Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 11
11
Pour être certain qu’aucun membre du Club ne la connaisse, Leonid avait choisi la partie jouée lors de la finale de l’obscur tournoi de Sverdlovsk gagné en 43 par Botvinnik, le seul et unique représentant de Dieu sur terre qui avait flanqué une trempe au redoutable Alexander Konstantinopolsky, adepte de la guerre de tranchées et de la défense en béton. L’adversaire usait ses forces à attaquer une citadelle inexpugnable. Quand il avait perdu plusieurs pions et pièces majeures, il bougeait les siennes en utilisant la tactique du rouleau compresseur. Aucun risque. Un jeu d’apparatchik. À mourir d’ennui. J’ai mis quinze jours à apprendre cette partie par cœur. Je l’ai répétée des dizaines de fois. J’en rêvais la nuit. Je n’avais pas droit à l’erreur. J’ai appris les cinquante-deux coups joués par Botvinnik avec les blancs et mémorisé les cinquante et un coups de Konstantinopolsky interprété par Leonid. J’étais en train de travailler à la fontaine Médicis sur mon échiquier de poche quand Sacha est apparu. Il pensait que je serais là et me proposait de l’accompagner à la Cinémathèque. J’ai fait disparaître la feuille de la partie dans ma poche.
– Pas aujourd’hui. Je m’entraîne. Dimanche, je joue contre Leonid.
– Vous ne gagnerez pas.
– Je vous affirme que si ! Il y en a qui veulent prendre des paris.
– Ce n’est pas possible. Si j’avais de l’argent, je miserais contre vous et je gagnerais.
– Je vous en prie, ne misez pas sur Leonid. C’est sur moi qu’il faut parier. J’ai analysé son jeu. Il a des faiblesses. Je travaille la défense Caro-Kann.
– Ça fait vingt ans qu’on ne la joue plus.
– Raison de plus. Il ne se méfiera pas.
– Je ne savais pas que vous jouiez aussi bien. Je viendrai voir ça.
Leonid et Victor avaient choisi leur jour avec soin. Ça tombait le 31 mars, veille de 1er avril. Ils en riaient à l’avance. Leonid a refusé que j’en parle à Igor.
– Ce sont tes amis, Leonid. Ça ne te gêne pas de leur faire un coup pareil ?
– Ils ne sont pas riches. Ils ne perdront pas beaucoup d’argent.
– Igor, ça me dérange. Surtout lui.
– Ne t’inquiète pas. Il ne parie jamais.
La veille, on s’est retrouvés en face du Bon Marché. Je suis monté dans son taxi. Une répétition générale. Il voulait être certain de ma mémoire. On a joué la partie dans sa voiture en un temps record. Comme en blitz. Au quarantième coup, il s’est arrêté, pensif. Il fronçait les sourcils et semblait contrarié. Sa maigreur naturelle accentuait son trouble.
– Leonid, il y a un problème ?
Il a secoué la tête, a repris le cours du jeu. Au cinquante-deuxième coup, j’ai mis mon cavalier en e6. Mat ! Botvinnik avait renversé une partie perdue et gagné avec panache.
– Il faudra la jouer moins vite, dit-il, d’une voix absente.
– Il y a quelque chose qui ne va pas ?
– Non.
– Si tu préfères, on peut échanger. Je prends les noirs. Ce n’est pas grave si je perds. Ce serait logique.
– On ne change rien !
– Personne ne croira que je peux te battre.
– Ils croient encore que le parti communiste défend les travailleurs. Ce sont des crêpes molles. Ils sont prêts à gober n’importe quoi
– Même si tu étais ivre mort, je n’y arriverais pas. La supercherie est trop grosse. Ils vont s’en rendre compte.
– Victor est malin. Il a tout prévu. À demain.
C’était l’affluence des grands jours. Dans la semaine, Leonid avait préparé le terrain en annonçant que Victor Volodine était tombé sur la tête : il avait décidé de miser sur le petit Michel et de prendre les paris à un contre dix. Ça ne plaisait pas à Igor.
– On ne joue pas d’argent dans ce club.
– Si cet imbécile de Victor veut perdre son argent, pourquoi ne pas en profiter ? objecta Vladimir.
– C’est un principe. Et les principes sont faits pour être respectés.
– C’est une règle valable entre nous, rétorqua Pavel. Victor Volodine ne fait pas partie du Club.
– Ça me paraît invraisemblable qu’il parie sur Michel. Il n’a aucune chance. Pas une sur des millions.
