui dans la soute d’un cargo et s’était retrouvé à Istanbul. Une fois à Paris, il avait cherché, en vain, du travail et s’était reconverti en comptable. Son expérience de gestionnaire rompu à manipuler les comptes pour dissimuler des pertes colossales et les transformer en succès prolétariens lui donnait une longueur d’avance sur les fonctionnaires français. Il n’avait pas son pareil pour détecter la faille dans le dispositif administratif ou la réglementation fiscale et s’était fait une clientèle de petits commerçants pour qui payer des impôts et des charges sociales était une extorsion de fonds.

À ceux qui n’avaient pas d’argent, Vladimir donnait ce qu’il ramenait. Aux autres, il faisait payer le tiers ou le quart du tarif. Ils obtenaient des camemberts de Normandie pour un franc, du saucisson de l’Ardèche pour cinq francs le kilo, des poulets rôtis de Bresse à dix francs pièce, de la choucroute en vrac et des sardines pour rien du tout.

Ce dimanche-là, s’élevèrent quelques protestations.

– Je n’ai pas eu de pâté de lapin depuis des mois, grogna Gregorio.

– Qui a piqué les saucisses de la choucroute ? demanda Pavel.

– Ce n’est pas normal que Werner ait les rillons, râla Tomasz.

– Tu sais pourquoi il faut cueillir les cèpes quand ils sont petits ? demanda Leonid qui avait pris un os de Bayonne sur lequel il restait une montagne de jambon.

On chercha la réponse pendant cinq minutes.

– Ils ont plus de goût ?

– Ils se cuisinent mieux ?

– Il n’y en a pas beaucoup ?

– Vous n’avez pas dû aller souvent en forêt, conclut Leonid. Si tu attends, il y en a un qui les cueille avant toi. Dans la vie, c’est le premier qui passe qui se sert.

– Et la démocratie ? protesta Tomasz.

– Tu confonds avec l’égalité. La démocratie est un système injuste. On demande leur avis à des imbéciles de ton espèce. Sois content de ce qu’on t’a laissé. Il pourrait ne plus rien y avoir. Et dis merci à Vladimir.

Imré arriva le dernier. Il restait six œufs. Vladimir les lui donna.

– Je me ferai une omelette avec des haricots blancs. Ça doit être bon, non ?

– En Hongrie, c’est possible, fit Vladimir.

Imré était un célibataire mélancolique. Quand il rentrait chez lui, il n’avait pas le cœur à se faire la cuisine. Ce n’est pas drôle de manger en tête à tête avec soi. Il avait du mal à supporter le silence. Il mettait la radio à fond sans se préoccuper des voisins. Il ouvrait les fenêtres de son modeste deux pièces de Montrouge qui donnait sur la nationale 20 et profitait du bruit d’enfer de la circulation. Ça ne l’empêchait pas de dormir fenêtre ouverte. Personne n’avait remplacé Tibor qui le hantait comme un fantôme. Il s’était fait une raison. Il conservait ce vide au fond de lui. Ce n’était pas désagréable. Pour Imré, manger était une activité fonctionnelle, monotone et expédiée, à base de boîtes de conserve, lentilles ou haricots blancs avec de la vinaigrette en été ou réchauffés au bain-marie en hiver. Chez lui ou dans la rue, Imré parlait seul. Avec Tibor. De véritables discussions. Ils se racontaient leurs vies et leurs soucis, se demandaient des conseils, rigolaient, s’engueulaient. Les gens qui le croisaient n’étaient pas surpris de l’entendre. Ils n’y prêtaient plus attention. Les solitaires sont innombrables. À qui donc parleraient-ils, si ce n’est à eux-mêmes ?

– Je sais que tu n’aimes pas les flageolets. Ça fait grossir. Avec l’âge, on prend des kilos. C’est normal. Je n’ai pas envie de salade. En ce moment, les tomates sont hors de prix. Tu ne changeras jamais.

Pour échapper à l’ordinaire, Imré décida de se faire cuire au plat les œufs que lui avait donnés Vladimir. Il prit sa poêle, mit un peu de beurre, cassa un œuf, un deuxième. Quand il cassa le troisième, il entendit un « cui-cui » perçant et répété. Il pensa qu’un pigeon lui adressait un signe. Il se pencha à la fenêtre. Il n’y avait que des voitures à perte de vue. Les pigeons ne font pas « cui-cui », se dit-il. Il allait jeter le contenu du troisième œuf dans la poêle quand il aperçut une tache jaune inhabituelle dans la coquille. Il vit le poussin. Vivant ! Sous l’effet de la surprise, son bras bascula et la bête tomba. Sans réfléchir, il rattrapa la bestiole avant qu’elle ne se brûle les pattes. À cet instant, il se produisit un événement comme il en arrive un ou deux dans une vie. Un coup de foudre. Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qui se passa entre eux. Ils se regardèrent longtemps. Imré était sous le charme. Les œufs brûlèrent. On était samedi soir. Il s’ouvrit une boîte de haricots à la tomate.

Comment et pourquoi se trouvait-il là ? Raymond Martineau, le fromager de la rue Daguerre à qui Vladimir posa la question, ne voulut pas le croire. C’était impossible. En vingt-neuf ans de métier, il n’avait jamais entendu parler d’une bêtise pareille.

