Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 22 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 21

21

 

 

Igor n’aimait pas boire. Il ne tenait pas l’alcool. Quand ça lui arrivait, il rattrapait les bouteilles perdues. Il se mettait à philosopher, et il détestait la philosophie et les philosophes.

– Il faut garder les pieds sur terre, disait-il. Chaque fois qu’on s’élève un peu, on tombe de haut.

Cette nuit-là, il est retourné à l’hôpital de La Pitié en titubant et s’est fait engueuler par l’infirmière-chef qui faisait l’admiration de ses collègues par la hauteur impressionnante de son chignon crêpé. Elle se contrefoutait comme de sa première petite culotte qu’il ait rencontré un compatriote et allait lui coller un rapport pour abandon de poste et ivresse pendant le service. Igor lui a éclaté de rire au nez. Il est allé chercher ses affaires dans son casier et s’apprêtait à quitter pour toujours l’univers nauséabond de l’hôpital quand il a aperçu dans le couloir l’homme que Victor avait amené. Il gisait sur le brancard depuis son arrivée. Personne ne daignait s’occuper de lui. Aucun médecin de garde n’était disponible. Le chef de service ne serait là qu’à huit heures et l’homme allait mourir. Il était inconscient. Igor a examiné ses pupilles, a pris son pouls et sa tension. Il avait un écrasement du nez qui l’empêchait de respirer, une fracture de la mandibule, plusieurs dents cassées et le visage en sang. Igor a entrepris de lui ouvrir les mâchoires. L’homme geignait. Il a plongé la main dans la bouche, en a retiré les dents cassées et a dégagé la trachée. Il a attrapé une paire de ciseaux et a découpé ses vêtements. Il lui a palpé le thorax. Un point précis le tracassait, au niveau du plexus. Une protubérance indiquait une fracture thoracique. L’infirmière est arrivée.

– Qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez ! Vous êtes fou ! Vous n’avez pas le droit !

– Je suis docteur ! Cet homme a un hémothorax. Il va mourir si on ne lui fait pas un drainage pleural. Trouvez-moi un drain, et vite. Il me faut de l’alcool iodé et de la xylocaïne.

– Je n’ai pas d’anesthésique.

– On s’en passera.

Igor a eu du mal à déshabiller le blessé. L’infirmière est revenue avec un drain semi-rigide sur mandrin et un flacon d’alcool iodé.

– C’est tout ce que j’ai trouvé.

– Aidez-moi à le redresser. Tenez-le sous les aisselles et faites contrepoids.

Ils ont relevé l’homme, qui était inconscient. Igor l’a fait asseoir, a nettoyé l’omoplate avec l’alcool, a repéré le deuxième espace intercostal et a piqué sans hésiter. Le patient a sursauté. L’infirmière le bloquait. Igor a retiré le mandrin, a adapté l’aiguille, l’a enfoncée et a ponctionné le sang avec la seringue. Le drainage a duré plusieurs minutes. Igor a retiré l’aiguille d’un coup sec et lui a nettoyé ses nombreuses plaies. L’infirmière s’est précipitée dans la salle de garde et s’est mise à hurler au téléphone, menaçant son interlocuteur de prévenir la police et de le poursuivre pour non-assistance à personne en danger s’il n’arrivait pas dans les cinq minutes. En plus, elle lui a juré qu’elle lui arracherait les yeux. Igor l’a rejointe.

– Il continue de saigner. Il faut l’opérer, lui faire une thoracotomie. Ou ils l’opèrent tout de suite ou c’est moi qui le fais, avec ou sans anesthésie.

Deux internes sont arrivés cinq minutes plus tard et ont pris le relais, menant l’homme vers le bloc opératoire. L’infirmière s’est retournée vers Igor, blafard et épuisé. Ses vêtements étaient tachés de sang.

– Pourquoi ne pas m’avoir dit que vous étiez médecin ?

– Je suis brancardier.

– Ne vous inquiétez pas, je ne ferai pas de rapport.

Igor a hésité deux secondes, a haussé les épaules.

– C’est fini pour moi. Bon courage.

