Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 64 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 4

4

 

Quand je suis rentré du lycée, grand-père Enzo était dans le salon, assis sur un fauteuil, avec une valise de chaque côté et un sac entouré d’une ficelle. Maria lui avait fait un café au lait et offert des sablés maison. Il nous attendait en fumant sa pipe. Il n’avait pas prévenu de son arrivée. On a été surpris de le voir. Il venait trois-quatre jours à Paris, le temps de régler quelques affaires. Mon père a insisté pour qu’il dorme chez nous. Ma mère ne voulait pas. On les entendait discuter dans la cuisine sans comprendre ce qu’ils disaient. Elle a fini par accepter. Ils lui ont proposé la chambre de Franck.

Au cours du dîner, il nous a révélé la raison de sa venue à Paris. On a été stupéfaits. Il avait décidé de quitter la France et de retourner en Italie. Avec la maladie de grand-mère, il avait remis ce projet qui lui trottait en tête depuis longtemps. Son père était originaire de Fontanellato, un village des environs de Parme. Il n’avait eu aucun mal à retrouver la famille restée au pays quand son père et ses deux frères cadets avaient émigré en France pour trouver du travail. Son cousin, fils de l’aîné des Marini, avait récupéré la ferme familiale. Il l’avait contacté. Ricardo Marini l’avait invité à revenir chez lui où sa chambre et sa famille l’attendaient.

– Tu es malade ? Tu es tombé sur la tête ! s’est exclamé mon père.

– Paul, ça n’a rien d’extraordinaire.

– Tu nous as toujours dit que notre pays, c’était la France.

– L’Italie me manque.

– Si au moins tu y étais allé, ne serait-ce qu’une fois, en vacances, je comprendrais. Tu n’y as jamais mis les pieds. Tout d’un coup, tu ressens l’appel du pays, c’est ça ?

– On en parlait avec ta mère. Elle voulait qu’on aille à Venise et à Rome. On n’a pas pu. J’ai commencé à apprendre l’italien. Je me débrouille un peu mais je manque de pratique.

– Comment je ferai quand tu seras là-bas ? Tu peux me le dire ?

– Pour faire quoi ?

– Pour m’occuper de toi !

– On ne t’a pas vu souvent à Lens avec ta mère.

– Tu arrives à un âge où tu pourrais avoir besoin d’aide.

– Je ne compte pas sur toi. Ni sur ton frère. Vous avez vos vies. Si tu as envie de me voir, je ne pars pas en Australie.

– Qu’est-ce qu’il fait le cousin ?

– Il a pris sa retraite. Ses enfants s’occupent de la ferme. Ils font de la tomate. Et du porc.

– C’est le jambon de Parme ? a demandé Juliette.

 

Grand-père Enzo s’est installé dans la chambre de Franck. Il n’a posé aucune question.

Le lendemain, à son réveil, je prenais mon petit déjeuner. Mon père était sur le départ. Il nous a rejoints dans la cuisine.

– Tu pars tôt au travail.

– Il faut s’accrocher.

– Je vais voir ton frère aujourd’hui.

– Tant mieux.

– Tu as tort d’être comme ça avec lui. Il a eu des malheurs. Il faut le comprendre.

– Moi aussi, j’ai des problèmes, papa.

– Je peux t’aider, Paul ?

– S’il y avait une solution, je le saurais.

– Il faudrait qu’on se voie avant mon départ. En tête à tête.

– Si tu pars, on ne se verra plus.

– Depuis sept ans que je suis à la retraite, je viens une fois par mois à Paris. Je venais avec ta mère, elle voyait ton frère. Le seul de la famille que j’ai vu, c’est Michel. On allait au musée du Louvre. Toi, tu n’avais pas le temps.

– Je travaille, papa. J’ai une affaire sur les bras. Et moi, les musées, ça m’ennuie.

– Je ne te reproche rien. Je veux profiter du temps qu’il me reste. Je vais visiter l’Italie.

