Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 21
21
Dans la famille Catastrophe, je demande les rapatriés. Même Eugène Sue, qui s’y connaissait en rebondissements invraisemblables, n’aurait pu imaginer une telle succession de tuiles. Il aurait trouvé que c’était exagéré et qu’aucun destin n’accumulait autant de malheurs. Les Delaunay ont débarqué d’Algérie. Maurice, Louise et les cousins Thomas et François, avec leurs valises, leur épagneul Toby, leur accent pied-noir et leur amertume. Ils avaient abandonné leurs trente-deux immeubles, leurs commerces, leurs voitures, leurs meubles et leur soleil.
– Jusqu’au bout, on y a cru. On espérait un miracle. La France nous a abandonnés. C’était le sauve-qui-peut. La panique générale. On se battait pour monter dans les bateaux. On est partis sans rien. Une main devant, une main derrière. Ils nous ont tout pris, expliquait Maurice, effondré.
– Là-bas, tu étais riche. Ici, tu es pauvre. Moi, à ta place, je serais resté, affirmait mon père.
Quelques années auparavant, grand-père Philippe avait réparti son héritage entre ses deux enfants. Ma mère avait hérité de notre appartement et de l’entreprise familiale. L’oncle Maurice avait investi sa part dans des immeubles au centre d’Alger et d’Oran. Il avait souscrit des emprunts et donné sa garantie personnelle. Il devait continuer à rembourser dix ans et n’encaissait plus les loyers.
– Il ne nous reste que des dettes et nos yeux pour pleurer, se lamentait Louise.
– On est là ! C’est quand on a des problèmes que la famille est importante, clamait ma mère pour leur remonter un moral en berne. Vous êtes ici chez vous.
Ils se sont installés. Quand ils venaient en vacances, l’ambiance était joyeuse. On rigolait et on ne pensait qu’à s’amuser et à en profiter. L’atmosphère n’était plus à la rigolade. L’appartement était transformé en camping désorganisé. Si on avait pu donner notre avis, on aurait préféré qu’ils vivent ailleurs. C’était un mauvais moment pour débarquer. Pour des raisons dont on ne voulait pas parler. J’ai fait un effort. Thomas et François ne lisaient que des bandes dessinées. Quand je leur ai conseillé des livres, ils m’ont regardé comme si j’étais débile.
Maria était une femme énergique qui avait une haute conception de sa fonction. Elle faisait partie de la famille. Ma mère lui avait abandonné les rênes du quotidien et, du matin au soir, elle gérait la maison sans avoir personne sur le dos. Du jour au lendemain, elle s’était retrouvée avec la smala Delaunay qui ne levait pas le petit doigt, se croyait à l’hôtel et lui donnait des ordres qu’elle refusait d’exécuter. Elle les détestait et les considérait comme des intrus. Les vieilles rancœurs entre pieds-noirs et Espagnols remontaient à la surface. Louise se plaignait de son mauvais caractère. Pour ma mère, Maria était une perle. Ça a explosé après que la machine à laver eut rendu l’âme. Maria avait trop de travail et a donné ses huit jours. Ma mère l’a retenue en l’augmentant mais elle a continué à râler.
Juliette avait placé ses espoirs dans l’arrivée des cousins. Enfin quelqu’un avec qui parler. La chiacchierona a été déçue. Louise n’arrêtait pas de pleurer et la fatiguait avec ses plaintes incessantes. Les cousins l’avaient rembarrée. Ils passaient leurs journées devant la télé et elle les gênait. Alors, Juliette continuait à parler seule, elle se vengeait des cousins qui prenaient un bain chaque matin en vidant le cumulus et leur laissant l’eau glacée.
Personne n’aurait pu prévoir le conflit qui allait se déclarer entre Toby et Néron. Notre chat était furieux de la présence de cette bête baveuse qui laissait des poils partout et aboyait sans motif. Dès qu’ils s’étaient aperçus, ils s’étaient haïs. Il avait fallu les séparer et les enfermer. Toby ne quittait plus l’ancienne chambre de Franck, et Néron restait dans celle de Juliette. On avait oublié cent fois de fermer les portes et ils s’étaient écharpés autant de fois. Toby avait sauté sur Néron pour le tuer, s’était fait ouvrir la truffe d’un coup de patte rageur et avait hurlé à la mort pendant une nuit entière. Ensuite, ce chien qu’on pensait idiot avait fini par comprendre qu’il devait raser les murs devant notre chat.
