Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 9
9
Depuis Moscou, l’Iliouchine 12 volait au-dessus d’une masse compacte de nuages. À l’est, un soleil blanc éclairait un ciel immaculé. Face à ce spectacle magique, Leonid et Sergueï, son copilote, en oubliaient le vacarme abrutissant des moteurs.
– Tu as des projets pour ce soir ? demanda Leonid.
– J’ai envie d’aller au cinéma. Au moins, à Londres, on peut voir des films américains.
Il se tourna vers le radio qui, à l’arrière du poste de pilotage, était absorbé dans son travail et n’écoutait pas, pour une fois, leur conversation. Alexandra, la nouvelle hôtesse de l’air dont on disait, avec raison, qu’elle avait le plus beau derrière de la compagnie, leur apporta du thé brûlant et des biscuits. À l’instant où elle donnait la tasse à Leonid, celui-ci tendit l’oreille d’un air inquiet.
– Vous entendez, Alexandra Viktorovna ?
– Rien de particulier, mon commandant.
– Je vous l’ai déjà dit, ma petite, appelez-moi Leonid.
– Mon commandant, il y a un bruit bizarre sur le moteur numéro 2, comme si un type tapait avec un petit marteau ! lança Sergueï, affolé.
Leonid tendit l’oreille et fit une moue catastrophée.
– Camarade copilote, il faut confisquer le marteau au type du moteur numéro 2 !
Sergueï manipula des boutons. Des voyants s’allumèrent et s’éteignirent.
– Petit marteau confisqué au type du moteur numéro 2, mon commandant.
– Et voilà, Alexandra. Plus de bruit. Vous avez beaucoup de chance de m’avoir dans cet avion.
– Mon commandant, j’entends des gémissements qui proviennent du moteur numéro 2.
– Sergueï Ivanovitch, le moment est venu de rendre le petit marteau au type du moteur numéro 2.
Sergueï manipula les mêmes boutons.
– Marteau rendu, mon commandant. Le type demande une faucille.
Ils éclatèrent de rire. Le radio se leva et tendit une dépêche à Leonid.
– Mauvaises nouvelles de Londres, mon commandant, fit le radio.
Si le smog de l’hiver 52 fut le plus meurtrier, avec quatre mille morts dus au gaz sulfureux des centaines de milliers de poêles au charbon, des gaz d’échappement et des rejets industriels, celui de l’hiver 51 restera dans les annales comme un des pires qu’ait connus la capitale britannique. On ne voyait rien à vingt mètres et ça puait l’œuf pourri. Les Londoniens, qui en avaient vu d’autres, se racontaient de délicieuses blagues sur les bains fortuits dans les eaux de la Tamise, un peu fraîches en cette saison, n’est-ce pas, et s’encourageaient en se rappelant que, grâce à ce brouillard fantomatique, Claude Monet avait inventé l’impressionnisme. À plusieurs reprises, Londres fut coupée du reste du monde. Aucun avion ne pouvait se poser à Heathrow. Ce mardi 9 janvier 51, quand Leonid reçut l’ordre de se dérouter sur Paris, il pensait se poser au Bourget. L’aéroport parisien était saturé par ces arrivées inattendues et il fut détourné sur Orly. En cette fin de journée, personne ne pouvait lui donner d’indication sur la durée de leur immobilisation. Leonid craignait la mauvaise humeur de ses passagers. L’annonce de ce retard ne provoqua aucune réaction négative en cabine. Sur les deux douzaines de Russes, Leonid transportait un vice-ministre et une délégation de sept membres du Soviet suprême qui décidèrent de profiter de ce contretemps météorologique pour développer les relations franco-soviétiques. Il fallait trouver des taxis et un hôtel pour la délégation. Y aurait-il des places au Meurice ?
Dans l’aérogare, la délégation du Soviet suprême prit d’assaut le seul guichet ouvert où rien n’était prévu pour les accueillir. Une femme jeune et altière, vêtue de l’uniforme d’Air France en serge de laine bleu pétrole avec sa veste à soufflets et son béret en feutre, affichait un sourire imperturbable. Deux des représentants du peuple avaient des notions de français qu’elle mettait une mauvaise volonté évidente à ne pas comprendre.
– Ici, vous êtes à Air France. Pas à l’office du tourisme, répondait-elle sans se départir de son sourire exaspérant.
– Où office tourisme ?
– À cette heure, il est fermé. Essayez sur les Champs-Élysées.
– Vous téléphoner Champs-Élysées.
– Vous pouvez utiliser les cabines publiques, un peu plus loin dans le hall.
