Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 90 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 18

18

 

 

C’est revenu d’un seul coup. Des fourmis dans le corps. Les poumons qui cherchent de l’air. J’ai retrouvé le vieux short de Pierre et le maillot de rugby du PUC. Je suis retourné au Luxembourg et ce n’était pas pour me pâmer devant cette foutue fontaine. J’ai recommencé à courir. Les premiers jours, je m’accrochais à un groupe de pompiers qui s’entraînaient. J’avais du mal à suivre. Je mettais un point d’honneur à rester dans leur foulée. Et puis, je les ai laissés derrière moi. J’enchaînais les tours à un rythme de course. Dès que j’en voyais un, j’accélérais pour le dépasser. Avec la pluie, le parcours boueux ressemblait à une piscine. J’adorais ce bruit de batterie, ce floc-floc des pas dans la terre détrempée. J’ai pulvérisé mon ancien record. Je ne comptais plus les tours. Deux heures sans interruption. J’arrêtais à la fermeture du Jardin ou au bord de l’épuisement quand le cœur cognait à toute vitesse dans mes tempes et que mes jambes flageolaient. Je rentrais trempé jusqu’aux os. Je répondais par onomatopées. Je prenais une douche brûlante et m’enfermais dans ma chambre. Juliette venait parfois s’asseoir sur mon lit. Elle parlait de tout et de rien et ne posait aucune question sur Camille. Elle ne quittait pas mes pensées. Pas facile de se raisonner. On ne commande pas à son cerveau. Plus d’une fois, j’ai voulu aller à Fénelon. Pour la voir. Pour discuter. Mais, je renonçais. Ce serait inutile. Pas possible de changer le cours des choses. De forcer son destin. Quand ça devenait intolérable, j’accélérais. À en perdre haleine. Il y a bien un moment où la tête finit par céder, par vous laisser tranquille. Est-ce qu’on peut avoir une crise cardiaque à dix-sept ans ? Plus je forçais, plus je pensais à elle. J’en chialais. Je n’avais pas besoin de me cacher. Personne ne peut distinguer les larmes de la pluie. Combien de tours pour oublier ?

J’étais plié en deux. Les poumons en feu. Un point de côté. Je soufflais. Je crachais. Je cherchais ma respiration. Il crachinait. On se serait cru en novembre, alors qu’on était en juin. J’étais près des tennis désertés. Je me suis redressé. Elle était là. En face de moi.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

– Je te cherchais.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Écoute… depuis l’autre jour… j’ai… je…

Elle avait les vêtements et les cheveux dégoulinants de pluie, les traits tendus et les yeux rouges. Sa lèvre inférieure tremblait.

– Michel, je n’en peux plus.

– Je te jure que ça ne va pas bien, moi non plus.

– Michel… partons.

Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. J’ai ouvert la bouche pour dire : « Quoi ? » Aucun son n’est sorti.

– Partons tout de suite. Tous les deux.

– Où tu veux qu’on aille ?

– N’importe où. Loin.

– Tu penses à quoi ?

– À un pays où personne ne nous retrouvera, où personne ne nous cherchera.

– Ça n’existe pas un pays comme ça.

– Aux Indes. En Amérique. Au bout du monde.

– Tu veux dire : partir pour toujours ?

– Oui. C’est ça. On ne reviendra jamais.

– Je ne sais pas quoi dire.

– On restera toujours ensemble. Tu n’en as pas envie ?

– Bien sûr que si.

– Alors partons.

– Ce n’est pas possible, Camille. Il y a le bac. La semaine prochaine.

– Ce sera trop tard. Je ne pourrai pas. Je n’aurai plus le courage. C’est maintenant qu’il faut partir.

– C’est dans les rêves qu’on fait ça. Pas dans la réalité.

– Si tu m’aimes, Michel, emmène-moi. Ne me laisse pas partir là-bas.

– S’enfuir sur un coup de tête, ce n’est pas une bonne idée.

– Allons chez ton grand-père, en Italie. Tu m’as dit qu’il était…

– On est mineurs ! On va se faire arrêter à la frontière ! On n’a pas assez d’argent pour acheter les billets.

– On peut essayer le stop. Il y en a qui font le tour du monde comme ça.

– Passons le bac. C’est ça l’important, pour toi comme pour moi. Ensuite, on trouvera une solution. À tête reposée.

– Alors, ce n’est pas possible ?

– Je ne crois pas.

Elle a hoché la tête à plusieurs reprises, comme pour se pénétrer de cette idée. J’ai voulu lui prendre la main. Elle l’a retirée.

– Il ne faut pas te…

– Je plaisantais, Michel. C’était pour voir.

– Je vais te raccompagner.

Elle a fait non de la tête et s’est éloignée.

– Camille, on va réfléchir.

 

On dit que la chance ne passe qu’une fois à votre portée, qu’il faut la saisir à son tour. Après, c’est fini. Elle est partie ailleurs et ne reviendra plus. Seuls les amnésiques n’ont pas de regrets. J’ai repensé à cette scène un million de fois. À chaque fois, j’ai abouti à la même conclusion. J’étais le roi des cons. Un trouillard. Sans envergure. J'appartenais à la catégorie qui restait au port et regardait s’en aller les bateaux. Pour partir, il fallait du courage. Qu’a-t-elle pensé de moi ? Où serait-on aujourd’hui si j’avais dit oui ? Dans quel pays d’Afrique ? À Aden ? À Pondichéry ? Aux îles Marquises ? Au fond du Montana ? C’est au pied de l’aventure qu’on mesure les rebelles.

