Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 4
4
– Le dossier est grave ! Ça veut dire quoi ? hurla mon père au téléphone.
– Paul, inutile de crier comme ça. Tout l’immeuble va t’entendre, gémit ma mère qui tenait l’écouteur.
– Je m’en fous ! J’en ai rien à cirer. C’est quoi grave ? reprit-il pour Maurice qui venait de nous appeler. C’est ta mère maquerelle qui t’a dit ça ?
– Paul, les enfants, observa ma mère.
– Eh ben quoi, les enfants ? Qu’est-ce qu’ils ont les enfants ? Ils ne savent pas ce que c’est une pute ? Michel, tu sais ce que c’est une pute, hein ?
– Je crois, oui. C’est…
– Ça suffit ! Les enfants, allez vous coucher, lança ma mère en lui prenant le combiné et en lui donnant l’écouteur.
– Maurice, c’est moi… Qu’est-ce que tu veux dire par : ce n’est pas une simple affaire de désertion.
Mon père reprit le téléphone des mains de ma mère.
– C’est quoi cette histoire à la con ? Où on est ? Sur la lune ? On est en France ! Il y a des lois, bordel de merde. J’ai le droit de savoir ce qu’il lui est arrivé. Tu comprends ? C’est un droit !… Il y a encore des avocats à Alger ? Vous ne les avez pas tous tués ? Tu attends quoi pour te bouger le cul et aller voir le meilleur avocat de cette putain de ville ?… Je les emmerde moi, le tribunal, le juge et toute l’armée française ! Ce n’est pas la gestapo ! Je vais leur montrer ce que c’est un mec qui en a dans la culotte !
Il raccrocha sans ménagement.
– Je pars demain matin à Alger !
– Laissons Maurice s’en occuper.
– Il ne fait rien. À part tirer un coup au bordel.
– Paul, je t’en prie.
– Mon fils a un problème. Je ne vais pas rester ici les bras croisés. Il a besoin d’aide.
– Il faudrait savoir où il est pour l’aider. Tu vas le retrouver comment ? Par l’opération du Saint-Esprit ? Il avait un sursis, cet imbécile. Personne ne l’obligeait à s’engager. Il avait la chance de faire des études. Tant pis pour lui. C’est un homme, plus un enfant !
– Je dois y aller. C’est comme ça et ce n’est pas autrement !
Mon père est parti le lendemain. Il y avait de la place dans l’avion. Durant cinq jours, on n’a eu aucune nouvelle de lui. Maurice est allé le chercher à Maison-Blanche, l’aéroport d’Alger. Mon père lui a dit qu’il avait l’intention de se débrouiller sans lui. Maurice l’avait vu monter dans un taxi et ne savait pas où il était. Ma mère a continué de travailler comme si de rien n’était. On écoutait les nouvelles à la radio et, entre les bombes et les attentats, ce qu’on entendait n’était pas rassurant.
Cécile a téléphoné quand elle ne m’a pas vu à notre rendez-vous au Luxembourg. Je lui ai dit que j’étais malade. J’ai senti au son de sa voix qu’elle ne me croyait pas.
– Qu’y a-t-il, Michel ?
– Rien.
– Tu as une drôle de voix.
– C’est cette bronchite chronique.
– Si tu peux, demain, je serai au Luxembourg.
Je suis passé au Balto. Je voulais tout raconter à Igor. Il faisait une partie avec Werner. Imré la suivait avec attention. Je me suis assis en face de lui, guettant le moment opportun.
– Tu en fais une tête, remarqua Imré.
– Qu’est-ce que tu as ? demanda Werner.
– Je n’ai pas envie de vous embêter avec mes problèmes.
– On a l’impression que tu vas à un enterrement, fit Igor.
– Quelqu’un est mort chez toi ? poursuivit Imré.
– Ce n’est pas ça.
– Si personne n’est mort, ne fais pas cette tête, conclut Igor.
– Tu exagères, répondit Werner. Laisse-le parler.