– Aux courses, Victor mise sur les grosses cotes, expliqua Leonid. Ce qui l’intéresse, c’est de gagner gros.
– J’ai du mal à y croire.
– Michel a fait des progrès, précisa Leonid.
– Je n’avais pas remarqué, fit Igor.
– Avec Leonid, vous dites que c’est un homme qui n’a pas de morale. On va lui donner une bonne leçon, dit Virgil.
– C’est l’exception qui confirmera la règle, conclut Gregorios. Tous contre Victor Volodine !
À l’exception de Werner qui travaillait dans son cinéma de la rue Champollion, tous les membres du Club étaient là. Même Lognon qu’on n’avait pas vu depuis deux mois. Victor est arrivé vers quinze heures, sanglé dans un costume taillé sur mesure et un peu étroit. Il sentait l’eau de toilette à deux mètres.
– Comment allez-vous, Victor ? demanda Pavel. On ne vous voit pas souvent.
– Le dimanche, je ne reste pas dans un local confiné qui pue le tabac et la bière. Je m’oxygène les poumons. Je vais à Longchamp ou à Auteuil. Les chevaux, il n’y a rien de tel. Je viens de m’en acheter un avec un ami, un baron de vieille noblesse. Un futur crack. On va le faire tourner sur les hippodromes de province.
– Vous avez dévalisé une parfumerie ? demanda encore Pavel.
– Quand je viens ici, je prends mes précautions.
– Il paraît que vous misez sur Michel contre Leonid ? questionna Virgil.
– Vous me prenez pour une poire ? Il n’a pas une chance sur mille. Autant mettre une fillette face à un poids lourd sur un ring.
Ils se sont regardés, désorientés. Leur espoir de gagner de l’argent s’éloignait.
– Je parie sur le petit Michel à deux conditions.
– Lesquelles ?
– Il jouera avec les blancs.
Ça s’appelle ferrer le poisson. Proposer comme un obstacle ce que tout le monde accepte sans réserve. Personne n’éleva d’objection.
– Et Leonid jouera avec ça.
De la poche intérieure de son costume, il sortit des lunettes de soudeur qui protégeaient la vue des projections en ne laissant aucun espace entre la peau et l’extérieur. Les verres étaient recouverts de peinture noire.
– Il ne verra rien. Il jouera à l’aveugle. De mémoire. Ce sera un petit handicap. Ça rétablira l’équilibre. Messieurs, dans ces conditions, je prends les paris. Pour Michel et contre Leonid.
– Ça change tout.
– Ce n’est pas pareil.
Ils se sont mis à discuter. Leonid pouvait-il mémoriser ou pas les positions d’une partie ? Il ne l’avait jamais fait. On peut être un grand joueur et ne pas se souvenir de la place de ses pièces et de celles de l’adversaire, fût-il un débutant. Ça hésitait, tergiversait, pinaillait et ça aurait duré jusqu’à la fermeture du bistrot si Leonid n’avait enlevé le morceau :
– Victor Anatolievitch, aujourd’hui, on est dimanche, tu n’es pas mon patron et je te dis ce que j’ai sur le cœur. Tu n’es qu’un sale trouillard de fasciste de mes deux. Si tu crois que ta combine minable va me faire perdre, tu te mets le doigt dans le trou du cul. Des parties à l’aveugle, j’en ai joué et gagné des centaines. Et contre des champions.
Il sortit de sa veste une liasse de bonapartes et de racines.
– Il y a huit cent cinquante francs. Tu peux compter ! À combien on joue ?
– Deux contre un.
– T’es qu’un suceur du sang des pauvres. Ça ne m’étonne pas d’un blanc !
Il s’apprêtait à remettre son argent dans sa poche quand Victor l’arrêta :
– Quatre contre un. Je n’irai pas plus loin.
– À l’aveugle, je joue à du sept contre un.
– T’es malade ?
– T’as peur ? Retourne à ton tiercé.
– Si t’es sûr de toi, c’est du cinq contre un. Dernier mot.
– Tope là !
Ça libéra les autres. Les mains sortirent les portefeuilles. Les billets apparurent. Chacun y allait de son pari. Victor et Vladimir notaient les mises sur un carnet. Lognon déposa trois liasses de billets sur la table et garda la main dessus.
– Dites-moi, monsieur Volodine, vous trouvez que j’ai de grandes oreilles ?