Il a quitté l’hôpital, a jeté sa blouse dans une poubelle et il est allé boire un dernier café-calva au Canon d’Austerlitz. En payant, il a trouvé le numéro de téléphone que Victor Volodine avait griffonné sur un paquet de Gitanes. Il faisait nuit noire. Il a demandé un jeton à la caissière et, du taxiphone, a téléphoné à Victor qui venait d’arriver chez lui.

– C’est pour te dire que je prends la place. Je commence quand ?

– Au début, je te montre. Tu m’accompagnes quelques nuits, si tu es d’accord.

– Sans problème.

– On se retrouve demain, enfin ce soir à dix-neuf heures. Tu connais la brasserie Le Royal, place de la Nation ?

– Je trouverai. Bonne nuit, Victor Anatolievitch.

– Toi aussi, Igor Emilievitch, dors bien.

 

Igor a renoncé sans regret à son métier de brancardier. En raccrochant sa blouse, il s’était juré de ne plus remettre les pieds dans un hôpital et de ne plus soigner qui que ce soit. Il a commencé sa nouvelle vie de chauffeur de taxi le soir même et en a été heureux.

Victor était un moulin à paroles. Avec lui, pas besoin de se demander de quoi on allait parler. Il tenait la conversation seul. Assis à l’avant, Igor l’écouta raconter à des Anglais abasourdis comment il avait failli participer à l’assassinat de Raspoutine avec son cousin Félix Youssoupov. Comment il avait attrapé une bronchite carabinée due au froid polaire et aux conciliabules dans les courants d’air des couloirs mal chauffés, sa femme, la comtesse Tatiana, fille de l’archiduc Orlov et apparentée aux Rostopchine, lui avait interdit de sortir de leur palais des bords de la Neva pour rejoindre la conspiration. Ils stationnaient place Vendôme, devant le Ritz, moteur arrêté et compteur tournant pendant une heure vingt. Ce n’était pas son record. Le temps d’un récit magique. Victor Volodine n’était pas un affabulateur. C’était un conteur. Il ajoutait des détails imprévus et ignorés, des précisions morbides ou scabreuses qui conféraient à ses propos l’aura de la vérité. Quand les clients le méritaient – il fallait qu’ils soient anglais ou américains –, il sortait de la boîte à gants une pièce de velours mauve lamée de fils dorés, qu’il dépliait avec religiosité et, comme un secret révélé, dévoilait aux touristes fortunés le poignard cosaque incrusté de diamants qui avait pourfendu Raspoutine et que Youssoupov lui avait offert en témoignage d’amitié. Les Anglais ont payé sans sourciller la plus grosse note de taxi de leur vie en laissant un pourboire royal à ce pauvre aristocrate, victime des bolcheviks. Rien ne pouvait démonter Victor. Il avait un toupet auquel aucun Britannique ne pouvait résister.

– Vous aviez quel âge lors de l’assassinat de Raspoutine ? Vous ne deviez pas être vieux ? lui a demandé l’homme, sans penser à mal.

Victor affichait son plus beau sourire. Pendant ce temps, il compulsait les dates.

– Vous me donnez quel âge, sir ?

– Environ cinquante-cinq ans, ce qui vous ferait dans les seize ans à la mort de ce Raspoutine, en 1916, je crois.

– Je vous remercie de votre gentillesse, my lord. Je n’ai pas été épargné par la vie. Je vais sur mes soixante et onze ans, dans deux mois, et toujours obligé de travailler pour nourrir ma famille.

– Dieu du ciel, vous ne les faites pas.

En ce mois d’avril 56, il faisait un temps d’été. Victor Volodine a descendu la vitre de la Régence et a respiré avec jouissance. Il venait d’avoir cinquante-six ans. Ce n’était pas un Anglais, fût-il lord et pair du Royaume, qui allait le coincer.

– Regarde comme c’est beau, dit-il à Igor.

La place Vendôme leur appartenait.

– On se croirait à Saint-Pétersbourg.

– Pour moi, ça s’appelle Leningrad.

– Si tu veux qu’on soit amis, ne prononce plus ce mot devant moi.

Igor n’allait pas se disputer avec son patron le premier soir de travail pour une question de vocabulaire. Quel que soit son nom, ils avaient la même ville dans la tête.

