Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 11 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 10

10

 

 

Bien sûr, j’y suis retourné. J’ai poussé la porte. Petit à petit, j’ai fait la connaissance des membres du Club. C’étaient quasiment tous des gens des pays de l’Est. Des Hongrois, des Polonais, des Roumains, des Allemands de l’Est, des Yougoslaves, des Tchécoslovaques, des Russes, pardon, des Soviétiques reprenaient certains. Il y avait aussi un Chinois et un Grec. Une grande majorité partageaient la passion des échecs. Deux ou trois les détestaient, ne jouaient pas et venaient pourtant chaque jour. Ils n’avaient pas d’autre endroit où aller. Les Hongrois jouaient à un jeu de cartes dont eux seuls connaissaient les règles, incompréhensibles à qui n’était pas hongrois même quand ils vous les expliquaient. Dans un coin, il y avait un guéridon avec un jeu de dames. Personne n’y jouait à part Werner et le père Marcusot. Quand l’un d’entre eux voulait chambrer son partenaire, il lui disait en désignant la table :

– Les échecs, c’est trop compliqué pour toi. Tu devrais plutôt jouer aux dames.

Ils avaient plusieurs points communs. Ils avaient fui leur pays dans des conditions dramatiques ou rocambolesques, souvent en passant à l’Ouest lors d’un voyage d’affaires ou diplomatique. Certains n’avaient jamais été communistes et avaient dissimulé leurs opinions pendant des années. D’autres avaient été des communistes du premier jour, convaincus au plus profond d’eux qu’ils agissaient pour le bonheur du monde avant de prendre conscience de l’horreur du système et de découvrir qu’ils étaient pris à leur propre piège. Quelques-uns l’étaient toujours, même s’ils étaient reniés et rejetés par leur parti et le Parti communiste français pour qui ils étaient des traîtres. Pire, me disait Franck : des renégats ! Ceux-là se lançaient dans des discussions sans fin ou essayaient de se justifier et se posaient des questions impossibles à résoudre : Pourquoi ça a raté ? Où est-ce qu’on s’est trompés ? Trotski avait-il raison ? Est-ce uniquement la faute de Staline ou sommes-nous complices ? Ce qui voulait dire : sommes-nous des monstres ? Sommes-nous coupables ? Et la pire de toutes : La solution ne serait-elle pas la social-démocratie ? Ça donnait des palabres animées, tendues, haineuses et passionnées. Souvent, elles s’éteignaient faute de vocabulaire. Igor, l’un des deux fondateurs du Club, imposait le français comme langue commune. Il était intransigeant sur ce point et les reprenait sans cesse :

– On est en France, on parle français. Si tu veux parler polonais, retourne en Pologne. Moi, je suis russe. Je veux comprendre ce que tu dis.

 

Ils avaient choisi la liberté en abandonnant femme, enfants, famille et amis. C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de femmes dans ce club. Ils les avaient laissées au pays. Ils étaient des ombres, des parias, sans ressources, avec des diplômes non reconnus. Leurs femmes, leurs enfants et leur pays étaient dans un coin de leur tête et de leur cœur. Ils leur restaient fidèles. Ils parlaient peu du passé, préoccupés de gagner leur vie et de trouver une justification à celle-ci. En passant à l’Ouest, ils avaient renoncé à des maisons confortables et à de belles situations. Ils n’avaient pas imaginé que les lendemains allaient être si durs. Certains étaient tombés, en quelques heures, du statut de haut fonctionnaire protégé ou de dirigeant comblé d’entreprise publique à celui de sans domicile fixe. Cette dégringolade leur était aussi insupportable que la solitude ou la nostalgie qui les taraudait. Souvent, après bien des pérégrinations, ils s’étaient retrouvés en France où on leur avait accordé l’asile politique. C’était mieux que dans les pays qui les rejetaient. Ici, c’était la patrie des droits de l’homme, à condition qu’ils la ferment et ne soient pas trop exigeants. Ils n’avaient rien, ils n’étaient rien, ils étaient vivants. Chez eux, ça revenait comme un leitmotiv : « On est vivants et on est libres. » Comme me le dit un jour Sacha : « La différence entre nous et les autres, c’est qu’ils sont des vivants et nous des survivants. Quand on a survécu, on n’a pas le droit de se plaindre de son sort, ce serait faire injure à ceux qui sont restés là-bas. »

Au Club, ils n’avaient pas besoin de s’expliquer ou de se justifier. Ils étaient entre exilés et n’avaient pas l’obligation de se parler pour se comprendre. Ils étaient logés à la même enseigne. Pavel affirmait qu’ils pouvaient être fiers d’avoir enfin réussi à réaliser l’idéal communiste : ils étaient égaux.