Il ne faut jamais garder ses soucis pour soi mais s’en ouvrir à ses amis. J’en ai parlé à Leonid qui jouait aux échecs avec Igor. J’avais de la chance. Question détresse, fatalité et adversité, c’étaient des spécialistes. Ils m’ont expliqué qu’en mathématiques, ça s’appelait la loi des séries. Un Américain du nom de Murphy en avait dérivé une application qui se vérifiait avec une logique irréfutable. Si j’ai compris ce qu’il affirmait : la tartine tombe toujours du côté de la confiture ou reste collée au plafond et, quand elle retombe, c’est sur le tapis ou la figure ou la cravate.
– Si, par le plus grand des hasards, elle tombe du côté non beurré, continua Igor, c’est que tu t’es trompé de côté en la beurrant.
– J’ai essayé avec des blinis et du tarama, c’est pareil, poursuivit Leonid.
De fil en aiguille, ils ont réussi à me persuader que l’installation des Delaunay chez nous était une aubaine dont je devais me réjouir.
– On ne veut pas te décourager, Michel. À ton âge, tu dois apprendre à apprécier l’instant que tu vis. Le pire est devant toi. À côté de ce qui t’attend, le présent, quel qu’il soit, est une douceur.
– Attention, tu ne dois pas être indifférent au quotidien. Tu dois t’en détacher. Comme cela, rien ne peut t’atteindre.
Cette discussion m’a rendu heureux. J’étais ravi de comprendre un concept scientifique. J’ai changé d’attitude vis-à-vis de mes cousins. Ils ne se sont rendu compte de rien et ne décollaient toujours pas de la télé.
Au bout de deux semaines, une sorte d’organisation du désordre est apparue. Mon père a retrouvé ses bonnes habitudes de partir à l’aube et de rentrer le plus tard possible. Ma mère le suivait de peu. La famille s’est agrandie et on s’est fait une raison. Louise était la seule à ne pas avoir compris que certaines questions ne devaient pas être posées, au risque de compromettre ce délicat équilibre
– Qu’est-ce qui s’est passé avec Franck ? demandait-elle. Où est-il ?
Elle a essayé avec mon père qui est parti sans répondre, avec ma mère qui l’a regardée d’un œil noir, avec Juliette qui ne savait pas, avec moi qui faisais comme si je ne l’entendais pas, avec Maria qui ne lui parlait plus. Elle a essayé, de nouveau, un dimanche midi, pendant que mon père découpait le poulet et elle s’est fait clouer le bec par grand-père Philippe :
– Tu nous emmerdes, Louise, avec tes questions à la con. Franck est en voyage !
À chaque fois que le téléphone sonnait, je me précipitais. Ce n’était jamais pour moi. Un soir, Cécile s’est manifestée. Elle était revenue. Il était tard. Elle avait une voix fatiguée, un peu absente. Elle ne souhaitait pas qu’on se voie. Elle devait s’occuper de l’enterrement de Pierre qui devait avoir lieu en province dans le caveau familial.
– Si tu veux, je peux venir.
– Ce n’est pas la peine.
– Je voudrais être avec toi.
– Il va y avoir la famille. Des gens que je n’ai pas vus depuis des années.
– On sera ensemble. Moi aussi, j’ai beaucoup de peine.
– N’insiste pas, Michel, je veux être seule avec Pierre. Les autres sont des étrangers pour moi. Je suis fatiguée. Il faut que je me repose. Je resterai un moment là-bas. On se verra à mon retour. Tu seras là ?
– Figure-toi que les Delaunay d’Algérie ont débarqué. C’est le bordel à la maison. Cette année, on ne partira pas en vacances. On aura du temps au mois d’août. Cécile, maintenant, c’est moi ton frère.
– Oui, tu es mon petit frère. Je t’appellerai.
On était début juillet. Ma mère n’est pas rentrée. On était un peu inquiets. Elle n’était jamais absente sans prévenir. Elle avait quitté le magasin en fin d’après-midi sans dire où elle allait. On avait téléphoné chez grand-père. Elle n’était pas chez lui. On avait commencé à dîner sans elle. La porte d’entrée a claqué. Ma mère est apparue comme une furie. On était réunis autour de la table. Maria faisait le service.