– Dis-moi, Igor Emilievitch, c’est vrai que la ville est détruite ?

– Il y a eu un siège de neuf cents jours, presque autant de bombardements et de pilonnages. Au moins un million de morts. Tu vois Hiroshima ? C’est pareil. On la reconstruit. Elle sera plus belle qu’avant.

Victor lui a offert une Gitane. Ils ont fumé en rêvant au palais d’Hiver d’avant-guerre. Igor était sous le charme et fut déçu d’apprendre que le poignard cosaque de la boîte à gants n’avait pas assassiné Raspoutine. Il était berbère et avait été acheté par Victor, pour la somme modique de trois cent cinquante francs, lors de l’Exposition coloniale de 31. Depuis, il se fournissait dans une boutique marocaine de Montreuil où il les achetait à la douzaine et en offrait à ses amis pour leur anniversaire. Victor avait juré, sur la tête des enfants qu’il n’avait pas, à un paisible couple de viticulteurs bordelais ébahis, qu’il avait reconnu l’archiduchesse Anastasia. Il n’y avait ni doute ni mystère à son sujet. Elle était, sans contestation possible, la dernière descendante des Romanov. Que Dieu la protège. Ils avaient joué enfants dans les jardins du palais de Petrodvorets où sa famille était souvent invitée.

– Tu vois, ce n’est pas compliqué. Plus c’est gros, plus tu touches de pourliche.

– C’est dans mon éducation. Je ne sais pas mentir.

– Je ne mens pas. Je leur raconte une histoire.

– Je ne suis pas sûr d’y arriver.

– Alors, dis adieu aux gros pourboires et tant pis pour toi. Ça ne m’étonne pas, avec cette éducation de coco à la con.

Cette première nuit, Victor était si content de sa recette qu’il a décidé de s’arrêter plus tôt que d’habitude. Igor s’est retrouvé largué, vers quatre heures du matin, à proximité de son petit hôtel près de la Bastille. Il n’avait pas sommeil. Il a repensé à l’homme qu’il avait soigné la veille, s’est demandé s’il avait survécu et, bien qu’il se soit juré de ne pas y remettre les pieds, est retourné à La Pitié. En le voyant, l’infirmière-chef a cru qu’il venait reprendre sa place. Igor voulait avoir des nouvelles de l’homme blessé.

– Il est vivant pour l’instant. Il a été opéré durant cinq heures par Mazerin en personne. Il n’a pas repris connaissance. Pronostic réservé. Le professeur a dit que vous lui aviez sauvé la vie. Comme il n’avait aucun papier d’identité sur lui, on ne connaît pas son nom. Vous ne voulez vraiment pas revenir ?

– Je peux le voir ?

– Pavillon Charcot, chambre 112.

 

L’homme au visage tuméfié était dans une chambre au rez-de-chaussée. Seul. Perfusé au bras droit, intubé, sous contrôle cardiaque et assistance respiratoire. Avec ses bandages autour de la tête, on aurait dit une momie. Igor a consulté son carnet de santé et le compte rendu opératoire. Pas brillant. Il s’est assis près de lui. Il régnait dans ce service un silence et une chaleur écrasants. Il lui a tenu la main gauche. Elle était grise, froide et ridée. Igor l’a réchauffée en lui soufflant dessus et en la frottant. Elle a repris un peu de couleur. Dans ce corps qui hésitait, quel combat se déroulait ? Que pouvait-il faire de plus ? Y avait-il un geste nouveau, un remède inconnu qui pourrait le sauver ? Son impuissance était-elle inéluctable ? Le moment était-il venu pour lui ? Arriverait-il à remonter à la surface ou se laisserait-il engloutir ? Il retrouvait ce sentiment oublié du médecin face à la mort. Cette volonté sourde de lutter contre elle, de lui contester son droit, cette jouissance suprême de lui ravir ses proies. Il a revu les doigts soudés aux paillasses, les yeux hallucinés, les peurs innommables, les asphyxies inexorables, les visages de ceux qui lui avaient échappé, qui lui avaient filé entre les mains pendant l’interminable siège de Leningrad et sur le front, la foule innombrable des oubliés, des sacrifiés, qui comptaient pour rien, qui n’avaient aucune importance. Il retrouvait cette répulsion viscérale, cette amertume toujours recommencée et combattue. Cet homme inerte, en suspension entre la vie et la mort, lui était proche comme personne d’autre. Un frère humain. Celui-là, il le garderait. Il lui a serré la main et lui a dit en russe :

– Je te jure que tu vivras.

