Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 3
3
Avec Nicolas, on formait une des meilleures paires au baby-foot. Lui à l’arrière, moi à l’avant. Difficile de nous battre. Quand on voulait jouer tranquille, on allait place de la Contrescarpe. Nos adversaires étaient des étudiants du quartier ou les polytechniciens de l’école voisine, grosses têtes et nuls au baby. On ne se gênait pas pour les chambrer. Certains prenaient mal que des gamins qui avaient dix ans de moins qu’eux leur mettent des raclées. On faisait comme on voyait faire Samy. On les ridiculisait sans leur accorder d’attention.
– Au suivant.
Au début, on exultait. On manifestait notre joie. Après, on a savouré en silence. On les ignorait. On fixait le baby, la balle blanche et les petits footballeurs bleus et rouges. Avant d’avoir commencé, ils savaient ce qui les attendait et qu’ils ne pourraient pas nous battre. Le coup de l’ignorance était pire que le mépris. Pour avoir droit à un regard, il fallait nous mettre en danger, nous mener au score ou arriver à la balle de match. Il y avait pas mal d’amateurs et, quand vous perdiez, vous deviez poireauter un long moment pour rejouer. Avec l’accumulation des parties, on finissait par fatiguer et, dès qu’on baissait de régime, on était éjecté, avec un petit sourire en coin pour marquer la passation de pouvoir. Il y avait les bons, ceux qui restaient au moins cinq ou six parties consécutives, et ceux qui ne faisaient que passer.
Quand on se sentait en forme, prêts à bouffer la terre entière et à se faire étriller, on allait au grand bistrot de la place Denfert-Rochereau. Au Balto, il y avait deux baby. Nous, on jouait avec les grands et on nous respectait. Il ne nous serait pas venu à l’idée de jouer sur le baby à côté des flippers, même s’il était libre ou quand des joueurs nous proposaient une partie. On gardait notre énergie pour affronter les cadors, ceux qui venaient de la banlieue sud. Samy était le plus fort. Il jouait seul contre deux adversaires et gagnait avec facilité. Il arrêtait quand il en avait marre ou que l’heure était venue pour lui d’aller bosser. Il travaillait de nuit chez un mandataire des Halles à trimbaler des tonnes de fruits et légumes. C’était un vrai rocker avec banane et rouflaquettes, une armoire à glace avec des biceps énormes et deux bracelets en cuir à chaque poignet, pas le genre de type à qui on manquait de respect. Il jouait avec une rapidité qui nous laissait pantois et frappait chaque balle avec une violence incroyable. On comptait sur les doigts de la main les joueurs qui avaient réussi à le battre. J’en faisais partie. Ça n’était arrivé que trois fois et de justesse et lui m’avait écrasé des dizaines de fois. Samy n’avait aucune estime pour les étudiants et les bourges. Il nous désignait d’un seul vocable : on était des brêles, et il nous méprisait du haut de son imposante stature. Il ne parlait qu’à ses semblables et à un petit nombre de personnes, dont Jacky, le serveur du Balto, un pote à lui, qui venait du même coin de banlieue. Il courait sur Samy des rumeurs qu’on se transmettait à voix basse et derrière son dos. C’était au hasard un petit voyou ou un grand. Personne ne savait si c’était son mauvais genre et son blouson noir qui lui valaient cette réputation ou si elle était fondée. Il m’avait à la bonne depuis que j’avais mis Come On Everybody sur le juke-box du Balto, un énorme Wurlitzer qui scintillait entre les deux flippers. Ça m’avait valu une tape amicale dans le dos et une moue de sympathie de sa part. De temps en temps, quand se pointait une paire de bons joueurs qu’il savait ne pouvoir battre seul, il me prenait comme arrière. Je mettais un point d’honneur à être digne de son choix et marquais toujours deux ou trois buts grâce à un tir difficile à parer que j’étais un des seuls à savoir faire. À part ces rares manifestations de sympathie, j’étais logé à la même enseigne que les autres. J’avais droit à son dédain, au surnom de « grande brêle », et j’étais désorienté par ces continuels changements d’attitude. Quand j’avais un peu de ronds, je mettais un disque de rock. Il respirait, soulagé, dès les premiers sons carrés des guitares, et me faisait un petit signe de tête pour que je le rejoigne à l’arrière. Ensemble, on n’a jamais perdu une seule partie.