– Paul, il manque cinq millions en bons du Trésor à la banque ! Où sont-ils ?
Mon père s’est levé. Sa serviette est tombée dans l’assiette de soupe. Il restait debout, la bouche ouverte, pris au dépourvu.
– Qu’en as-tu fait ?
Quand ma mère revenait aux anciens francs, c’est qu’il y avait un problème.
– Heu… Ah oui, les cinq millions. Je voulais t’en parler.
– Tu te fous de moi ?
– Écoute, on pourrait voir ça plus tard. En tête à tête.
– Tout de suite !
Les Delaunay d’Algérie ont été les témoins de l’engueulade. Avec Juliette, on ne savait plus où se mettre.
– Écoute, Hélène, il vaudrait mieux qu’on en discute tous les deux.
– Je veux une explication !
– Je ne peux rien te dire.
– Comment ça ? Tu prends cinquante mille francs à la banque à mon insu. Tu imites ma signature et tu ne peux rien me dire ?
– J’en ai eu besoin.
– De cinq millions ? Pour quoi ?… Tu te moques de moi ? C’est l’argent de la famille. Je voulais le donner à mon frère. Il en a besoin. Tout a disparu !
– C’est de l’argent que j’ai gagné ! J’avais le droit de le prendre. Et tu vas arrêter de me parler sur ce ton devant les enfants.
– Je parle sur le ton que je veux. Je ne te reproche pas d’avoir pris de l’argent ! Je te reproche de me l’avoir caché. Et en imitant ma signature !
– Je te rembourserai.
– Ah oui ? Avec quoi ? Avec mon argent, peut-être ?
– Tu ne me crois pas ?
– Qui me dit que tu n’as pas mis cet argent dans ta poche ? Que tu n’as pas une poule ? Que tu n’as pas perdu aux courses ou aux cartes ?
– Comme si tu ne savais pas ce que je fais de mes journées.
– Dis-moi la vérité !
– Je ne peux pas, Hélène.
– J’espère que ce n’est pas pour Franck ? Ce n’est pas pour lui ?
– Non.
– C’était pour ça le voyage dans le Nord ? Tu me prends pour une imbécile. Je m’en doutais. Tu as vu Franck. Tu l’as aidé.
– Jamais !
Ma mère s’est tournée vers moi. Elle m’a fixé droit dans les yeux.
– Michel, est-ce que tu as vu ton frère ?
Un frisson m’a parcouru. Mes cheveux se dressaient sur la tête et mon visage s’enflammait. Je soutenais son regard et m’efforçais de retrouver mon calme. Mon père avait le visage baissé. Aussitôt, j’ai repensé à la promesse d’homme qu’il avait exigée. J’étais coincé. J’entendais encore ses paroles : « Quoi qu’il arrive et qui que ce soit. »
– Non, je ne l’ai pas vu, ai-je prononcé d’un air détaché.
– Tu ne lui as pas parlé ?
– Je te l’aurais dit, maman.
– Et toi, Juliette ?
– Maman, je te promets. On n’a pas vu Franck.
Elle a dévisagé mon père d’un air dur.
– Si ce n’est pas pour lui, il va falloir que tu m’expliques. Tu me connais, quand j’ai une idée en tête, je n’abandonne jamais. Crois-moi, ça ne va pas se passer comme ça !
Mon père a mis sa veste. Il est sorti. Le matin, quand on s’est levés, il n’était pas là. Après cet incident, on n'a plus entendu parler des bons du Trésor. Je n'ai pas su si c'était le prix du voyage ou ce que mon père avait donné à Franck pour voir venir. On n'a pas abordé le sujet.
Ma mère a clamé que les fellaghas ne feraient pas la loi à la maison. On ne changerait rien à nos projets et à nos habitudes. On irait en vacances à Perros-Guirec comme chaque année au mois d’août. J’ai téléphoné à Cécile à plusieurs reprises. Elle ne répondait pas. Je suis passé chez elle. La concierge m’a confirmé qu’elle n’était pas revenue et elle ne savait pas où elle se trouvait.
Alors qu’on descendait les valises, un gendarme s’est présenté. Mon père était convoqué à la préfecture de police. Deux inspecteurs lui ont posé mille fois les mêmes questions. Pourquoi était-il rentré en France ? Il avait parlé de Tanger. Son fils se trouvait-il au Maroc ? La diplomatie n’étant pas son fort, il leur a dit qu’il les emmerdait, eux et toute l’armée française. Ils l’ont gardé deux jours. On a dû reculer le départ.