– Pourquoi ?

– Que veux-tu que je fasse ? Aller au parc, regarder la télé, jouer à la pétanque ? Ici, la vie est grise. J’ai besoin de lumière. Aujourd’hui, j’ai envie de voir en vrai ce que j’ai admiré dans les livres. Avec ma retraite, j’ai la possibilité de vivre comme ça me plaît. De prendre mon temps. J’ai la chance d’être en bonne santé. Le cousin Ricardo est un brave homme. À Fontanellato, la ferme est grande. Tu pourras venir quand tu voudras. Au moins pour les vacances.

– Si ça se trouve, je viendrai avant.

Il est parti.

– Il a un travail fou, ai-je dit pour l’excuser. Je vais te préparer ton petit déjeuner.

– Toi, tu as le temps ou pas ?

– Cet après-midi, je n’ai pas cours, si tu veux, on va au Louvre.

– Avant mon départ, j’aimerais revoir quelque chose.

 

Sur la façade du 4 de la rue Marie-Rose, non loin de la porte d’Orléans, il y avait une plaque de marbre : « Ici, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, a vécu de juillet 1909 à juin 1912. » On a pénétré dans un immeuble bourgeois qui sentait bon l’encaustique. Il est passé devant moi. On a monté deux étages. Il a sonné à une porte. On a entendu un verrou et une chaîne qu’on tirait. Un homme âgé avec un énorme embonpoint est apparu.

– Bonjour, camarade, a-t-il dit en serrant la main de mon grand-père. Ne faites pas de bruit. Les voisins, ils n’aiment pas les visites.

Il a fermé la porte avec précaution, il est allé s’asseoir sur une chaise près de la fenêtre et a repris la lecture de son livre comme si nous n’étions pas là. L’appartement était sombre et vieillot. Je m’attendais à ce que mon grand-père me fasse le guide. Il restait immobile et silencieux face à un miroir doré sur lequel étaient collés de vieilles photos et des papiers jaunis comme s’il essayait de les déchiffrer. Dans le couloir, un drapeau rouge poussiéreux et deux vitrines remplies d’objets éclairés par une ampoule si faible qu’on ne voyait quasi rien. Au bout du couloir, la chambre de Lénine était décorée d’un papier peint à fleurs décollé et gondolé. Sur le lit, un jeu d’échecs. Au-dessus, un cadre avec une photo de Karl Marx. Le bureau en bois portait un plumier, des feuilles de papier, des enveloppes à son nom et une lampe à pétrole. La bibliothèque était remplie de livres anciens. Je me suis approché pour voir ce qu’il lisait. Les livres étaient faux et ne contenaient que du papier blanc. La chambre de Kroupskaïa, la femme de Lénine, avec un lit à une place, était austère et sentait le moisi. Les murs étaient tapissés de photos et de fac-similés de lettres. Deux lits d’enfant occupaient une alcôve obscure. Dans la cuisine sur cour, un réchaud et une marmite en fonte posée dessus. Mon grand-père m’a rejoint.

– Michel, on s’en va.

On s’apprêtait à sortir quand le vieil homme nous a demandé :

– Vous voulez signer le livre d’or ? On a eu M. Chou En-lai le mois dernier.

Mon grand-père a fait non de la tête.

– Ne faites pas de bruit dans les escaliers, a dit le gardien en fermant la porte.

Dehors, après cet appartement renfermé et pétrifié, on avait l’impression de respirer de l’air pur. Grand-père avançait avenue du Général-Leclerc d’un bon pas. J’avais du mal à le suivre. Il avait les yeux rouges.

– Ça va ? Qu’est-ce que tu as ?

Il s’est arrêté.

– Je n’aurais pas dû y retourner.

Au carrefour Alésia, il s’est précipité dans un bistrot enfumé où on jouait aux courses. Il a demandé un café et un calva, et moi un demi. Le serveur a déposé les consommations sur le comptoir. Il a mis trois sucres dans son café et a remué avec lenteur.

