Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 65 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 5

5

 

Nicolas me mettait la pression pour que je lui prête les disques de Pierre. Il insistait. Je tenais bon. On ne peut pas toujours dire non à son meilleur ami, ou alors c'est, comme il me le répétait, qu’on n’est pas amis.

– T’es dégueulasse, Michel, je te prête les miens !

– Ceux-là ne sont pas à moi. J’en suis le dépositaire.

– Tu te fous de moi ! Ils sont à toi. Pierre est mort et sa sœur s’est barrée !

Ce n’était pas facile à vivre. Surtout quand cet ami est doué en maths et assis à côté de vous. Je passais chez lui. J’en apportais deux ou trois. On les écoutait à fond en fermant les yeux et je repartais avec. Il avait une passion pour Fats Domino et connaissait les paroles par cœur.

Il a fini par trouver une solution astucieuse. Pour son anniversaire, ses parents lui ont offert un magnétophone Philips à bande magnétique réversible. Je n’ai pas pu refuser qu’il les enregistre. Malgré des efforts répétés, le résultat variait de médiocre à mauvais. Quoi qu’on fasse pour éviter les bruits, il restait des grésillements, des chuintements, des craquements et un souffle sableux. On exigeait le silence absolu de ses frères. On calfeutrait les fenêtres et retenait notre respiration. On se réfugiait dans la salle de bains qui donnait sur la cour. J’actionnais le bras du pick-up. Il appuyait sur la touche « enregistrement ». On restait immobiles comme des statues jusqu’à la fin de la chanson. On ne pouvait pas éliminer les parasites. Il a fallu s’en contenter.

– C’est mieux que rien. D’ici la fin de l’année, on aura tout enregistré.

Au-delà d’un certain volume, on n’entendait plus la friture. C’est l’avantage du rock'n’roll. Rien ne lui résiste. On a essayé de passer le disque et son enregistrement. On n’est pas arrivés à synchroniser les deux. On obtenait un effet d’écho.

En sortant de chez Nicolas, j’ai aperçu Sacha, assis sur un banc de la place Maubert. Il fumait en faisant des ronds. Il m’a regardé approcher avec son sourire ambigu.

– Paris est petit, lui ai-je dit.

– On fréquente le même quartier. J’habite à cinq minutes.

– Je ne savais pas.

– J’ai vos photos. Si vous m’attendez, je vais les chercher.

– Ce n’est pas pressé.

– Elles sont superbes.

– Vous croyez ?

– Je m’y connais. J’ai été surpris. Il y en a trois ou quatre vraiment réussies. Venez, on va les chercher.

Je lui ai emboîté le pas. Sacha habitait un bel immeuble rue Monge mais logeait au septième étage sans ascenseur. L’escalier de service était pourri et n’avait pas été nettoyé depuis des années. Les marches en bois étaient déchaussées. L’humidité avait décrépi les murs. La peinture cloquait. Des fils électriques pendouillaient. Il n’y avait plus d’ampoule sur les deux premiers niveaux. La montée a été longue et pesante. Sacha avait la respiration haletante. Quand on est arrivés en haut, il était rouge. Il s’est éventé avec la main et a repris son souffle.

– J’arrête la cigarette.

Un couloir sombre et étroit desservait une douzaine de chambres de bonnes. Sacha a ouvert la troisième porte. On est entrés dans une pièce spartiate d’une douzaine de mètres carrés éclairée par un vasistas haut perché. Un lit à une place fait au carré, une étagère chargée de livres, une table rectangulaire avec de la vaisselle dépareillée, une coupe de fruits avec deux pommes, un cendrier plein à ras bord, une chaise, une armoire sans porte avec quelques vêtements, aucune décoration, le tout rangé avec un soin maniaque. Le seul luxe apparent était un poste à galène vieillot qui reposait sur un tabouret et un vieux phonographe avec une pile de 78-tours.

– Ce n’est pas grand et ça ne coûte pas cher.

– Ça fait longtemps que vous habitez ici ?

– Un an après mon arrivée en France, Kessel m’a trouvé cette piaule.

– Vous le connaissez ?

– Un peu. De temps en temps, il nous donne un coup de main.

Il a enlevé son pardessus et l’a jeté sur le lit.

– Vous avez soif ? Il n’y a pas le choix. Je n’ai que de l’eau.

Il a pris une bouteille et il est sorti de la chambre pour la remplir au robinet, au fond du couloir. J’ai jeté un œil sur sa rangée de livres. Des auteurs inconnus. Il est revenu, a servi deux verres et m’en a tendu un.

– Vous êtes de quelle nationalité ? ai-je demandé.