Nous nous sommes dévisagés. Jamais personne n’en avait parlé devant lui. Comment pouvait-il le savoir ? On cherchait l’imprudent.
– J’en ai vu des plus grandes, répondit Victor opportunément. Les cosaques en ont des immenses.
– Si Dieu m’a donné de grandes oreilles, c’est pour que je puisse entendre à distance. Vous avez dit cinq contre un ?
– Affirmatif.
– Ce sera trois mille pour moi. J’ai aussi un pif d’enfer. Vous qui êtes un spécialiste des coups de poignard, vous allez dérouiller.
– T’es sûr de toi ? demanda Imré à Leonid.
– Des parties, j’en ai des centaines dans la tête.
– Je n’ai pas envie de perdre.
– C’est le jour ou jamais de te faire des couilles en or. Du cinq contre un !
– Le petit n’a aucune chance ! claironna Tomasz. Je lui ai mis deux trempes cette semaine. Si vous voulez, j’en fais une contre lui après.
Imré aligna deux cent quarante francs. Le Club s’était rempli de clients du Balto qui misaient sur Leonid. Le père Marcusot, attiré par la foule, fit une apparition et en profita pour prendre les commandes.
– Albert, ça vous dit de miser ? Michel ne peut pas gagner, lui lança Vladimir.
– Je ne joue jamais aux jeux de hasard.
– Vous en avez de l’argent, père Marcusot, vous pouvez vous permettre, dit Victor.
– La galette, elle est là, fit-il en tapant des deux mains sur sa bedaine. Personne ne me la prendra. Messieurs, ici, on consomme, je vous écoute.
Igor était débordé et se grattait le menton.
– Tu ne joues pas ? me demanda-t-il.
– Heu… je n’ai pas d’argent… Il va gagner.
– Est-ce que je peux aider Michel ? demanda Igor.
– Et puis quoi encore ! râla Leonid.
Sacha s’est approché. Il avait un billet de cent francs à la main et allait le poser sur la table quand Leonid lui saisit le bras.
– Toi, tu ne joues pas ! lui lança-t-il.
– Dehors ! poursuivit Igor. Combien de fois il faut te le dire ? On ne veut pas de toi dans ce club !
– Ici, on est en république. On est libres et je vous emmerde !
Il alla s’asseoir, attrapa un journal qui traînait et se mit à lire. Gregorios me tapota l’épaule avec un sourire paternel.
– Ne t’inquiète pas, Michel. Ce n’est pas grave.
Ils me dévisageaient avec gentillesse. Ils se demandaient combien de temps j’allais tenir face à l’ogre, même aveuglé. Ils savaient que je n’avais pas l’ombre d’une chance contre Leonid. Ils n’étaient pas inquiets pour leur investissement. L’idée que je puisse gagner la partie ne rentrait pas dans le champ du concevable. Aussi invraisemblable qu’un martyr qui dévore le lion ou qu’un homme qui s’envole en agitant les bras ou qu’une victoire du Liechtenstein sur l’Armée rouge. J’ai senti un tremblement et une irrésistible envie de pisser. C’était peut-être le moment ou jamais de fuir. On ne peut pas jouer quand on est malade et que votre vessie va exploser. Il y a eu une sorte de flash. Je les ai vus. Avec leurs yeux qui brillaient. Leurs sourires goguenards éclairant des dents prêtes à mordre. Ils se foutaient de moi comme de leur première chaussette. Ils se demandaient comment ils allaient dépenser leur mise multipliée par cinq grâce à ce couillon de Victor. Fallait-il qu’il soit stupide ce gros lard. Ils ne valaient pas mieux que lui. La vie est un casino. D’un côté, il y a ceux qui croient que la chance existe qui vont perdre et ceux qui n’y croient pas et gagnent à chaque coup. Aujourd’hui, c’était Victor le casinotier, avec son air de croque-mort compatissant, il savait qu’il allait les dépouiller et ne devait pas montrer la joie qui le submergeait.
– Décontracte-toi, m’a conseillé Vladimir.
Je me suis mis face à l’échiquier. Leonid a fini le 102 de Tomasz et a commandé une bouteille de côtes à Jacky.
– J’espère être fier de toi, m’a dit Igor.
– Leonid, n’oublie pas qu’on a misé sur toi, s’exclama Imré. On a besoin de pognon.
– Michel, joue comme d’habitude, fit Tomasz.
– Ce serait mieux si on jouait dans le silence. Je dois me concentrer.