– Vouloir quoi, grand ?

 

Le premier à me parler fut Virgil, un Roumain avec un accent roulant et chantant qui m’a fait sourire. Ils avaient ça en commun. Des drôles d’accents qui leur faisaient manger la moitié des mots, conjuguer les verbes à l’infinitif, les mettre en début de phrase, bouffer les pronoms, confondre les homonymes, ignorer le masculin et le féminin ou les accoler dans des associations hasardeuses. Parfois, l’un d’entre eux rectifiait et entreprenait de donner un cours de grammaire française truffé d’erreurs. Des discussions interminables et inutiles s’ensuivaient et, même avec les années, prononciation et grammaire ne s’amélioraient pas. Pourtant, ils se comprenaient et arrivaient à s’engueuler en français, quand ils parlaient politique ou commentaient l’actualité, leur principale activité.

– Je peux rester ?

– Si toi taire, possible kibitz.

Il a vu que j’ignorais ce que ça voulait dire.

– Suivre partie sans parler. Pas intervenir.

Le silence était inhérent au Club. En réalité, c’était moins le silence qui était recherché que la tranquillité. On entendait les pièces avancer sur l’échiquier, les respirations et les soupirs profonds, les chuchotements étouffés, les craquements de doigts, les ricanements de victoire, le bruissement des pages de journal et, de temps en temps, le ronflement régulier d’un joueur endormi. Ils parlaient, rapprochés à se toucher. Seuls le mouvement des lèvres et l’oreille penchée évoquaient la conversation. Certains avaient encore l’habitude de mettre la main devant leur bouche pour dissimuler leur entretien. Il fallait s’habituer à ce chuintement qui leur donnait des allures de comploteurs. Igor disait que c’était une habitude prise là-bas, de l’autre côté du monde, où la moindre parole pouvait vous envoyer en prison ou au cimetière, où il fallait se méfier de son meilleur ami, de son frère, de son ombre. Quand l’un d’entre eux se mettait à hausser la voix, ils étaient surpris. Après une seconde qui leur rappelait qu’ils étaient à Paris, comme un allegro, ils s’en donnaient à cœur joie. C’était une surenchère d’éclats de voix qui se calmaient aussi vite qu’ils étaient venus. Sans y penser, j’ai pris l’habitude de me glisser entre les tables, de rester dans mon coin sans que personne me remarque, de parler en baissant le ton à en devenir inaudible, de m’exprimer du regard, d’un mouvement de sourcils ou de paupières.

Il y avait des après-midi où les périodes de silence étaient courtes et les rires ravageurs. Igor, Pavel, Vladimir, Imré et Leonid étaient des compagnons joyeux qui ne prenaient rien au sérieux, se moquaient de tout et d’abord d’eux-mêmes. Ils étaient les premiers à chambrer le joueur bougon qui réclamait le calme. Ils connaissaient un nombre illimité de blagues communistes qui les faisaient s’étrangler de rire. J’ai mis du temps à comprendre que leurs plaisanteries absurdes n’étaient pas loin de la réalité. Malgré leur quotidien, ils n’étaient ni tristes, ni mélancoliques. Au contraire, ils affichaient un humour permanent et semblaient insouciants, comme si aucun souvenir ne les encombrait. Gare à celui qui déprimait et manifestait son angoisse, il se voyait rappeler à l’ordre d’un : « Tu nous emmerdes avec tes problèmes. Tu es vivant, profites-en pour vivre. »

 

Avec eux, c’était le paradis ou l’enfer. Il n’y avait pas de milieu. Soudain, entre ceux qui haïssaient le système et ceux qui croyaient en l’avenir du genre humain, ça explosait. Deux ou trois commençaient à hausser le ton. Ils oubliaient le français pour reprendre leur langue d’origine, transgressant la règle édictée par Igor. Ils s’y mettaient en bloc, même ceux qui ignoraient les causes de l’altercation. Pendant dix minutes, c’était un capharnaüm babélique. Ils s’insultaient, donnaient l’impression qu’ils allaient se sauter au visage, se traitaient de tous les noms, se crachaient au visage les pires abominations. Quand je demandais à Igor de me traduire, il répondait en souriant : « Il ne vaut mieux pas. Ce n’est pas beau. On n’y peut rien : nous sommes des coupés ou des découpés. »