J’allais commencer quand j’ai aperçu Lognon. Il était là, entre Werner et Igor, et, comme d’habitude, personne ne l’avait vu ou entendu arriver. On venait de remarquer sa présence, sans savoir depuis combien de temps il était là.
– Alors, Grandes Oreilles, toujours à fouiner ? lança Imré.
– Laisse tomber, dit Igor. Il est préférable de ne pas parler ici.
– C’est vrai, reprit Lognon d’une voix basse en me regardant. Surtout au téléphone. Mais si on ne se parle plus, la vie va devenir bien triste, vous ne croyez pas ?
Il fit demi-tour et s’éloigna de son pas de chat vers la table voisine où Vladimir et Tomasz jouaient et ne se rendirent pas compte qu’il les kibitzait.
– Que voulait-il dire ? demanda Werner.
– Je crois savoir, dis-je en fixant la silhouette massive de Grandes Oreilles.
Le soir, on a attendu en vain un appel de mon père. Juliette manifesta son inquiétude.
– Ma fille, ça ne sert à rien de te faire du souci pour ton père. Il nous téléphonera quand il pourra.
Pour la rassurer, ma mère a appelé Maurice qui n’avait aucune nouvelle.
– Tu vois ce que je te disais. Comment peut-il penser qu’il fera mieux que tonton Maurice avec ses relations ? Il se croit toujours plus malin.
J’ai retrouvé Cécile à la fontaine Médicis, décidé à lui révéler ce qui se passait. À peine étais-je arrivé qu’elle sortait une lettre de Pierre de sa poche.
– Tiens, il te répond enfin.
Ma Cécile,
Désolé pour le retard, je manque à mes obligations
épistolaires. Le moral était en berne. Le premier chapitre de ta thèse me réconforte sur ton implication mais je ne suis pas sûr que tu sois sur la bonne piste pour évoquer cette vieille carne. Tu lui rends service en le mettant ainsi sous toutes ces influences que tu lui prêtes. Attention à ne pas trop dériver : le communisme n’est ni une variante ni une évolution du surréalisme comme tu le sous-entends. Moi, je profiterais que le crocodile est encore vivant pour aller lui poser quelques questions qui le rendront moins sympathique. J’attends la suite avec impatience.
Le sondage effectué sur mes camarades de belote et de jokari
et sur ceux avec qui j’en ai discuté s’est révélé catastrophique. La politique, ils s’en foutent. La démocratie est la dernière et fabuleuse invention du capitalisme pour maintenir en place l’ordre existant. Les exploités ne sont ni endormis ni abrutis, ils sont achetés. On leur donne des miettes et ils se précipitent dessus comme des rats affamés. Ils font confiance à de Gaulle pour les diriger. Surtout depuis qu’il est question de rapatrier notre régiment en métropole. Eux, ce qu’ils veulent, c’est en profiter. La révolution, ils ne veulent pas en entendre parler. Les
prolos d’aujourd’hui rêvent de cocotte-minute, de voiture avec caravane et de télévision. Comment faire la révolution avec ces mecs-là ? J’ai renoncé à toute velléité d’écrire quoi que ce soit. Mon grand livre sur le bonheur du monde s’est évanoui dans les hauts plateaux du Constantinois. Le saint-justisme était une connerie. Même Saint-Just n’avait pas osé en faire une théorie. À quoi ça sert d’essayer de prouver que tu as raison quand la seule réalité se résume à survivre ou mourir ? Ici, tu te rends compte que l’humanisme est une foutaise. Respecter les autres ne sert à rien. Il faut les écraser. Question de vie ou de mort. C’est la loi de l’évolution. J’avais noirci trois cahiers de cent vingt pages pour démontrer qu’il fallait zigouiller sans remords les imbéciles et les ennemis de la liberté, les empêcher de nuire, et j’avais écrit des tas de fadaises sur la révolution, la stupidité de la démocratie et l’ignominie du droit de vote pour la foule des cons qui nous entourent. Hier soir, en revenant de patrouille, j’ai tout détruit. Le saint-justisme était un beau rêve, il a disparu à jamais dans les flammes d’un feu de camp.