Gregorios prit les lunettes et les essaya.
– On n’y voit rien.
– C’est étudié pour, expliqua Victor d’une voix chaude.
Il faut se méfier des petits gros, des joufflus débonnaires avec leur air angélique de premier communiant. Ils sont les plus redoutables. Leonid m’a rejoint. Il a posé son verre de vin sur le guéridon. Il a mis les lunettes opaques. Il a levé la tête comme s’il cherchait la lumière, a avancé la main au hasard, a tâtonné et failli renverser sa dame.
– Si tu veux, je bougerai les pièces pour toi, dit Pavel. Tu me dis où les mettre.
– Pour une fois, Pavel va gagner une partie, lança Tomasz.
– Moi aussi, j’ai besoin de silence, fit Leonid. Quand tu veux, Michel.
Tous se taisaient et attendaient l’entame. J’ai réfléchi. Comme un joueur qui commence et se demande quel va être son deuxième coup. Sauf que j’étais Botvinnik, le meilleur joueur du monde. J’ai mis mon pion e2 en e4. Ce grand con de Konstantinopolsky a rétorqué par son pion c7 en c6. Les hostilités commençaient de façon originale. J’ai répondu d2 en d4 et il m’a bloqué d7 en d5. Surtout, ne pas jouer trop vite. « Ça doit avoir l’air naturel », m’avait répété Leonid la veille. À chaque coup, Leonid donnait ses instructions et Pavel déplaçait la pièce pour lui. Au neuvième coup, j’ai fait un petit roque. J’ai entendu un murmure dans les rangs des spectateurs.
– Il se débrouille le petit.
– Il joue pas mal.
Si un jour je ne trouve pas de boulot, je pourrai rentrer à la Comédie-Française. Je n’ai pas joué une partie mais un rôle dont je connaissais à l’avance chaque ligne, avec un partenaire qui maîtrisait son texte sur le bout des doigts. On s’est donné la réplique comme deux vieux cabots. On s’est appliqués. On ne faisait plus semblant. On était nos personnages, dans la sincérité, le spontané et le vécu, avec une pointe d’intensité, des petites hésitations, des attentes, des plis sur le front, des élans et des repentirs, des étonnements et des profondes réflexions. Les autres n’y ont vu que du feu. Leonid était un aveugle convaincant mis en difficulté au vingt-huitième coup par mon cavalier e2 en d4. En abandonnant le contrôle de la colonne roi, sa tour permettait à mon roi blanc d’accéder au centre. Leonid ralentit son jeu. On sentait qu’il avait un problème. Il avança la main dans le vide.
– Tu joues quoi ? demanda Pavel.
– Je veux mon verre, bordel !
Pavel lui donna son verre de côtes qu’il but d’un trait. La tension montait. Des soupirs, des raclements de gorge, des mouchoirs essuyaient des fronts en sueur.
– C’est extraordinaire qu’il se souvienne de toutes les pièces. Quelle mémoire ! dit Tomasz.
– Ta gueule ! lança Vladimir.
– J’ai soif, dit Leonid. Ressers-moi !
Pavel lui remplit son verre. Leonid le but à moitié et le garda à la main.
– C’est quoi le dernier coup du petit ? demanda-t-il d’une voix inhabituelle.
– Il a porté son cavalier de c3 et a pris le pion en b5.
À partir de ce moment, rien ne s’est passé comme prévu. Au quarante et unième coup, je devais lui prendre sa tour noire et forcer l’échange des tours pour lui enlever son dernier fou. Il attendait. Des gouttes de transpiration coulaient de ses tempes. Ses deux mains ont agrippé son visage. Il est resté de longues minutes, recroquevillé, tendu, ses doigts accrochés dans ses cheveux.
– Ce n’est pas possible ! fit-il.
– Si, je t’assure, dit Pavel.