– Si tu me dis ça pour avoir un œuf en plus, tu te trompes, mon gaillard. Ce n’est pas au père Martineau qu’on en raconte.

Peut-être que c’était un volatile particulièrement résistant et doué pour la vie. Pour Imré, c’était un miracle. Un vrai. Il ne voyait pas d’autre explication. Il en parla au curé de Saint-Pierre-du-Petit-Montrouge, l’église devant laquelle il passait chaque jour. Le prêtre lui demanda s’il se foutait de lui et le pria d’arrêter de blasphémer dans la maison de Dieu. Ça ne réconcilia pas Imré avec l’Église catholique. Pour lui, c’était la preuve qu’elle n’y connaissait rien en miracles et qu’elle était aveugle à la réalité et aux signaux du Seigneur. Quand il nous raconta cette histoire, le lendemain, on était persuadés qu’il allait se séparer de ce poussin. Il décida de le garder.

– Un poussin, c’est moins embêtant qu’un chien. On ne s’enrhume pas en le sortant deux ou trois fois par jour et c’est moins fatigant qu’un chat. Il n’y a pas de litière à changer et il n’est pas derrière votre dos à réclamer à bouffer douze fois par jour.

– Si ça te plaît, tu as raison. Tu vas l’appeler comment ? demanda Igor qui avait les idées larges.

– Je n’y ai pas réfléchi.

On a cherché quel nom on pouvait donner à un poussin. Nos expériences nous amenaient vers des vocables pour chiens et chats. Médor, Toby, Rex, Kiki, Mimine, Minette, Bibi, Pilou et quelques autres du même acabit ne faisaient pas l’affaire.

– Un animal de compagnie, il lui faut un nom, confirma Werner.

– T’as qu’à l’appeler « mon Poussin », affirma Gregorios qui avait peu d’imagination.

– « Cocotte » ? C’est parfait, intervint Virgil Cancicov.

– Appelle-le « ma poule », ça te changera, dit Tomasz qui avait mauvais esprit.

– Ça ne me plaît pas. Je vais l’appeler… Tibor.

– Ce n’est pas possible !

– Tu ne peux pas faire ça !

– Il s’appellera Tibor !

On chercha une ressemblance. Il n’y en avait pas. L’animal était petit et fragile, avec son duvet hirsute et son minuscule cui-cui. À plusieurs reprises, Imré l’emmena au Club. Igor et Werner firent une exception pour lui, les animaux n’y étant pas admis. C’était un bébé qui avait besoin de tendresse et souffrait de la solitude. Imré le mettait dans la poche de son pardessus. Il se révéla un animal vif et malicieux. On le prenait dans nos mains et on le caressait. Il nous faisait des cui-cui. Au bout de quatre mois, il avait atteint une taille respectable et pouvait rester seul chez Imré.

– Il me tient compagnie mais je vois loin. Un chat ou un chien ne sert à rien. Une poule, c’est utile et productif. Elle donne des œufs. Il suffit d’attendre. Les poules sont des animaux injustement méprisés. Elles ont une autre intelligence que la nôtre. Il y a dans la basse-cour une organisation hiérarchique complexe qui évite les conflits. Quand la poule trouve de la nourriture, elle prévient ses poussins par un pépiement. S'il y a un danger, elle a un cri différent selon que la menace vient du sol ou des airs. Quand je fais « Bi, bi, bi, bi », il se précipite pour manger. Et « Bou, bou, bou, bou », il sait qu’on va sortir.

Il le nourrissait des restes de ses repas : des boulettes de pain et de haricots blancs que l’animal picorait avec délicatesse.

– On dira ce qu’on veut. Rien ne vaut le poussin. Ils sont câlins, discrets, facétieux et propres. Celui-ci a de l’humour et de la tendresse. Quand je suis triste et que je n’ai pas envie de parler, il reste sur son coussin et respecte mon silence.

À ce régime, l’animal prospéra et devint une superbe poule blanche qui ne donna jamais un œuf. Ça ne dérangeait pas Imré. Au contraire. Elle le suivait et lui obéissait comme un toutou Ils avaient une relation et une communion que peu de gens connaissent. Quand Imré partait en vacances, il emmenait son animal avec lui au camping de Noirmoutier. Nous étions embêtés. Personne n’osait lui demander de ses nouvelles. Ça nous gênait de le questionner, de peur de dire : « Et Tibor, ça va ? »

On hésitait à évoquer ce compagnon ambigu. On en parlait en son absence.

– Il aurait pu choisir un autre prénom, soutenait Virgil.

– C’est vrai, c’est gênant, confirmait Igor.

– C’est vous qui avez un problème. Pas Imré, expliqua Gregorios. Parce qu’il est homosexuel et qu’il aime une poule. Ça vous dérange qu’il soit heureux avec Tibor.

– À mon avis, il devrait consulter un spécialiste ! lança Tomasz.

– N’oublie pas, espèce d’abruti de Polonais, que c’est nous les Grecs qui avons inventé la psychologie. Du grec psukhê qui signifie « âme », et logos qui veut dire « science ». Quand on donne de l’affection, on en reçoit en retour. Tu devrais arriver à comprendre ça ?

 

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