Ils y allèrent. Le bureau des PTT obéissait aux horaires nationaux. L’opératrice avait fermé son rideau métallique. La responsable d’Air France refusa qu’on utilise son téléphone.
– C’est une ligne interne réservée au service.
– Moi plaindre compagnie, rugit le vice-ministre.
– Vous devez vous adresser au bureau des réclamations.
– Où bureau ?
– Au premier étage. Il est fermé. Il ouvrira demain.
Leonid arriva au comptoir d’Air France avec les quatre membres de son équipage au moment où le vice-ministre insultait en russe la responsable. Et ce qui l’énervait le plus, c’était ce sourire qui ne la quittait pas. Leonid resta un instant à détailler cette femme à la beauté sculpturale. Elle avait le front large, de longs cheveux auburn qui tombaient en boucles sur les épaules, des yeux bleu turquoise et des sourcils immenses. Il avait l’impression confuse de l’avoir vue auparavant. Si j’avais rencontré cette femme, je saurais où et quand. Je n’aurais pas oublié ce visage, pensa-t-il. Elle ressemblait à une actrice américaine. Au cinéma, Leonid ne mémorisait pas le nom des artistes, à part Chaplin et Laurel et Hardy. La seule comédienne qu’il identifiait était Greta Garbo. Cette femme, c’était son contraire. Apostrophé par le vice-ministre, il lui promit qu’il allait arranger les choses avec elle.
– Moi pas parler français, lui dit-il avec son sourire le plus convaincant.
Il poursuivit avec son anglais aéronautique. Ses explications laborieuses se heurtaient à un mur. Elle parlait un anglais sans accent.
– Vous, française ou anglaise ?
– Ma nationalité ne vous regarde pas.
– Pouvez-vous parler moins vite ?
– Je vais vous le répéter une dernière fois. Vous êtes à Orly, pas au Bourget.
– C’est à cause du brouillard sur Londres.
– Je n’ai reçu aucune instruction. Mon service est terminé.
– Vous devez nous aider.
– Vous êtes à Air France, pas à Aeroflot.
– Nous sommes perdus, nous ne savons pas où aller.
– Je ne suis pas une agence de voyages.
– Je vais être obligé de prévenir l’ambassade.
– Vous pouvez téléphoner au pape et au président des États-Unis. Et arrêtez de me sourire de cette façon idiote, vous vous prenez pour Cary Grant ?
La femme tira la grille de son comptoir, la verrouilla à clé et disparut dans un bureau. Le vice-ministre et la délégation mirent cet incident sur le caractère pimenté des femmes françaises, ce qui laissait augurer un séjour plus agréable qu’à Londres. L’aérogare se vidait. Ils se précipitèrent à l’extérieur et s’engouffrèrent dans des taxis. Les cinq membres d’équipage se retrouvèrent face au dernier, qui refusa de tous les embarquer : il n’avait que quatre places disponibles. Ils insistèrent et lui promirent un gros pourboire. Il refusa et mit un point d’honneur à justifier la réputation des taxis parisiens.
– Trois à l’arrière et un devant. Dépêchez-vous ou je m’en vais !
Un commandant de bord doit s’assurer de la sécurité de son équipage. Il les laissa partir et guetta un taxi qui avait peu de chances d’arriver. Il patientait avec résignation quand il vit une 203 blanche passer à côté de lui, s’arrêter et faire marche arrière. La vitre passager se baissa et la responsable d’Air France apparut. Leonid sentit une bouffée d’optimisme l’envahir. Il s’avança.
– Vous allez à Paris ? lui demanda-t-elle avec un sourire énigmatique.
– Vous me sauvez la vie.
– Désolée, je ne suis pas taxi. Comme je suis dans un bon jour, je vais vous indiquer le chemin. Vous allez tout droit et vous trouverez la nationale 7. Vous la prenez sur votre droite. Vous attraperez peut-être un taxi ou un bus. Sinon, Paris n’est pas loin. Vous ne pouvez pas vous tromper. Vous avez de la chance. Il ne pleut pas. Vous voyez, il ne faut pas grand-chose pour qu’un homme arrête de faire le beau. Dix kilomètres à pied et finis les sourires. À quoi ça tient !
Elle démarra. Il la vit disparaître. Il trouva la nationale où les voitures roulaient comme des bolides. Il tendit le pouce. Aucun véhicule ne s’arrêta. Il poursuivit sa route. Il avançait en faisant du stop. À un croisement, après une demi-heure, un panneau indiquait : « Paris : 11 km ». Il releva le col de son blouson. Sur le côté droit de la route, il aperçut une tache blanche qui, au fur et à mesure, prenait la forme d’une voiture. La 203 gisait sur le bas-côté, le pneu avant gauche éventré. La femme faisait des signes de main aux voitures qui la frôlaient. Les pans de son manteau volaient. Quand elle vit Leonid, elle s’immobilisa et remit de l’ordre dans sa tenue.