Un jour, Igor m’a expliqué cette définition byzantine qui séparait les membres du Club en deux catégories à jamais inconciliables. Les nostalgiques qui avaient rompu le cordon avec le socialisme et ceux qui y croyaient toujours et restaient empêtrés dans des dilemmes sans solution. Les blessures étaient à vif et douloureuses. Ces engueulades étaient brutales, comme un ouragan qui détruit une ville sur son passage, sauf qu’il passait aussi vite qu’il était venu et ne faisait aucun dégât. Des conflits ancestraux, des vieilles rancœurs d’Europe centrale remontaient à la surface. Les Polonais haïssaient les Russes qui les abominaient, les Bulgares détestaient les Hongrois qui les ignoraient, les Allemands exécraient les Tchèques qui méprisaient les Roumains qui s’en foutaient. Ici, les uns comme les autres étaient apatrides et égaux dans l’adversité. Les combattants, une fois qu’ils avaient vidé leur sac, se calmaient comme par miracle et reprenaient leur partie d’échecs. Leurs disputes ne laissaient aucune séquelle. Cinq minutes plus tard, ils rigolaient ensemble sans arrière-pensée. Ils buvaient sans modération. Les bonnes comme les mauvaises nouvelles justifiaient de trinquer et de finir quelques flacons. À cette époque, la vodka étant hors de prix, ils avaient découvert les productions locales et appréciaient le calvados, l’armagnac et le cognac. Ils s’offraient des 102, un double pastis 51, comme on se dit bonjour et se rendaient la politesse pour un rien. Ils avaient gardé une expression de Leonid Krivochéine qui, à son arrivée à Paris, ne parlait pas le français. Il ne savait pas dire : « Je t’invite à boire un verre » et disait : « On tombe bouteille ? » Depuis, ils faisaient tomber les bouteilles. De l’avis unanime, Leonid était un buveur hors pair. Personne ne l’avait jamais vu tituber. Même quand il descendait un ou deux 204.

 

Après avoir été abonné au journal unique, ils goûtaient à sa juste valeur le droit de pouvoir choisir la presse de leur opinion. Ils lisaient ce qui leur tombait sous la main, s’étonnaient qu’un journaliste critique un ministre sans être arrêté et fusillé ou qu’un journal mette en doute la parole du gouvernement sans se faire interdire. Le mercredi, c’était le jour du Canard. Vladimir, Imré ou Pavel lisaient à haute voix l’article de Morvan Lebesque qu’ils portaient aux nues pour sa véhémence, son inépuisable capacité à se rebeller et « sa poésie en bagarre ». La chronique du polémiste et sa littérature de combat les mettaient d’accord.

– Ce type devrait être déclaré de salubrité publique, affirmait Werner.

Je peux dire aussi qu’ils survivaient grâce à l’argent que leur donnaient Kessel et Sartre. Ils étaient riches, célèbres, généreux et discrets. Ils recommandaient leurs potes à Gaston Gallimard et à d’autres éditeurs pour qu’ils fassent des traductions mais il n’y en avait pas beaucoup. Pendant des années, j’ai vécu au milieu d’eux sans rien voir. J’ai appris la vérité, par hasard, quinze ans après la disparition du Club, en croisant Pavel à l’enterrement de Sartre.

J’ai abandonné mes potes du baby. Je suis devenu le plus jeune membre du Club. Je me suis lié d’amitié avec Igor Markish, un médecin russe qui m’a appris à jouer aux échecs. Il avait un fils de mon âge à Leningrad. Il m’a présenté à son pote Kessel avec qui il parlait russe. C’est ainsi que j’ai connu Sartre. Mon témoignage va à l’encontre de toutes les biographies. Sartre blaguait, était facétieux, trichait aux échecs en subtilisant des pions et éclatait de rire quand Kessel le surprenait en se demandant où était son cheval en f5. Il ne venait pas souvent. Il sentait l’animosité de plusieurs membres du Club qui lui reprochaient ses sympathies communistes mais acceptaient son argent. Il restait l’après-midi à écrire sur un bloc de papier, sans lever la tête, perdu dans son travail, tirant sur sa cigarette jusqu’au filtre, et personne n’osait le déranger. On le regardait de loin, un peu intimidés, avec l’impression d’être les témoins privilégiés de la création en action, et même ceux qui ne l’aimaient pas veillaient au silence :

– Ne faisons pas de bruit. Sartre travaille.

 

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