– D’après vous ?

– Il n’y a aucun signe. Il n’y a que des livres en français.

– Quand je suis parti de Russie, je n’ai pas eu le temps d’emporter quoi que ce soit. Pour en trouver à Paris, en russe, il faut des moyens. Pour me procurer des romans intéressants, je vais à la bibliothèque municipale.

– Je ne vous ai jamais vu.

– Pour vous, c’est un endroit de passage. Vous rendez vos livres, vous en prenez d’autres. Vous bavardez cinq minutes avec Christiane et repartez en coup de vent. Moi, je ne suis pas pressé. Je suis assis. Je lis sur place. Au chaud. J’en profite jusqu’à la fermeture. Il n’y a pas de chauffage central ici.

– Il doit faire froid. Surtout la nuit.

– Quand vous avez vécu à Leningrad, vous avez l’habitude des températures polaires. Nous avons le cuir endurci. Vous voulez voir vos photos ?

– Avec plaisir.

Il est sorti de la chambre, a scruté de part et d’autre le couloir désert. On n’entendait pas un bruit. Il a attendu que la lumière s’éteigne. Il a posé la main sur sa bouche.

– Suivez-moi, a-t-il chuchoté.

Il avançait sur la pointe des chaussures. Nous avons descendu quelques marches dans l’obscurité. Sur le palier intermédiaire, il a ouvert une porte avec précaution. Il est entré dans les W-C à la turque. Il m’a fait signe de le suivre. J’ai eu un instant d’hésitation. Il a vu ma réticence.

– Ne craignez rien, a-t-il murmuré.

Je l’ai suivi à l’intérieur. Il a fermé la porte avec le loquet. Il a plongé la main à l’intérieur de sa chemise et a tiré un fin cordon autour de son cou. La cordelette retenait une clé pointue aux pans affilés. Il s’est appuyé sur le rebord en ciment et s’est élevé avec agilité. En équilibre, il a ouvert un regard avec la clé et fait basculer le panneau métallique. Il a plongé la main à l’aveugle à l’intérieur, a tâtonné et en a extrait un dossier en carton. Il me l’a tendu. Je l’ai pris. Il a reposé la plaque, a fermé le regard et il est redescendu. Il s’est essuyé les paumes et a remis la cordelette sous sa chemise. Nous sommes sortis des W-C. Il est resté aux aguets. Rassuré par le silence, il a avancé, sans allumer la lumière. Nous avons descendu les escaliers et avons débouché dans la rue. Il s’est engouffré sous le porche voisin. Nous avons débouché dans les Arènes de Lutèce. Nous nous sommes assis sur un banc au soleil. Il m’a désigné l’immeuble. Il s’est allumé une cigarette.

– C’est là que j’habite. Si vous mettez la chaise sur la table, que vous montez dessus et que vous vous hissez à la force des bras sur le toit, vous avez une vue superbe sur Paris.

– Je peux vous demander pour quelle raison vous mettez ça dans les toilettes ?

– Vous avez vu la porte de ma chambre ? Une feuille de papier à cigarette. Un coup d’épaule et on rentre chez moi. À cet étage, les gens travaillent. Dans la journée, c’est un endroit désert. Les chambres sont souvent cambriolées. À ma voisine qui est vendeuse à la boulangerie de la place Monge, ils lui ont même piqué son rouge à lèvres et son fer à repasser. Vous savez ce qu’ils m’ont pris ? Mon radiateur électrique ! Et en plus ce sont des vandales. C’est donc là où je cache mes trésors et je fais comme Alena Ivanovna, la vieille usurière de Crime et châtiment, la clé de ma cassette, je la porte autour de mon cou. Personne ne pensera à chercher dans les chiottes, vous ne croyez pas ?

– Pourquoi vous me le dites ?

– J’ai confiance en vous.

– Vraiment ?

– N’en parlez à personne.

– D’accord.

– À vos amis du Club, il ne faut pas leur dire que l’on se connaît.

– Comme vous voulez.

– Ce sera un secret entre nous.

Il a pris le dossier en carton et l’a ouvert. Il a sorti mes agrandissements. Les photographies de la fontaine Médicis étaient posées sur des cartons rigides et dessus, il avait collé une marie-louise qui faisait ressortir les détails du noir et blanc. J’étais bouche bée.

– C’est du 18 × 24. C’est un bon format. Il y en a plusieurs qui sont très réussies.

– Vous trouvez ?

– Vous avez du talent, Michel. Je m’y connais. Croyez-moi. Des photos, n’importe quel imbécile est capable d’appuyer sur le bouton. Des photographes, il n’y en a pas beaucoup. Vous savez cadrer, aller à l’essentiel, trouver l’axe efficace, chercher la lumière utile et décider au bon moment.