 

J’avais besoin de parler avec Sacha, d’avoir son avis et qu’il me remonte le moral. À Fotorama, le patron m’a dit qu’il était malade. Une mauvaise grippe. Avec ce temps pourri, ce n’était pas étonnant. Je suis allé chez lui. Je n’y étais pas retourné depuis près d’un an. Je ne me souvenais pas que l’escalier de service était aussi crasseux avec ses marches pourries, ses murs cloqués et ses fils électriques pendouillants. Au dernier étage, il manquait une ampoule sur deux. Je ne savais plus quelle était sa porte. J’ai présumé que c’était celle où il n’y avait aucun nom ou initiale. J’ai frappé quelques coups. J’ai entendu sa voix de l’intérieur :

– Qu’est-ce que c’est ?

– C’est moi Sacha. C’est Michel.

Au bout d’une minute, le verrou a été tiré. Dans l’entrebâillement, j'aperçus l’œil de Sacha.

– Vous êtes seul ?

– Oui.

Il a ouvert la porte. Il portait une robe de chambre en laine bleue à même la peau. Il avait une mine de déterré, les cheveux en broussaille et une barbe d’une semaine. Il a jeté un regard à droite et à gauche dans le couloir.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Je venais prendre de vos nouvelles.

– Vous êtes la seule personne à Paris qui se souvienne de mon existence. Vous voulez rentrer ?

Il s’est reculé. J’ai pénétré dans la chambre de bonne. Il a fermé la porte et poussé le verrou. Une quinte de toux l’a secoué. Le cendrier était plein de mégots. Un lampadaire diffusait une faible lumière. Un livre en russe était posé sur la tablette près du lit défait. Les murs étaient tachés d’humidité.

– Il fait un froid de canard !

– C’est pour ça que j’ai attrapé la crève. Le propriétaire ne veut pas rallumer la chaudière au mois de juin.

– Il faudrait mettre un petit chauffage d’appoint.

– Oui, il faudrait.

– Je crois qu’il y en a un à la maison. Je vais aller vous le chercher.

– Ce n’est pas la peine. Le mauvais temps ne va pas durer. Vous voulez me rendre un service, Michel ?

– Bien sûr, Sacha.

– Ce serait bien si vous pouviez me prendre des médicaments. Je n’ai pas la force de descendre. Un truc pour la bronchite et la toux. Quelque chose de costaud.

– Je vais appeler votre médecin.

– Je n’en ai pas ! À la pharmacie, place Monge, adressez-vous à celui qui a des cheveux en brosse et un foulard anglais. Dites-lui que c’est pour moi, il me connaît. Grâce à moi, vous allez faire une rencontre exceptionnelle. Un pharmacien qui fait crédit !

– Vous voulez que je vous fasse des courses ? Je peux passer chez l’épicier. Je trouve que vous avez maigri. Il faut reprendre des forces.

– Je n’ai pas très faim. C’est gentil de votre part, Michel. Vraiment.

 

Vu son état, je n’ai pas osé l’embêter avec mes histoires. Je suis repassé à la maison. Chez nous, on avait remis le chauffage central. On avait un radiateur électrique à huile qui traînait dans un placard et dont on ne se servait pas. J’ai fait attention. Personne n’a remarqué que je le sortais de l’appartement. Je l’ai poussé sur ses roulettes dans la rue. Le pharmacien de la place m’a donné un tas de médicaments et a inscrit la posologie sur les boîtes. Il a noté le montant sur un carnet. J’ai acheté des pommes, du jambon et du gruyère chez l’épicier. J’ai eu du mal à monter le radiateur au septième étage. On l’a branché. La température a monté rapidement. L’impression de glacière a disparu.

– Ça va vous coûter cher en électricité.

– Pour ça, ne vous inquiétez pas.

Il avait percé un trou minuscule dans le compteur électrique, pas plus gros qu’une tête d’épingle. À travers, il avait passé un trombone déplié qui bloquait l’avancée de la roue dentée.

– C’est ma voisine qui m’a montré. À l’étage, ils le font tous. En Russie, on n’aurait jamais osé. C’est de la fraude. Ici, ce n’est pas pareil. On enlève le trombone une semaine avant le passage du préposé d’EDF. Le compteur tourne un peu. Il paraît qu’il le sait mais il ne dit rien. Dites-moi, est-ce que vous avez fait de belles photos de Camille ?

– En ce moment, on prépare le bac. Il faut que vous preniez vos médicaments et que vous arrêtiez de fumer.

– C’est ça que j’ai oublié de vous demander. Des cigarettes.

 

Le lendemain, le chauffage central de notre immeuble est tombé en panne. La température est descendue à quatorze degrés. Le radiateur à huile avait disparu du placard.

– Il ne s’est pas envolé ! s’est exclamée ma mère d’un ton soupçonneux.

– Il y était la semaine dernière. J’en suis sûre, a protesté Maria.

– Je trouve ça bizarre.

– Je vous jure, madame.

– Michel, tu as touché au radiateur ?

– Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? ai-je clamé avec une bonne foi évidente.

L’énigme du radiateur volant nous a occupés durant des semaines. Ma mère montrait le placard où il était censé reposer à la famille. On l’a cherché partout. On a interrogé les voisins et la concierge. Elle a suspecté mon père de l’avoir emporté en catimini dans sa froide province. Il y a des mystères qui soulèvent l’incompréhension et alimentent les discussions et les polémiques comme l’abominable homme des neiges, le monstre du loch Ness ou les soucoupes volantes. Il n’existe pas plus de mystères que de beurre en broche. Seulement des menteurs, des faux culs et des couillons.

– J’aimerais avoir un peu chaud ! ai-je râlé. C’est incroyable ce qu’on gèle dans cette baraque. On se croirait en Sibérie. Pas moyen de bosser. Il ne faudra pas s’étonner si je rate mon bac !

 

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