Il a réalisé à quel point son métier lui manquait. Un peu plus de quatre ans. Lui faudrait-il quitter la France pour pouvoir l’exercer à nouveau ? Partir en Afrique ? Peut-être en Amérique du Sud ? Dans quel pays son diplôme aurait-il une valeur ? Il devait se renseigner, ne pas se satisfaire de survivre, ne pas se laisser attraper par la résignation. À cinq heures, l’infirmière de nuit est passée pour les soins. Il s’est présenté à elle. À six heures, elle a trouvé Igor affalé dans le fauteuil en train de dormir. Il tenait la main de l’homme. À sept heures, l’infirmière de jour l’a réveillé par inadvertance. Il s’est excusé et éclipsé. Il est revenu en fin de journée. Il est resté un moment aux côtés de l’homme qui était dans le coma. Il est revenu de nouveau après sa nuit de travail et est demeuré une heure avec lui. À lui tenir la main. À lui parler à voix basse. Il a pris l’habitude de passer deux fois par jour. Il demandait aux infirmières des nouvelles de son malade et la réponse était :

– Stationnaire.

Une infirmière lui a rapporté que, dans la journée, un inspecteur de police du commissariat des Gobelins était passé pour l’interroger sur son agression. En voyant son état, il était reparti.

 

Igor a fait la connaissance du grand patron, le professeur Mazerin, un homme assez jeune, corpulent, avec de superbes nœuds papillons. Mazerin s’était rendu compte qu’Igor était médecin et le pressait de questions : comment avait-il réussi à pratiquer une ponction pleurale aussi parfaite ? D’où venait-il ? Qui était-il ? Igor ne répondait à aucune question. C’était lui qui l’interrogeait. Personne ne pouvait dire quand l’homme sortirait du coma et dans quel état. Il avait un traumatisme crânien, sans fracture du rachis. Seule bonne nouvelle, la tension artérielle, qui était basse, était redevenue normale. Mazerin hésitait à expérimenter un nouveau matériel canadien permettant de diminuer la pression intracrânienne. Igor a étudié la notice et a émis l’opinion que ça ne servirait à rien, le problème n’était pas une hypoventilation cérébrale. Il fallait attendre. Peut-être aurait-il de la chance ?

Igor venait chaque jour. Il examinait le protocole de soins, s’asseyait dans le fauteuil et lui prenait la main. Il lui racontait les contes de fées de Victor, les réactions des clients, le montant des pourboires, les nouveaux quartiers qu’il découvrait au fur et à mesure de ses courses. Il prenait le guide des rues de Paris et de banlieue et l’apprenait par cœur en vue de son examen. Victor lui avait recommandé de commencer par le plan du métro et des lignes d’autobus et de s’en servir comme points de repère. L’infirmière de nuit le faisait réviser et lui servait d’examinatrice. Elle n’était pas commode. Elle connaissait Paris comme sa poche, lui expliquait l’agencement des arrondissements et leur intérêt. Il y avait les quartiers de bourges et les autres. Quand elle entendait la sonnerie dans la salle de garde, elle se précipitait au chevet du malade. Suzanne était une vraie Parisienne, une brunette à la voix haut perchée qui avait toujours vécu aux Buttes-Chaumont. Elle parlait sans s’arrêter, heureuse de rencontrer enfin quelqu’un avec qui discuter.

– Je ne sais pas si tu réussiras ton diplôme de taxi. Si tu le rates, tu pourras rentrer à la RATP.

