Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 82 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 10

10

 

On se voyait après les cours. Au début, celui qui sortait le premier allait chercher l’autre. Elle évitait les environs de H-IV pour ne pas croiser son frère. Elle m’avait recommandé de ne lui adresser la parole sous aucun prétexte, de ne pas me fier à son air sympathique qui dissimulait une redoutable hypocrisie. De mon côté, je restais à distance de Fénelon, pour éviter les regards en coin et les ricanements. On se retrouvait à mi-chemin, à la pâtisserie viennoise de la rue de l’École-de-Médecine. On prenait un café crème et on parlait pendant deux heures devant un Apfelstrudel. Quand il faisait beau, on arpentait le boulevard saint Germain ou les quais. Pour des raisons inconnues, elle refusait de me donner son numéro de téléphone. Je me l’étais procuré par le biais des renseignements. Quand je lui avais proposé de l’appeler, elle m’avait prié de ne jamais téléphoner chez elle. C’était compliqué, disait-elle. Je n’avais pas demandé pourquoi. Quand Camille assénait : « C’est compliqué », il fallait l’admettre comme un postulat et ne poser aucune question. Un obstacle insurmontable et inexplicable Je pensais que ses parents étaient sévères, avec une morale à l’ancienne. J’imaginais une mère irlandaise, rigide et puritaine, à cheval sur les principes. Un peu désuet mais le roman victorien n’existerait pas si l’éducation des jeunes filles ne posait aucun problème. Je pataugeais encore dans ma naïveté et mes illusions.

Quand elle le pouvait, c’est-à-dire quand elle était seule, elle appelait à la maison. Comme toujours, Juliette se précipitait pour répondre. Il n’avait pas fallu longtemps pour qu’elles fassent connaissance. Il arrivait qu’elle lui parle plus qu’à moi. Parfois, Camille écourtait la conversation en catastrophe : « Je te laisse ! » et elle raccrochait. Je devais résister aux interrogatoires quotidiens de Juliette qui voulait savoir comment elle était, ce qu’on faisait, où on allait. Comme j’éludais ces questions, elle les a posées à Camille. Elle voulait la rencontrer. Il a fallu que je m’y oppose avec véhémence.

En dehors des fins de journée, c’était compliqué de se voir. Le jeudi, c’était difficile. Il y avait toujours un frère qui traînait et aucun moyen de négocier. Le samedi, c’était très compliqué. Le dimanche, c’était impossible. Selon divers recoupements, déductions et suppositions ainsi que les avis autorisés de Leonid et de Sacha, elle évoluait dans une famille heureuse, soudée et envahissante. C’est l’inconvénient majeur des familles unies. La présence de tous est requise comme preuve du bonheur collectif. Un après-midi, on marchait côte à côte rue Bonaparte quand elle a plongé entre deux voitures. En une seconde, elle avait disparu derrière. J’ai aperçu trois jeunes hommes qui nous dépassaient. J’ai reconnu son frère aîné que j’avais croisé à la conférence de Planète. Le plus jeune m’a fixé d’un regard interrogateur. Il m’a semblé l’avoir déjà vu à H-IV. Ils ont poursuivi leur chemin en bavardant. Camille est réapparue, fébrile et nerveuse.

– Ils m’ont vue ?

– Je ne crois pas.

– Ils t’ont vu ?

– Où est le problème ?

– S’ils nous voient ensemble, ça va faire toute une histoire.

J’étais troublé par cette attitude. Ça ne dérangeait pas Sacha :

– Il ne faut pas vous inquiéter. Elle ne vous a pas dit qu’elle ne voulait plus vous voir ?

– Non.

– Alors, vous êtes encore vivant. Il faudra vous y résoudre, les relations entre hommes et femmes sont placées sous le signe de la complication. Montrez-moi votre production.

J’ai sorti une feuille de ma poche et la lui ai donnée. Il l’a lue en trois secondes.

– C’est ça que vous appelez un poème ?

– Je vous avais prévenu.

– Vous n’étiez pas doué pour le dessin. Votre avenir dans les arts me paraît compromis.

– Et si j’empruntais le texte d’un grand poète ?

– Si elle le reconnaît, elle risque de ne pas apprécier. Vous passerez pour un imbécile. J’ai mieux à vous proposer.

 

C’est ainsi que Sacha a élaboré la stratégie des poèmes. Il se proposait de m’en fournir. Je pourrais les réciter à Camille. Je n’aurais même pas à mentir et à affirmer que j’en étais l’auteur. Moins j’en parlerais, mieux ça vaudrait. Laisser courir l’imagination. Ne donner aucune explication. Un artiste n’a pas à se justifier.

– Si, par hasard, elle posait une question qui vous embarrasse, ne répondez pas. Souriez. Et si vous le pouvez, prenez sa main et serrez-la fort en la regardant droit dans les yeux. Servez-vous de votre sourire, Michel.

Au dos d’une enveloppe, il écrivit un poème. À toute vitesse. Sans réfléchir, ni lever les yeux. Ça lui sortait de la main comme de l’eau d’une fontaine. Il me la tendit, griffonnée d’une dizaine de lignes. Je devais l’apprendre par cœur, il refusait de me la laisser.

– Si, en plus de ne pas écrire de poèmes, vous n’avez aucune mémoire, tant pis pour vous. Vous partirez d’ici quand vous le saurez. Ne comptez pas sur moi pour vérifier. On n’est pas en composition de récitation.

– J’ai peur de l’oublier.

– Pensez à elle, vous ne l’oublierez pas. Si vous n’en êtes pas capable, c’est que vous ne la méritez pas. Je ne pose qu’une condition. Vous ne devrez pas en changer une virgule. Je vous fais confiance. Si ça lui plaît, je vous en donnerai d’autres.

– Je pourrais en apprendre plusieurs d’un coup.

– Un poète qui produit trop, c’est suspect. La poésie demande du temps. Ça ne se fabrique pas à la chaîne. Un écrivain peut se lever le matin et se dire : Je vais écrire cinquante lignes ou cinq cents ou mille mots. Si un poète dit ça, c’est un imposteur. C’est comme les diamants. Quand on les ramasse à la pelle, ils n’ont aucune valeur : c’est du charbon.

Je n’ai pas envisagé un quart de seconde de demander du temps pour réfléchir ou de refuser ou de voir si les poèmes me plaisaient. Il me sauvait. J’ai accepté comme une évidence. Je n’ai posé aucune question. J’avais peur qu’il se rétracte et me laisse tomber. Ou qu’elle rencontre un poète, un vrai.

Un client est entré dans la boutique. Pendant que Sacha le servait, j’ai lu le poème. J’ai été étonné par sa clarté. Je l’ai relu. Je me le suis récité les yeux fermés. Je voyais Camille. Je souriais, avec sa main dans la mienne.

– Ça y est ? a demandé Sacha.

– C’est un très beau poème.

Sacha a souri. Il a pris l’enveloppe, l’a déchirée et a jeté les morceaux dans la corbeille.

– Merci pour ce que vous faites, Sacha.

En traversant le Luxembourg, j’ai été pris d’une hésitation. Et si je l’oubliais ? Ne devrais-je pas en garder une trace par sécurité. J’ai pris une feuille pour écrire le poème. Je n’avais pas promis de ne pas le faire. J’ai pensé à Sacha. Je me le suis récité à nouveau. Je savais qu’il était imprimé dans mon cerveau.

 

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