Le lendemain de notre arrivée en Bretagne, mon père a prétexté du travail à Paris pour y retourner et nous a laissés. Il a fallu supporter un mois de flotte entrecoupé de rafales glacées et de bourrasques. Impossible de se baigner, de rester sur la plage ou de se promener sur le sentier des douaniers transformé en pataugeoire sans risquer de se rompre le cou. On regardait tomber la pluie. On jouait au Monopoly. Les Delaunay d’Algérie ne savaient pas jouer aux échecs. Ils adoraient acheter des immeubles et des hôtels. J’ai passé plusieurs appels à Cécile, sans succès.
Mon père est revenu nous chercher. On est rentrés plus tôt que prévu. Leurs dossiers scolaires ayant brûlé dans l’incendie du lycée Bugeaud, les cousins devaient passer un examen pour entrer à Henri-IV. Ils ont été recalés. Leur accent a dû leur jouer un mauvais tour. Je ne les ai pas ratés, eux qui se prenaient pour des cadors. Grand-père a fait jouer en vain ses relations. Louise voulait les inscrire à Stanislas qui avait une excellente réputation mais ils n’avaient plus les moyens. Les cousins ont été refusés à Montaigne et à Buffon. Ils ont fini à Charlemagne, qui accueillait les rapatriés sans examen.
Le 15 septembre, j’ai reçu un appel de Cécile. Je n’avais eu aucune nouvelle d’elle depuis deux mois.
– Je suis heureux de t’entendre. Je suis passé chez toi. Ta concierge te l’a dit, non ?
– Il faut qu’on se voie, Michel.
– Demain, on peut se retrouver au Luxembourg.
– On doit se voir tout de suite.
– Je suis en train de faire travailler mes cousins d’Algérie. Ils se sont fait jeter de H-IV. Ils sont archinuls.
– C’est urgent.
– Tu ne peux pas attendre un peu ?
– Non !
Une demi-heure plus tard, j’ai sonné à sa porte. Elle m’a ouvert. Elle avait changé. Elle portait le grand pull blanc écossais de Pierre qui lui descendait à mi-cuisses. C’est la première fois que je la voyais en jupe. Elle avait une frange irrégulière sur le front. Ses cheveux noirs lui tombaient sur les épaules. Elle avait son air sombre des mauvais jours. Elle n’a pas répondu à mon « Bonjour, comment vas-tu ? ». Elle a fait demi-tour et s’est appuyée sur la table du salon. Une caisse en carton était posée dessus.
– Ce sont les affaires personnelles de Pierre. Je viens de les recevoir.
Elle a plongé la main dedans et en a sorti une poignée de lettres. Elle les a lancées d’un geste nerveux.
– Tu veux les lire ?
Je regardais, sans comprendre, les enveloppes éparpillées sur la table.
– Qu’y a-t-il ?
– Quand je t’ai demandé si tu avais prévenu Pierre que j’abandonnais ma thèse, tu m’as juré que tu ne lui avais pas écrit.
– C’est vrai.
– C’est ton connard de frère qui lui a écrit ! Tu lui en avais parlé avant qu’il s’engage !
Elle a sorti une enveloppe d’un cahier. J’ai reconnu l’écriture de Franck.
– Tu veux que je te la lise ? C’est touchant d’attention.
– Attends, je vais t’expliquer.
– En plus, il y a des explications !
Elle s’est levée, a pris une grosse liasse d’enveloppes et me l’a jetée au visage. Je l’ai attrapée.
– Tu étais la seule personne en qui j’avais confiance et tu m’as trahie. Toi ! Tu m’as menti. Vous les Marini, vous êtes tous les mêmes !
– Ce n’est pas vrai.
– Tu n’avais pas le droit !
– C’est que…
– Fous le camp !
– Je ne voulais pas…
– Tire-toi ! Je ne veux plus jamais te voir !
Je suis sorti. Sur le palier, j’ai attendu qu’elle me rappelle. J’ai poussé la porte. C’était fini. Je n’arrivais pas à m’y résoudre.