– Bonsoir, dit-elle. Je ne pensais pas vous revoir si vite.
– Vous avez de la chance, il ne pleut pas.
– Je n’ai pas vu le nid-de-poule.
– Je croyais que les trous sur les routes, c’était en Russie. Grâce à vous, à l’avenir, je serai attentif. Vous ne changez pas la roue ? Il doit y avoir un mode d’emploi dans la boîte à gants.
Elle lui montra la manivelle qui gisait près de la roue crevée.
– C’est impossible. Je n’y arrive pas. Vous pouvez m’aider ?
– Désolé, je suis commandant de bord, pas dépanneur.
– Vous n’êtes pas galant.
– Moi ! Au contraire ! Je vais vous rendre service. Vous devez chercher un garagiste. Si vous continuez sur cette route, vous trouverez un garage. Maintenant, ils sont fermés. Ils vous dépanneront demain matin.
– Profitez-en. Défoulez-vous.
– Une petite crevaison, et hop : un sourire.
Cette femme avait un regard qui le troublait. Leonid se sentait tout petit. Souvent, au cours des années suivantes, et jusqu’à sa dernière heure, il repenserait à cet instant précis où sa vie avait basculé. Il se souvenait de l’interminable silence qui avait suivi cette dernière phrase, d’avoir hésité, que son ange gardien lui avait dit : « Réagis, Leonid Mikhaïlovitch. Tu vas te faire avoir. Tu n’es pas de taille. Elle va te manger vivant. Continue vers Paris. Sauve-toi. Laisse-la se débrouiller avec son pneu crevé. » Pourquoi ne l’avait-il pas écouté ? Au hasard des époques, les réponses changeaient. Longtemps, il pensa que la voix de notre mauvaise conscience était faite pour ne pas être obéie. Sinon, le remords n’existerait pas et une vie sans regrets n’a pas d’intérêt. Ensuite, il avait conclu qu’aucun homme ne pouvait résister à un pareil sourire ou ce n’était pas un homme. Aujourd’hui, il se disait qu’il avait été con, comme tous les hommes sont cons devant un sourire de femme. Leonid se baissa, ramassa la manivelle pour changer la roue, et ses ennuis commencèrent.
Impossible d’enlever l’enjoliveur, de dévisser les écrous, de trouver l’emplacement où bloquer le cric, de le lever avec la manivelle. À croire qu’un ingénieur sadique avait juré d’assassiner celui qui essayerait d’aider une femme en peine. Pendant la guerre, Leonid avait changé des moteurs d’une demi-tonne, des pneus d’avion plus lourds que lui, des trains d’atterrissage en miettes, rectifié et raccordé des pièces incompatibles, ce n’était pas une Peugeot qui allait le ridiculiser. Il s’arc-bouta, se bloqua les reins, cria, s’arracha la peau des doigts, il ne put bouger les écrous, à croire qu’ils étaient soudés. Il hurla, entendit ses vertèbres craquer. Ses muscles se déchiraient. Son sang se bloquait dans son cerveau. L’air manquait à ses poumons. Une seconde avant l’explosion de son cœur, il réussit à en faire bouger un. Les trois autres lui demandèrent autant d’efforts.
Une heure plus tard, il était en nage, les genoux meurtris, les mains et le visage noirs de crasse et de cambouis, son pantalon et sa chemise souillés de terre, de graisse et de transpiration. Il se redressa, tremblant, le souffle court.
– Vous n’y seriez pas arrivée, observa-t-il, épuisé.
Elle s’approcha de lui, essuya son front maculé de sueur. Sa main caressa son visage. Elle se colla contre lui. Il sentit un parfum qu’il n’avait jamais respiré, une odeur lointaine d’Orient et d’horizon en flammes. Elle lui passa les mains autour des épaules, l’attira vers elle et posa sa bouche sur sa bouche. Il la prit dans ses bras avec la force qui lui restait. L’époque était aux longs baisers. Le leur dura une éternité. Les voitures qui passaient klaxonnaient. Ils n’entendaient rien.
Après le plus long baiser de sa vie, il y eut la plus longue nuit. Leonid, qui en avait connu de nombreuses, à Leningrad et Moscou, qu’il qualifiait de sublimes, phénoménales, époustouflantes, mémorables ou ahurissantes, ne trouva aucun adjectif pour caractériser cette nuit qui le laissa sans voix. Comme si, dans ses ténèbres, il s’était approché du tabernacle interdit et avait été marqué à jamais au fer rouge.
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