Le Balto était un vrai bistrot d’Auvergnats. Les Marcusot étaient venus du Cantal après guerre et passaient leur vie dans ce troquet. Ils bossaient en famille sept jours sur sept, de six heures du matin à minuit. Le père Albert tenait son commerce d’une main de maître et affichait sa réussite sociale en exhibant des nœuds papillons anglais qu’il collectionnait et dont il rectifiait en permanence le parfait équilibre par un coup d’œil dans un miroir. Quand la recette avait été bonne, il tapait avec satisfaction des deux mains sur son ventre proéminent.
– La galette, elle est là et personne ne me la prendra.
Si les mots « bon vivant » avaient un sens, il devait ressembler au père Marcusot. Il parlait de repartir au pays, évoquait une belle affaire à reprendre à Aurillac ou Saint-Flour. Sa femme, la volumineuse Madeleine, n’avait aucune envie d’y retourner depuis que leurs trois enfants s’étaient installés en région parisienne.
– Ça sera assez de s’emmerder quand on sera au cimetière, ce n’est pas la peine de s’y enterrer de son vivant. Pour les vacances, ça suffit.
Les Marcusot faisaient tout venir ou presque du Cantal. Leur truffade était aussi fameuse qu’énorme avec des saucisses du Quercy qui vous remplissaient pour deux jours au moins et on venait de loin déguster leur entrecôte de Salers. La mère Marcusot était une fine cuisinière. Elle concoctait un plat du jour mijoté maison. Ce fumet prometteur vous accueillait à votre arrivée et lui avait valu trois articles de critiques gastronomiques accrochés sous un cadre doré à côté du menu. On disait beaucoup de méchancetés sur les Auvergnats. Ceux-là étaient généreux et ne regardaient ni aux portions ni aux ardoises qu’ils consentaient au fur et à mesure que le mois avançait mais qu’il fallait régler sans discuter au début du suivant pour avoir le droit d’être servi. Gare à celui qui l’oubliait et s’imaginait pouvoir changer de bistrot, le téléphone auvergnat avait vite fait de rappeler le mauvais payeur à ses obligations.
Derrière le bar, c’était le domaine des Marcusot. La salle et la terrasse appartenaient à Jacky. Il courait du matin au soir, prenait les commandes, les jetait à la volée au père Marcusot qui les préparait, empilait sur son plateau un enchevêtrement d’assiettes, de verres et de bouteilles, servait sans rien renverser, faisait les additions de mémoire sans se tromper, avec ce sourire et cette sollicitude qui lui valaient de généreux pourboires. Jacky n’avait qu’une passion dans la vie : le football. Supporter acharné du Stade de Reims, il vouait une haine mécanique au Racing Club de Paris qui était un « club de tapettes », l’injure suprême. Le monde était organisé autour de cet affrontement. On était de l’un ou de l’autre camp. Il ne fallait pas le plaisanter avec ses héros : Fontaine, Piantoni et Kopa à qui il pardonnait mal sa « trahison ». Quand ils perdaient face au Racing ou au Real Madrid, c’était un jour de deuil et personne ne la ramenait, même les supporters du Racing, qui étaient les plus nombreux. Samy partageait cette passion du Stade de Reims avec son pote Jacky. C’était pour honorer leur maillot qu’il jouait avec les rouges au baby-foot. Quand il gagnait avec facilité, il ne disait pas un mot, méprisait le perdant, se contentait de prendre la pièce de vingt centimes posée dans le cendrier par ceux qui attendaient leur tour et de la mettre dans le monnayeur pour faire revenir les balles. Quand il avait eu du mal et devait se forcer un peu pour gagner, il ponctuait sa victoire d’un : « Reims vous emmerde ! »