Les jours suivants, j’ai espéré la croiser et qu’on puisse se parler. Je traînais au Luxembourg et autour du quai des Grands-Augustins. Je ne l’ai pas revue. Si j’en juge par le résultat, le mensonge est, de loin, la solution la plus inutile et la plus inefficace qui soit. On n’y gagne que des emmerdements. Si j’avais trahi cette connerie de promesse d’homme, mon père ne m’en aurait pas tenu rigueur. Ma mère aurait peut-être compris que mon père n’avait pas d’autre solution que d’aider son fils et elle lui aurait pardonné. Si je lui avais dit la vérité, Cécile m’aurait gardé sa confiance. Je me sentais comme un funambule avant la chute quand il cherche à quoi se raccrocher et découvre le vide sous ses pieds.
Après plusieurs mois d’hospitalisation, grand-mère Jeanne est morte dans son sommeil. Grand-père Enzo dormait dans le fauteuil à côté d’elle et ne s’est rendu compte de rien. Quand il a reçu le coup de téléphone lui annonçant la nouvelle, mon père s’apprêtait à partir travailler. Il est tombé comme une masse sur la chaise et s’est mis à pleurer. Il n’était pas allé voir ses parents depuis la fin août. Il m’a demandé si je voulais venir avec lui à l’enterrement. Ma mère a répondu à ma place que c’était la semaine des compositions et que je ne pouvais pas les manquer. Elle lui a conseillé d’y aller avec Baptiste. Mon père a refusé d’appeler son frère.
– Il est cheminot. Il ira en train.
Il est parti sur-le-champ à Lens. J’ai téléphoné à mon grand-père. Ça ne répondait pas. Je lui ai écrit que je regrettais de ne pas pouvoir être à ses côtés, que je pensais beaucoup à lui et à grand-mère Jeanne. Juliette a signé la lettre.
Mon père est revenu dix jours plus tard. Je lui ai demandé comment allait grand-père Enzo.
– Je ne sais pas. J’espère qu’il ne va pas perdre la boule.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Il a de drôles d’idées.
Il n’a pas voulu me dire lesquelles.
Il n’y a qu’au Club que je trouvais un peu de lumière. Le jeudi 22 novembre a été un jour exceptionnel. Kessel a été élu à l’Académie française. Ce n’est pas tous les jours qu’on a un copain qui devient académicien. On savait qu’il était candidat mais il y avait une telle opposition à accueillir ce fils d’émigrés juifs cosmopolites qu’on était sûrs que Brion serait élu. On était regroupés près de la radio, et aux informations, quand le journaliste a annoncé son élection, on a explosé de joie. Avant son arrivée, les bouchons de champagne ont sauté et, de l’avis unanime, il y a eu la plus grande fiesta de l’histoire du Balto. Même Jacky et le père Marcusot ont offert leur tournée. Quand il est arrivé, ç’a été de l’hystérie. Tout le monde le félicitait et voulait l’embrasser. Sartre nous a rejoints et a offert sa bouteille. Kessel trinquait avec chacun.
– On avait peur que la haine de certains académiciens t’empêche d’être élu, lui a dit Igor.
– On peut toujours plus que ce que l’on croit pouvoir, a répondu Kessel avec son immense sourire.
Il était tard. J’ai dû, à regret, rentrer à la maison. On m’a dit que la fête avait continué jusqu’à l’aube et que Marcusot avait commandé une verrerie neuve.
Chaque jour qui passait rendait l’absence de Cécile plus pénible. Leonid voulait me convaincre qu’il fallait espérer, forcer le destin, attendre le bon moment.
– Tu dois être persévérant, commença-t-il. Ce ne sera pas la première femme à changer d’avis.
– Je suis désolé de te contredire, l’interrompit Igor. C’est inutile de se faire des illusions. Quand c’est important, elles ne changent pas d’avis.
– Ce n’est pas vrai ! cria Leonid.
Ils partirent dans une discussion interminable et animée. Sans qu’ils s’en rendent compte, ils parlèrent en russe. Igor en prit conscience le premier et revint au français.
– On n’arrive pas à se mettre d’accord. On ne sait pas s’il vaut mieux attendre et espérer ou se faire une raison et renoncer.
– Demain sera meilleur. Je suis désolé de le constater, Igor Emilievitch, tu es négatif. Moi, je suis un optimiste.
– Je suis un optimiste aussi, répondit Igor. Le pire est devant nous. Réjouissons-nous de ce que nous avons.
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