Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 24
24
« Pas un mot non plus à notre mère. Elle, je ne veux plus en entendre parler. Tu as compris ? Débrouille-toi comme tu veux, sinon… »
Franck ne m’avait laissé aucune alternative. Avec Cécile, je n’avais qu’à me taire et faire comme si je ne savais rien. À la maison, c’était différent. Depuis qu’il avait claqué la porte, Franck était un sujet tabou. Comme s’il n’avait jamais existé. Pourtant, il était entre nous. Dans nos bonjours et dans nos regards. Dans nos « Comment vas-tu ? » et dans nos « Qu’as-tu fait aujourd’hui ? ». Dans une famille, on est attachés les uns aux autres par des fils invisibles qui nous ligotent, même quand on les coupe. À Juliette et à moi, personne ne nous a donné la règle du jeu. On l’a appliquée d’instinct. Mon père était absorbé par le nouveau magasin. On ne le voyait plus. Il y passait sa vie. On dînait sans lui, sans dire un mot. Il rentrait tard, fatigué. Je le retrouvais à la cuisine où il se réchauffait un reste de repas. Il mangeait en silence, les yeux dans le vague, faisant semblant de m’écouter, l’esprit ailleurs. Je voulais lui parler de Franck sans risquer d’être surpris par ma mère. C’était impossible dans l’appartement et au magasin. Je devais attendre le bon moment. Le temps filait. Je n’arrivais pas à être seul avec lui. Il ne restait plus que deux jours avant son départ quand, un matin au petit déjeuner, ma mère est apparue, pimpante dans un de ses tailleurs Chanel qu’elle sortait pour les grandes occasions. Elle allait suivre une formation « Développez votre leadership » pendant trois jours. Un de ces séminaires américains conseillés par Maurice.
Mes parents avaient au moins un sujet de satisfaction. L’inauguration du nouveau magasin avait été un événement qui nous avait valu une photo en page 8 de France-Soir que mon père avait fait agrandir, transformer en prospectus et distribuer dans les boîtes aux lettres des V e, VIe et XIIIe arrondissements. L’effet ne s’était pas fait attendre. Le succès dépassait de loin ses prévisions les plus optimistes. Ils avaient le plus grand mal à suivre les commandes et livrer les clients. Mon père dirigeait son équipe sans en avoir l’air, un œil sur tout, souriant, décontracté, plaisantant, arbitrant les vendeurs en veste grenat, proposant aux clients qui n’avaient pas les moyens de payer comptant de bénéficier d’un échelonnement qui ramenait leur dépense à une somme modeste à débourser chaque mois. Il avait dû insister pour imposer cette idée à ma mère qui, malgré ses séminaires, restait attachée aux vieux principes du commerce traditionnel.
– Les pauvres étant plus nombreux que les riches, si on veut vendre beaucoup, il faut vendre à ceux qui n’ont pas d’argent et qui crèvent d’envie de s’acheter ce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir. On doit leur accorder des crédits.
Philippe Delaunay avait repris du service et donnait un coup de main pour répondre à la demande. Devant ses connaissances, il s’appropriait sans vergogne le succès de la formule. Mais à certaines réflexions, on le sentait amer. Il mesurait l’immoralité absolue et l’injustice profonde du commerce : un imbécile comme Paul Marini, un ouvrier sans instruction, pouvait faire fortune avec une bonne idée. Le négoce n’était plus ce qu’il était. Il n’était plus besoin d’avoir fait ses humanités pour réussir. Le monde de demain appartiendrait aux parvenus et aux roublards. Mon père ne ratait pas une occasion de lui rappeler ses prédictions funestes et remuait, avec plaisir, le couteau dans la plaie en observant qu’il avait multiplié le chiffre d’affaires par dix et les bénéfices par quinze. Ma mère additionnait. La calculatrice électrique crépitait et n’en finissait pas d’aligner des chiffres qui la laissaient rougissante de bonheur. On parlait d’ouvrir un autre magasin. Mon père avait trouvé un local à reprendre avenue du Général-Leclerc. Quand il avait annoncé le prix du fonds, ma mère avait fait machine arrière, effrayée par l’énormité de l’investissement, et ils s’étaient accrochés. Il ne renonçait pas et lorgnait un local rue de Passy, dans les beaux quartiers, en attendant de pouvoir réaliser le rêve de sa vie : ouvrir un magasin à Versailles.
– Les pauvres qui n’ont pas d’argent, ce n’est pas mal, les riches qui en ont un peu, c’est mieux.
Quand je suis entré dans le magasin, mon père m’a repéré, il a abandonné ses clients à un vendeur.
– Ça fait plaisir de te voir ici.
– Il faut que je te parle. C’est important. Viens.
Je l’ai entraîné dehors. Nous avons descendu l’avenue des Gobelins. J’ai eu du mal à lui expliquer. Il n’arrêtait pas de m’interrompre, de me poser des questions. Je perdais le fil de ce que je voulais dire. On s’est assis sur un banc, près de l’église Saint-Médard.
– Pour quelle raison attendre demain ?
– C’est ce qu’il a demandé.
– Où il est ?
– Je ne sais pas.
– À quoi il joue ? Hein ? Il avait un sursis. C’est à cause de sa copine, c’est ça ?
– Elle n’est pas au courant. Elle est désespérée. Elle a fait une tentative de suicide !
– Quoi ? Je suis ton père. Tu comprends ce que ça signifie ? Je suis la seule personne à qui vous pouvez faire confiance et vous me traitez comme un étranger !
– Je ne le sais que depuis deux jours. Avant, je croyais qu’il avait une autre petite amie.
– Ce n’est pas possible ! On ne s’engage pas comme ça ! Moi, j’étais obligé. C’était la mobilisation générale. On n’avait pas le choix. Si j’avais pu, je n’y serais pas allé. Personne n’est assez con pour s’engager par idéalisme. Il ne sait pas ce que c’est que la guerre. Ce n’est pas un jeu.
– Si tu connaissais Cécile, tu dirais qu’il est fou à lier.
– Je vais appeler Philippe, il connaît des gens au ministère des Armées.
– Ça ne servira à rien. Il refusera.
– Alors, on ne peut pas l’aider ?
– Il nous attend demain à quatre heures au Terminus, c’est à la sortie du métro Château-de-Vincennes… Ah oui, il ne veut pas qu’on en parle à maman.
– À cause de cette dispute pour l’inauguration ?
– À cause de… je n’en sais trop rien. Tu lui demanderas.
– J’ai une montagne de boulot demain mais je viendrai pour l’embrasser.
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