Hier, je suis devenu une merde, comme les copains. J’ai tué
un homme que je ne connaissais pas. Je l’ai aligné dans mon viseur et j’avais le choix. Tirer ou ne pas tirer. Il ne se doutait de rien. Je me suis demandé ce qu’il pensait, quelles étaient ses opinions, s’il était pauvre ou riche, s’il avait des parents, une femme, des enfants. Je n’avais aucune réponse à ces questions. Il avait le tort d’être un fellagha et j’ai tiré. À près d’un kilomètre, sa tête a explosé. On en a eu huit mais ça ne changera rien.
Quant à toi, Michel, ça m’intéresse de rencontrer tes copains
révolutionnaires. Je ne savais pas qu’il en existait encore. Rends-moi un service. Demande-leur avant qu’ils l’oublient : quelle est la meilleure recette pour le cocktail Molotov ? Ça pourra toujours servir. Je serais heureux de faire quelques parties d’échecs avec eux. Prends des leçons, p’tit con, parce que j’étais un champion même si ça fait une paye que je n’y ai pas joué. Là où j’ai fait des progrès, c’est au baby-foot. Il y en
a un au mess et je suis le goal attitré d’un lieutenant de la Légion qui est un champion de baby. On a gagné le tournoi contre les paras de Constantine. Sans commentaire. Est-ce que tu as des nouvelles de ton couillon de frère ? Il s’est volatilisé…
J’ai rendu la lettre à Cécile. On restait silencieux. Elle hésitait. Je m’attendais à ce qu’elle me demande des explications. Elle n’avait pas envie de me poser la question. Elle s’est levée et elle est partie à petites foulées. Je lui ai emboîté le pas. Comme d’habitude. La fuite par le sport est une forme banale de l’incommunicabilité.
Le soir, on a reçu un appel de mon père. Ma mère a décroché. Il y a eu un moment de flottement. Je me suis précipité. J’ai pris l’écouteur.
– Surtout, qu’il ne parle pas, qu’il ne dise rien ! ai-je crié. On est sur écoute !
– Quoi ?
– Il ne doit rien dire au téléphone. La police nous écoute !
– Allô ? Allô ? criait mon père dans le téléphone.
– Paul, il y a Michel qui dit que tu ne dois pas parler.
– Pourquoi ?
– Il ne faut pas le lui dire, maman.
– Si je ne le lui dis pas, il ne le saura pas. Et…
– Allô ? Allô ? Vous m’entendez ?
– Paul, tu as des nouvelles ?
– C’est la catastrophe. Franck est poursuivi pour le meurtre d’un officier. C’est pour ça qu’il a déserté.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Il a tué un capitaine parachutiste. J’ai pris le meilleur avocat d’Alger. Il a disparu depuis deux mois.
Ma mère s’est laissée tomber sur la chaise.
– C’est incroyable ! Tu… tu es sûr de ce que tu dis ?
– D’après l’avocat, il est peut-être passé du côté du FLN. C’est pour ça qu’ils ne le retrouvent pas.
– Ce n’est pas possible !
– En fait, on n’a pas accès au dossier. On a réussi à avoir des renseignements par…
J’ai pris l’appareil des mains de ma mère.
– Papa, c’est Michel. Et toi, comment ça va ?
– Ne t’inquiète pas, mon grand.
– Quand est-ce que tu rentres ?
– Je ne sais pas. On doit le trouver avant la police militaire. Les déserteurs, il paraît que…
– C’est dangereux ? Il y a des attentats ?
– Des fois, on entend des explosions. On ne sait pas où. Je suis à l’hôtel Aletti dans le centre-ville, c’est comme à Paris. Les gens sortent le soir, vont au restaurant, se baladent en famille et mangent des glaces. Je parle avec beaucoup de monde. Ils sont persuadés qu’ils vont rester. Ils n’ont rien compris. On ne se croirait pas dans un pays en guerre.