– Que s’est-il passé avec Franck ?

Je ne pouvais pas ne pas lui en parler. Dans le brouhaha, je lui ai raconté l’essentiel. Il m’a écouté sans me regarder et a avalé son verre de calva.

– Il va bien au moins ?

– Je ne sais pas. Je me dis que s’il avait eu un problème, on l’aurait su.

– Où il est ?

– Papa n’a rien voulu me dire.

– Comment ça se passe à la maison ?

– Maman n’a pas digéré l’histoire des bons du Trésor. Papa est coincé. Il sait que maman ne pardonnera jamais à Franck ce qu’il a fait et qu’il l’ait aidé. Et avec Maurice, ce n’est pas la joie.

– Donne-moi des nouvelles de la famille, écris-moi, mon garçon. L’adresse, c’est Enzo Marini chez Ricardo Marini à Fontanellato, Émilie-Romagne. Tu te souviendras ?

– On n’est pas loin du club d’échecs. Tu te souviens ? Je t’en ai parlé. Tu veux qu’on y aille ?

– Je n’ai pas envie.

– Un autre jour.

– Je vais partir, Michel. Après-demain.

– Tu pourrais rester. Tu n’es pas obligé de t’en aller. On jouerait aux échecs ensemble.

– Tu as vu ce temps pourri. Là-bas il fait beau.Tu viendras me voir en Italie et on jouera aux échecs des journées entières. Tu as intérêt à faire des progrès. Je t’emmènerai à Florence et à Sienne. Tu verras, c’est le plus beau pays du monde.

 

Avec mon père et Juliette, on l’a accompagné à la gare de Lyon. On est arrivés une heure à l’avance. Il n’était pas cheminot pour rien ! Il a examiné la locomotive d’un œil critique. Il connaissait le trajet, les horaires, les changements de trains. Il avait prévu de s’arrêter une semaine à Milan pour voir la ville.

– Ça coûte la peau du cul ! a-t-il lancé au préposé derrière son guichet.

– Vous avez une réduction sur le réseau français. En Italie, vous payez plein pot.

– Je suis un ancien cheminot.

– Les Italiens s’en foutent.

– Vous voyez, les enfants, a-t-il dit, dépité, il n’y a aucune solidarité internationale. C’est chacun pour sa pomme. Comment vous voulez qu’on s’en sorte ?

Mon père a monté ses valises et l’a installé dans son compartiment. On attendait sur le quai qu’il apparaisse à la fenêtre, nous envoie des baisers et nous fasse de grands signes d’au revoir de la main. Le train a démarré et disparu sans qu’on l’aperçoive. Mon père était furieux.

– Que va-t-il foutre là-bas ? Hein ? Vous pouvez me le dire ? Durant des années, il nous a cassé les pieds en nous répétant qu’on était français. Cent pour cent pur beurre, qu’il disait. Il était susceptible sur la question. Il s’est battu avec un voisin qui le traitait de Macaroni. Et la première chose qu’il fait quand il le peut, c’est de retourner au pays. C’est quoi cette connerie ? Les racines, c’est là où tu vis. Dans la terre que tu as sous les pieds. Pas en Italie. Là-bas, c’est un étranger. Je ne lui donne pas six mois pour revenir. Maintenant qu’il a vendu chez lui, où il ira ? Je ne pourrai pas m’occuper de lui. Il n’aura qu’à aller chez Baptiste. Il pourra lire La Vie du rail. Ils se raconteront des blagues de la CGT et les derniers potins du Parti.

– À propos de Parti, on est allés au musée Lénine.

– Ah bon !

– Il avait l’air bouleversé. Pourquoi ?

– Tu n’as qu’à lui demander.

– Il est parti en Italie.

– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.

 

Deux jours après le départ de grand-père Enzo, mon père est arrivé en retard pour le dîner. Il portait un paquet enveloppé dans un papier blanc. Il l’a posé sur la table. Comme un cadeau pour ma mère.