Le Balto était un immense bistrot à l’angle de deux boulevards. Sur l’avenue Denfert-Rochereau, côté comptoir et tabac, il y avait les baby, les flippers et le juke-box, et côté Raspail, un restaurant de soixante places. Entre les dernières tables, j’avais remarqué une porte derrière un rideau de velours vert. Des hommes d’âge mûr disparaissaient par ce passage. Je ne voyais personne en ressortir. Ça m’intriguait. Je me demandais souvent ce qu’il pouvait y avoir là. Je ne pensais pas à aller voir. Aucun de mes compagnons de baby ne le savait. Ça ne les intéressait pas. Je suis resté longtemps sans m’en préoccuper. Quand il y avait foule et que l’attente était longue, je prenais un bouquin et, sans consommer, je m’asseyais en terrasse au soleil. Jacky me laissait tranquille. Il avait vu ma déception quand Reims s’était fait battre en finale par le Real. Depuis ce jour, il ne me considérait plus comme un client. Le Balto, à cette époque, avec les Marcusot, Nicolas, Samy, Jacky et les habitués, c’était comme une seconde famille. J’y passais un temps fou. Je devais être à la maison avant le retour de ma mère du travail. Je rentrais chaque soir un peu avant sept heures, étalais livres et cahiers sur mon bureau. Quand elle arrivait avec mon père, elle me trouvait en train de travailler. Gare à moi quand elle rentrait avant et que je n’étais pas là. J’arrivais à la rassurer en jurant que je travaillais chez Nicolas. Je mentais avec un aplomb qui me rendait heureux.
Je trimbalais mon Brownie et m’exerçais à prendre des photos. Le résultat était médiocre. Les personnages étaient perdus dans le cadre, dressés comme des piquets. On ne voyait pas les visages. Mes photographies n’exprimaient rien. Je me suis rapproché des sujets. De temps en temps, j’arrivais à saisir une expression ou un sentiment. Comment photographier sans être vu ? Je devais gérer un ennemi imprévisible : Juliette ma petite sœur qui avait trois ans de moins. Elle n’avait pas eu à choisir son camp. C’était une Delaunay jusqu’au bout des ongles. Coquette, ses placards débordaient de vêtements. Elle affirmait qu’elle n’avait rien à se mettre et passait son temps à se demander comment s’habiller pour sortir. Avec son air ingénu, elle obtenait ce qu’elle voulait de mes parents. Son visage candide et innocent n’était qu’une apparence. Souvent, ma mère, qui avait une confiance totale en elle, lui demandait si j’étais rentré à six heures comme je l’affirmais. Juliette me trahissait sans remords d’un signe de tête.
C’était une incroyable, une incorrigible bavarde, capable de parler des heures sans qu’on se souvienne de quoi. Elle occupait le terrain de la conversation. Impossible d’avoir la moindre discussion avec elle. Elle ne vous laissait pas en placer une. On renonçait. On se laissait emporter par le flot ininterrompu de mots qui sortait de sa bouche sans qu’on puisse l’interrompre. Tout le monde se moquait d’elle. Grand-père Philippe, qui la portait aux nues, l’appelait « mon joli moulin à paroles ». Il n’hésitait pas à lui interdire de parler en sa présence. Elle le fatiguait. Enzo disait qu’elle avait une petite vieille dans le ventre.
– Tu es une chiacchierona comme ma cousine Lea qui vit toujours à Parme.
Ce surnom lui était resté. Elle le détestait. Quand on voulait l’embêter, on la traitait de chiacchierona. Ça la faisait taire. Des fois, elle prenait la parole au début du repas et continuait son monologue, intarissable. Notre père tapait de la main sur la table.
– Arrête, Juliette, tu nous soûles ! Quelle bavarde, cette fille.
Elle protestait avec véhémence :
– Je ne suis pas une bavarde ! Personne ne m’écoute.
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