– Je suis content. Vous ne pouvez pas savoir. C’est la première fois qu’on me dit ça.

– Pourtant, les compliments, ce n’est pas mon genre.

– Le carton les met en valeur.

– Ne vous y trompez pas. Ce n’est pas comme un cadre pour un tableau. Je ne l’utilise pas pour faire joli. C’est un espace pour reposer la vue. Il est là pour isoler la photo. Rien ne doit la parasiter. Si la photo est médiocre, ça ne la rendra pas meilleure.

– Vous ne trouvez pas que je suis trop près ?

– Au contraire, c’est ça qui est intéressant, vous ne commettez pas l’erreur des débutants qui essayent de maîtriser la perspective. On ne l’attrape pas comme ça. Vous évitez les plongées ou les contre-plongées qui déforment et écrasent les sujets. L’appareil doit être solidaire de l’œil et rester à son niveau. Il n’a pas à faire de la gymnastique.

– Présentées comme ça, elles sont formidables. Le problème, c’est que je ne peux pas vous les payer.

– Je ne vous demande pas d’argent. Mes amis, je ne les fais pas payer.

– Pourquoi vous dites qu’on est amis ?

– On n’est pas amis ?

– Si… mais…

– Qu’il y a-t-il, Michel ? Vous ne vous sentez pas à l’aise avec moi ?

– Ce qui me dérange, c’est qu’on se vouvoie. Mes amis, je les tutoie. Je me sentirais plus à l’aise si on se tutoyait.

– J’ai horreur du tutoiement. Je préférerais qu’on continue ainsi. On peut être amis sans être familiers.

– Comme vous voulez.

– Avec le temps, peut-être. Si vous le permettez, j’en prendrai une ou deux.

– Vous voulez mes photos ?

– J’aime réunir des photographes sur un même thème. Je vais organiser une petite exposition sur les sculptures de plein air. Je les mettrai dans la vitrine, si vous acceptez.

– J’en serais ravi.

– J’hésite entre ces deux-là.

Il regardait deux planches de Polyphème, en gros plan, profil droit. Une tache de soleil éclairait le visage en bronze qui exprimait sa douleur infinie.

– On a l’impression qu’il est vivant. Je choisis celle-ci. Je vous la rendrai après l’exposition.

Sacha était différent. Il n’avait pas le tempérament slave. Il ne s’énervait pas, parlait d’une voix douce et posée, un peu fatiguée, et vous fixait avec un sourire narquois. Je me suis demandé s’il jouait à cultiver ce côté énigmatique. Je ne crois pas. Il traînait dans le quartier. Je l’apercevais en train de lire, assis sur un banc du Luxembourg, entouré de moineaux qui venaient manger dans sa main les miettes de sa baguette de pain. On se croisait n’importe où. On discutait sur le trottoir pendant des heures. Il travaillait à Fotorama quand ça lui chantait. S’il l’avait voulu, il aurait pu avoir des papiers en règle. Il ne faisait aucune démarche pour en obtenir ou avoir un poste régulier. À plusieurs reprises, je suis revenu à la charge pour savoir pourquoi les membres du Club lui en voulaient. Il haussait les épaules, fataliste.

– Je ne leur ai rien fait de mal. Je suis comme les autres, si je ne m’étais pas sauvé, je serais au fin fond de la Sibérie. Dans un trou gelé. Je profite de chaque jour comme d’un cadeau. Durant des années, j’ai travaillé comme un fou, sans compter mon temps, sans prendre de repos. Pour rien. Ce temps m’avait été donné et je l’ai perdu. Aujourd’hui, je lis, je dors, j’écoute les concerts à la radio, je flâne dans Paris, je bavarde avec les gens, je vais au cinéma, je fais la sieste, je nourris les chats du quartier et quand je n’ai plus un rond, je me faufile entre les mailles du filet ou je vais bosser. Le minimum vital. Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. Le scandale, ce n’est pas l’exploitation, c’est notre connerie. Ces contraintes qu’on s’impose pour avoir le superflu et l’inutile. Le pire, c’est les pigeons qui triment pour des prunes. Le problème, ce n’est pas les patrons, c’est le fric qui nous rend esclaves. Le jour de la grande bifurcation, celui qui a eu raison, ce n’est pas le couillon qui est descendu de l’arbre pour devenir sapiens, c’est le singe qui a continué à cueillir les fruits en se grattant le ventre. Les hommes n’ont rien compris à l’Évolution. Celui qui travaille est le roi des cons.

 

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