– C’est pour toi.

– C’est quoi ?

– Ouvre, tu verras.

Ma mère a tiré sur la ficelle, a écarté les pans de la feuille et découvert une boîte à chaussures. À l’intérieur, il y avait des dizaines de liasses de billets de cent francs. Des bonaparte.

– Il y a cinq millions. L’argent des bons du Trésor, je te les rends. Devant les enfants. Tu ne pourras pas dire que je t’ai pris quoi que ce soit. Tu peux les compter.

– D’où ça vient ?

– Disons que je les avais empruntés et aujourd’hui, je te les rends.

– Tu crois que je suis une girouette ? Tu prends l’argent sans m’en parler ! Tu refuses de me dire à quoi tu l’as utilisé ! Tu le ramènes comme si de rien n’était. Je suis une dinde que tu peux manipuler comme si j’avais seize ans ? Tu penses que je vais accepter ça ?

Elle a pris la boîte et disparu dans sa chambre en claquant la porte. Juliette est allée la rejoindre.

– C’est incroyable ! s’est exclamé mon père. Elle n’est jamais contente. Je prends l’argent, elle râle. Je le ramène, elle râle. Je ne sais plus quoi faire, moi.

– Tu aurais pu lui dire la vérité.

– Elle ne doit pas savoir pour ton frère ! Tu as promis, Michel.

– Je n’ai rien dit. Et cet argent, où tu l’as eu ? Ce n’est pas Franck qui te l’a rendu.

Il a hésité.

– C’est ton grand-père.

– Grand-père Enzo ?

– Il a vendu la maison de Lens et les meubles. Il a partagé en trois. Une part pour Baptiste, une pour moi et une pour lui.

– Il n’y a aucune raison de le cacher à maman.

– Tu ne peux pas comprendre. D’avoir pris les bons du Trésor m’a mis dans une position épouvantable. Comme ça, je rattrape le coup sans en avoir l’air.

– Tu aurais dû lui en parler.

– Ce n’est pas un gamin qui va me donner des leçons !

– Je disais ça pour t’aider.

– Tu ne m’aides pas. Tu m’emmerdes !

La restitution de l’argent n’a pas arrangé ses affaires. Au contraire, la situation n’a fait qu’empirer. Il aurait mieux fait de le garder. Quand j’en ai parlé à Igor, il m’a dit que mon père avait eu tort. Quand on a fait une connerie, on ne la rattrape jamais. Il faut aller jusqu’au bout en espérant qu’on aura un peu de chance pour s’en sortir. Sinon, tu payes deux fois. Pour la connerie et pour avoir essayé de t’en sortir.

 

Grand-père Enzo n’est pas revenu. Il visitait l’Italie en autobus de façon méthodique et avait trouvé une combine astucieuse. Il dormait dans les couvents qui y sont innombrables. C’était propre, on y mangeait comme quatre et ça ne coûtait presque rien. Ça le faisait marrer d’en profiter, lui qui haïssait les curés. Il nous envoyait des cartes postales du duomo de chaque patelin pour nous donner envie. C’était plus beau que ce qu’il avait imaginé. Il nous écrivait aussi pour nos anniversaires. Il était heureux et bien accueilli. Il donnait un coup de main aux enfants de Ricardo pour la récolte des tomates ou du maïs. Ils s’entendaient bien, comme s’ils s’étaient toujours connus. Il nous a envoyé une photographie de Fontanellato où on les voit sur une place avec des arcades. Derrière eux, un château en brique et un parc. C’est vrai qu’ils avaient un air de famille. Il n’évoquait pas l’hypothèse d’un retour. Au contraire, il nous demandait de venir le voir et de découvrir notre pays. Il paraît qu’il parlait l’italien, avec l’accent romagnol, précisait-il, et personne ne remarquait qu’il était français.

 

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