– Fais attention à toi, papa.
J’ai rendu l’appareil à ma mère.
– Écoute, je ne sais pas ce qu’il raconte. Tu ne peux pas rester longtemps parti. On ne peut rien pour lui. Il y a des tas de commandes à prendre. C’est ici qu’on a besoin de toi.
– Tu n’as rien compris, Hélène ? Je suis venu pour chercher mon fils. Je ne partirai pas tant que je ne l’aurai pas trouvé.
Elle a raccroché, haussé les épaules et m’a fixé, méfiante :
– C’est quoi cette histoire d’écoutes téléphoniques ?
– Avec les moyens modernes, la police peut enregistrer les communications. Il faut être discret au téléphone.
– Comment tu sais ça, toi ?
– Je l’ai lu. Dans un roman.
– Tu lis trop, Michel. Tu ferais mieux de travailler.
J’étais dans ma chambre en train de bouquiner quand Juliette est entrée.
– Je te dérange ?
– Juliette, je t’ai dit cent fois de frapper avant d’entrer.
Elle s’est assise sur le bord de mon lit. Néron nous a rejoints et a commencé une grande toilette.
– Tu lis quoi ?
– Le Lion, de Kessel. C’est un ami qui me l’a prêté. Kessel le lui a dédicacé : « À Igor Emilievitch Markish. Pour nos belles soirées passées et plus belles encore à venir. Avec toute mon amitié. Jef. » Je ne peux pas te le laisser, tu le trouveras à la bibliothèque.
– Je n’aime pas les livres de la bibliothèque. Ils ne sont pas propres.
– Tu risques plus en prenant l’autobus ou en allant au cinéma.
– Il est bien ce livre ?
– Il n’y a pas beaucoup d’action et c’est magique. On est dans une réserve au Kenya au milieu des guerriers masaï. C’est l’histoire d’une fille de ton âge qui est amie avec un lion. Il n’est pas dressé. C’est un fauve. Elle sait vivre avec les animaux sauvages et pas avec les humains.
Je lui ai tendu le livre. Elle avait les yeux dans le vague.
– Ça veut dire que Franck a tué quelqu’un ? C’est ça ?
– Pour l’instant, il a disparu. Il se cache. Papa s’en occupe.
– Si on le prend, il va lui arriver quoi ?
– Je crois qu’il ira en prison.
Elle est restée songeuse. Néron s’est roulé en boule au pied du lit et s’est endormi.
– Pour combien de temps ?
– Ça dépend de ce qu’il a fait.
– Pour nous, ça va être embêtant ?
– Je ne sais pas.
– S’il ne le trouve pas, papa ne va pas revenir ?
– Il est obligé de s’occuper du magasin.
– Je peux dormir avec toi ce soir ?
Quand je me suis réveillé, Juliette n’était plus dans ma chambre. Néron et Le Lion avaient disparu. J’avais deux heures de maths avec Rabougri et j’ai hésité à y aller. J’ai failli téléphoner à Cécile pour savoir si je devais ou non demander la recette du cocktail Molotov et si elle avait envie d’aller courir. Je me suis dit que ce n’était pas le jour de la voir. Je n’aurais jamais pu lui dissimuler quoi que ce soit. J’ai attrapé L’Arrache-cœur que je me gardais au chaud et suis parti au bahut.
J’arrivais place du Panthéon quand j’ai entendu, dans mon dos, une voix connue :
– Continue d’avancer. Ne te retourne pas. Prends la rue Valette à droite. Regarde devant toi. On ne lit pas en marchant !
J’ai commencé à descendre la rue Valette. Une foule d’élèves attendait devant l’entrée du collège Sainte-Barbe.
– Arrête-toi ! Rentre dans cet immeuble !
J’ai poussé la porte du 13. J’ai avancé dans un couloir mal éclairé et me suis retourné. Franck était en face de moi.
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