Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 13
13
Vers vingt-deux heures, Leonid sortit de la salle de repos des pilotes. Il ne se lassait pas de regarder les avions atterrir. Deux heures à attendre avant qu’elle n’arrive. Il traîna dans l’aérogare qui se vidait. Un électricien posait des câbles et deux menuisiers s’affairaient sur le stand de la Pan Am. Le panneau indicateur central était figé sur les mouvements du lendemain. On n’affichait pas les avions du courrier. Par le poste de douane déserté, il arriva sur le tarmac et resta à l’abri du crachin. Les avions alignés lui envoyaient des signaux argentés. Il tourna autour à les détailler, indifférent à la pluie. Il s’approcha du nouveau Super Constellation et l’admira en connaisseur. Il tendit l’oreille. À l’est, il détecta un bruit familier. Au ras de la piste secondaire, deux points jaunes apparurent dans la nuit, le Dakota de la Postale resta en suspension, se posa et roula vers son hangar. Un camion le rejoignit et le déchargement du courrier commença. Leonid avança jusqu’au DC 3 et reconnut Jean-Philippe, le copilote avec qui il avait sympathisé. Il attendait que Milène apparaisse à la porte avant.
– Comment ça va, Jean-Philippe ?
– On a été secoués sur la mer du nord. On était en surcharge.
– Comme d’habitude.
– Il n’y a rien à faire. On a beau râler, ils s’en foutent. On se serait crus dans un tambour.
– Je m’en doute. Il faut monter haut. Milène n’est pas avec vous ?
– On ne l’a pas vue.
Leonid retourna vers l’aérogare. On faisait le plein et chargeait la soute avec le courrier pour le continent. Pour quelle raison n’était-elle pas là ? Était-elle malade ? Avait-elle raté l’avion ? Pourquoi ne l’avait-elle pas prévenu ? À l’hôtel, il aurait des nouvelles.
Il se pressa, attrapa la dernière navette. Il n’y avait aucun message. Il demanda au réceptionniste de contacter Milène à Paris. On lui passa l’appel dans sa chambre. Elle n’était pas chez elle. Il sentait une palpitation inconnue à la base de son cou. Il n’avait plus rien à boire. Le réceptionniste refusa d’ouvrir le bar. Même pas une bière. Il lui proposa de l’argent. L’homme demeura intraitable.
Leonid sortit, fit le tour du quartier et se souvint que, dans ce pays, les pubs se couchaient avec les poules. De retour à l’hôtel, il réveilla Sergueï et lui arracha sa bouteille de vodka. Leonid fit appeler, de nouveau, le numéro de Milène. À deux reprises, il laissa sonner le téléphone dix minutes sans qu’elle décroche. Il avait chaud et transpirait. Il ouvrit la fenêtre en grand et l’air glacé le soulagea. Il s’assit dans le fauteuil. Il s’inquiétait. Sans savoir de quoi il devait avoir le plus peur. Il s’endormit. Un rêve agité d’avions vrombissant au milieu des éclairs et de réceptionnistes soûls. Et le hurlement insupportable du carillon. Comme une sirène de bateau en détresse. Le fil de téléphone s’enroulait autour de son cou, l’étouffait et lui brûlait la peau. La sonnerie interminable lui perçait les tympans. Il ouvrit les yeux. Le téléphone sonnait, sonnait. Il se précipita et décrocha.
– Ah, monsieur, fit le réceptionniste, j’avais peur que vous ne soyez endormi. Je vous passe Paris.
– Allô, Leonid, c’est Milène.
– Enfin. Je suis si heureux de t’entendre. Qu’est-il arrivé ?
– J’ai essayé de te joindre à Heathrow. Ils ne t’ont pas trouvé.
– J’ai fait un tour en t’attendant. Pourquoi tu n’es pas venue ?
– Je ne viendrai plus, Leonid.
– Quoi ?
– C’est fini entre nous.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– C’est terminé.
– Ce n’est pas possible !
– J’en ai assez de cette vie bancale. Je n’en peux plus.
– Tu connais ma situation. Je n’ai pas le choix.
– C’est trop compliqué, Leonid. J’espérais autre chose pour nous.
– On ne se quitte pas comme ça. Tu aurais dû m’en parler.
– Depuis des mois, à chaque fois que j’aborde la question, tu me réponds que nous nous aimons et que l’important, c’est l’instant présent.
– Ce n’est pas vrai ?
– On n’a aucun avenir, Leonid. Quand on s’aime, on vit ensemble. Nous sommes dans une impasse. Plus on attendra, plus ce sera dur. On va continuer combien de temps ? Deux ans ? Cinq ans ? Plus ? Moi, je veux un homme chaque jour de ma vie, faire des projets, construire du solide. Le temps passe si vite, on n’a pas le droit de le gâcher. On aurait pu avoir une belle vie. On ne profite de rien. Il vaut mieux arrêter maintenant.
– Pourquoi tu ne me l’as pas dit en face ?
– Je n’en aurais pas eu le courage.
– Je t’aime, Milène.
– Je t’aime aussi, Leonid, et je te quitte.
– On peut en parler. Essayer de trouver une solution.
– Il n’y a pas de solution. Nous le savons.
– On ne peut pas se séparer de cette façon, pas par téléphone !
– Je ne viendrai plus à Londres. C’est fini, Leonid, fini. Oublie-moi, je t’en supplie.
Milène raccrocha. Il resta longtemps avec l’écouteur qui faisait bip bip dans la main. Il quitta l’hôtel et marcha dans Londres désert. Les premières lueurs du jour apparaissaient. Les camions de livraison de lait commençaient leur tournée. Un livreur aperçut la vitrine d’un magasin de spiritueux brisée avec une pierre. Il y manquait plusieurs bouteilles d’alcool.
Dans l’après-midi, Leonid embarqua pour le vol retour. Il avait sa tête des mauvais jours. Sergueï ne lui adressa la parole que pour les opérations techniques.
– C’est mon dernier vol sur Londres, Sergueï Ivanovitch, je vais demander à être affecté sur les lignes intérieures. L’important, c’est d’être au-dessus des nuages et ils sont partout les mêmes.
Sergueï le connaissait et savait qu’il ne devait pas répondre. Alexandra apporta du thé et des biscuits. Leonid ne fut pas aimable. Il renifla à plusieurs reprises avec le visage contracté.
– Ça pue dans cet avion ! Il y a un cadavre qui pourrit là-dedans ! Vous ne sentez pas ?
– Non, commandant.
– Vous pourriez nettoyer au lieu de faire la mijaurée !
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