Je ne suis pour rien dans ce qui est arrivé par la suite. J’avais fait ce qui était convenu. C’est Leonid qui a changé. Au lieu de mettre sa tour g1 en f1 comme l’avait fait Konstantinopolsky, il a déplacé sa dame en c6. Je ne savais pas quoi répondre. Ce n’était pas prévu ! Autour de nous, personne ne remarquait le changement. Je lui ai donné un coup de pied sous la table. Il a souri. Soudain, j’ai compris. Il avait trouvé mieux que Botvinnik. C’était plus fort que lui. Il n’a pas pu s’en empêcher. Il savait que ça allait lui coûter une petite fortune. Il a joué contre lui-même. Aucun des milliers de joueurs qui avaient étudié et disséqué cette partie n’avait vu que Konstantinopolsky pouvait gagner. Leonid a été plus doué que son maître. J’avais la certitude de ne pouvoir m’en sortir. Botvinnik allait perdre. Dans le groupe, certains ont senti que ça commençait à sentir le roussi pour moi. Igor me fixait d’un air navré. J’ai fait ce que j’ai pu pour ne pas perdre la face. Cette partie serait conforme à la morale. Goliath allait gagner et David se prendre une dérouillée.
Victor Volodine cherchait dans le fond de sa mémoire des réminiscences de ce jeu stupide. Sa dernière partie remontait à la guerre civile, lors du siège de Perekop en octobre 1920 avant son évacuation avec l’armée de Wrangel. Il avait vingt ans et n’y avait pas joué depuis quarante-trois ans. Il comprit à l’effervescence joyeuse qui agitait les spectateurs et à leurs réflexions désobligeantes que ça tournait au vinaigre.
– Vous perdez la main, Victor ?
– On vous a connu plus malin.
– Quelle idée de miser sur le gamin.
– À un moment, j’ai eu peur. Le petit a bien joué. Il l’a mis en difficulté. Leonid a renversé la situation.
– Préparez le pognon, Victor.
– On va boire à votre santé !
– Que se passe-t-il ? demanda Victor. Le petit va gagner.
– Il est mat dans trois coups. Il ne pourra pas y échapper, affirma Vladimir.
– Ce n’est pas possible !
Au cinquantième coup, au moment où j’allais être battu par Leonid, Victor, furieux, balaya le plateau de la main et envoya valser les pièces dans la salle. Avant qu’on ait pu revenir de notre stupeur, Leonid enleva ses lunettes, constata les dégâts, lui sauta dessus et lui balança plusieurs coups de poing sur le visage. Il frappait avec fureur. On a réalisé qu’il allait le tuer. Ils s’y sont mis à plusieurs pour les séparer. Il donnait des coups de pied dans le ventre de Victor. Avec une fougue inattendue pour son volume, celui-ci s’est redressé. Il avait un cocard sur l’œil. Son arcade sourcilière saignait avec abondance. Il a disparu sans demander son reste. Ils ont relâché Leonid. Sa chemise était rouge du sang de son patron.
– J’allais le battre ! hurlait Leonid.
– C’est certain. Il n’y a pas de mérite à battre Michel, dit Pavel.
– Imbécile ! C’est Botvinnik que j’allais battre !
Personne n’a compris. À part moi. La partie n’étant pas arrivée à son terme, ils ont, après une longue discussion, estimé qu’il n’y avait pas lieu de payer ou réclamer les paris. Chacun en est resté là, pas mécontent de s’en sortir à bon compte.
– Finalement, tu ne joues pas si mal, affirma Vladimir.
– Tu as fait des progrès, dit Igor. Je suis content.
– Il est devenu comme nous, a conclu Leonid.
Et il a été pris d’un rire nerveux, interminable et contagieux. À gorge déployée, sans pouvoir s’arrêter. À en perdre le souffle. Il en avait les larmes aux yeux, il hoquetait. On ne savait plus s’il riait ou se tordait de douleur.
– Ma cousine avait des crises d’épilepsie. Ça y ressemble, observa Virgil.
– Ce n’est pas de l’épilepsie, affirma Igor. C’est un fou rire bizarre.
Ils se sont dit qu’il avait perdu la boule comme certains grands joueurs. Ils montaient à un tel sommet de réflexion, de pureté intellectuelle et de concentration cérébrale qu’ils basculaient de l’autre côté. Les plus intelligents d’entre nous n’utilisent que cinq ou six pour cent des ressources de leur matière grise. Eux gagnaient quelques pour cent, passaient dans un monde où le commun des mortels ne pouvait les suivre. Ça leur permettait de jouer des parties contre Jésus-Christ, Napoléon, Einstein ou eux-mêmes. On racontait l’histoire d’un grand maître espagnol qui, après avoir mis plusieurs branlées à Freud et Marx, jouait depuis dix-sept ans une partie pleine de rebondissements contre le Diable en personne. Ce dernier serait en mauvaise posture. Leonid revint parmi nous assez vite. Il était blême, épuisé, tremblant. Sa lèvre inférieure tressautait. Il pleurait comme un gamin.