Elle n’était pas insensible à son charme, a commencé à l’interroger sur sa vie et lui a proposé de visiter la ville le dimanche. Il a mis aussitôt un terme à ses tentatives de rapprochement. Il était marié et père de famille nombreuse. Suzanne a tourné les talons, vexée. Les nuits suivantes, elle l’a ignoré, lui adressant à peine la parole. Il continuait à passer matin et soir. Il aimait cette ambiance d’hôpital avec ses odeurs de javel et d’éther et sa vie cadencée comme une ruche. Ici, c’était le luxe, la profusion et la modernité. Pourtant, ils chignaient et se plaignaient. Ils auraient dû suivre un stage à Tarnovskij qui n’était pas le pire hôpital russe, ils auraient compris ce que voulaient dire la misère et le désespoir et auraient cessé de se lamenter. Personne ne se rendait compte de sa chance, à commencer par les malades.

– On n’a pas le droit de râler quand on est favorisé, c’est insulter ceux qui n’ont rien.

– N’oubliez pas, Igor, rétorquait Mazerin, que les Français sont des râleurs congénitaux.

Igor réussit son examen du premier coup et commença sa vie de taxi parisien. Victor lui laissait la Simca Régence pour la nuit. Ils se retrouvaient le soir à la Nation et Igor la lui rendait le matin avec la recette.

Les semaines passaient. L’espoir que l’homme se réveille était devenu infinitésimal. Suzanne s’était fait une raison et lui parlait à nouveau. Pour elle, il perdait son temps. L’homme ne se réveillerait pas. Il allait décliner, accumuler les complications et faire un arrêt cardiaque. Igor refusait de céder au fatalisme. Sur le front, il avait vécu des miracles inexplicables. Il avait vu des opérations perdues d’avance bien se terminer, des cœurs se remettre à battre et des morts sortir en rampant de la fosse commune. Il ne croisait plus Mazerin ni aucun médecin. Lui ne renonçait pas, il s’asseyait près du blessé, lui prenait la main gauche et lui racontait en détail sa nuit de travail. Parfois, il avait l’impression que l’homme réagissait. Parfois, Igor basculait sans s’en rendre compte et s’exprimait en russe avant de se reprendre. Il finissait par s’endormir. Irène, l’infirmière de jour, le réveillait à sa prise de service.

 

Au cinquante-neuvième jour, l’inconnu est sorti du coma. Igor venait d’arriver et lui parlait d’un accident de la circulation entre trois voitures dont il avait été témoin au rond-point de l’Étoile quand il a senti la pression de sa main. Il bougeait. Il a appelé Irène. L’homme avait ouvert les yeux et les regardait, absent. Ce jour-là, Igor n’est pas rentré à son hôtel. Ils lui ont posé des questions. Il restait prostré. Pour Mazerin, cette aphasie était préoccupante. S’il ne récupérait pas la parole dans les vingt-quatre heures, cela signifierait qu’il avait des lésions irréversibles au cerveau.

Au bout de huit jours, le blessé n’avait pas dit un mot. L’administration envisageait son placement en maison de soins. Igor notait des progrès. L’homme levait les deux mains et bougeait les jambes. Il portait seul un verre d’eau à ses lèvres. Il lui avait souri à plusieurs reprises. Igor le massait avec vigueur. Ses muscles avaient disparu. Avec Irène, ils avaient réussi, en le tenant chacun sous un bras, à lui faire faire trois-quatre pas. Chaque jour, ils gagnaient un mètre.

Un soir, Igor était en train de lire Le Monde quand l’homme a éternué.

– À vos souhaits, a dit machinalement Igor.

– Merci, a répondu l’autre.

Igor a sursauté.

– Vous… vous venez de parler !

– Où je suis ?

– Vous êtes au pavillon Charcot, à l’hôpital de La Pitié.

Igor s’est précipité dans la salle de garde.

– Il parle !

Irène est revenue avec lui et a interrogé l’homme :

– Qui êtes-vous, monsieur ? Vous vous appelez comment ?

– Je ne sais pas, a-t-il répondu.

Suspicieuse, l’infirmière le dévisageait.

– Vous ne trouvez pas qu’il a un drôle d’accent ? a-t-elle demandé à Igor.

– Je n’ai rien remarqué.

– Quel est votre nom, monsieur ? Vous vous souvenez de votre prénom ?

– Mon nom ? Mon prénom ? Je ne me souviens pas. Je ne me souviens de rien, a dit l’homme avec un fort accent germanique.

– Merde, c’est un Boche ! s’est exclamée Irène.

 

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