– J’ai battu Botvinnik !
J’ai profité du brouhaha pour m’éclipser. Dehors, il bruinait. J’avais envie d’une cigarette. J’hésitais à m’acheter un paquet. Sacha attendait au passage clouté. Je suis resté sur le pas de la porte. Je ne voulais pas lui parler. Le feu est passé au rouge. Il n’a pas traversé. Il s’est retourné, m’a aperçu et souri. Il est venu vers moi.
– Vous avez fait des progrès, mon petit Michel, je vous félicite. Ou c’est ce pauvre Leonid qui se ramollit.
Un instant, j’ai eu peur qu’il n’ait reconnu la partie.
– Je ne sais pas si c’est Leonid qui avait trop bu ou vous qui avez eu de l’inspiration. J’ai du mal à y croire. La chance n’intervient pas aux échecs. Comment avez-vous fait pour lui résister ? J’ai cru que vous alliez le battre. C’était inéluctable. Pour le mettre en difficulté, il faut être talentueux. Vous avez joué comme un grand maître pendant quarante coups, Et puis, tout a basculé. Il s’en est sorti par une pirouette et vous avez joué comme une patate. Comme si vous ne saviez plus quoi faire ? Et ce porc de Volodine qui mise sur vous et contre Leonid, même masqué, c’était surréaliste. Vous avez de la chance que les autres soient d’indécrottables naïfs.
Il attendait ma réponse avec son sourire en coin et ses yeux plissés. Il m’a offert une Gauloise et donné du feu. Admettre que c’était une partie trafiquée, c’était reconnaître que j’étais un bidon. Si je disais la vérité, ça le dégoûterait d’avoir un tricheur comme ami. Je fumais à pleins poumons. En soutenant son regard. J’allais lui révéler la vérité quand j’ai été sauvé par l’arrivée d’Igor.
– Qu’est-ce que tu fous avec ce type ?
– On ne fait rien de mal. On discute.
– Ce n’est pas possible, Michel. Tu es avec lui ou avec nous ?
Mon regard allait de l’un à l’autre. Sacha restait impassible. Igor était rouge. J’avais peur qu’il lui saute dessus.
– Si tu me disais pourquoi, je pourrais comprendre.
– Ce sont de vieilles histoires qui ne te regardent pas. Je ne te dirai qu’une chose : méfie-toi de lui.
Sacha a choisi pour moi :
– Ne vous donnez pas cette peine, Michel.
– Je te préviens, a menacé Igor. On ne veut plus te voir ici. La prochaine fois que tu te ramènes, je te casse la gueule. C’est le dernier avertissement !
Sacha a souri et haussé les épaules.
– Je suis terrorisé. Je ne vais pas dormir de la nuit, a-t-il répondu d’une voix calme.
Il a fait demi-tour et s’est éloigné avenue Denfert-Rochereau d’un pas tranquille.
– Tu es libre de le rejoindre, m’a dit Igor. Mais il ne faudra pas revenir dans ce club.
– Je suis avec vous, Igor.
Il m’a mis la main sur l’épaule et m’a serré contre lui.
– J’en suis heureux, Michel. Tu as fait de sacrés progrès. Je t’ai parlé de mon fils ?
– Pas beaucoup.
– Il a ton âge. Vous vous seriez bien entendus. Tu fumes maintenant ? C’est nouveau ?
– Une de temps en temps.
Igor nous raconta les retrouvailles entre le patron et son employé. Victor avait le bras en écharpe, un œil fermé, une lèvre ouverte, le visage tuméfié d’une belle couleur violette, deux dents en moins et une bouche de travers qui le faisait zozoter. Il s’apprêtait à signifier à Leonid son licenciement pour faute très lourde avec coups et blessures qui auraient pu entraîner la mort de son supérieur hiérarchique. Celui-ci ne l’avait pas laissé terminer.
– Si tu me licencies, je te saigne comme un porc que tu es. Je prendrai le poignard de Raspoutine que tu m’as offert. Je n’ose pas te dire ce que je vais te faire. Tu me connais, Victor Anatolievitch, je ne plaisante pas. Tu te souviens de ce qu’on leur faisait aux blancs quand on en attrapait un ? Tu vas souffrir avant de crever.
Après réflexion, Victor renonça à le licencier. Il fit comme si rien ne s’était passé et raconta qu’il avait glissé dans les escaliers de sa maison de L’Haÿ-les-Roses.
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