Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 9
9
Il y avait foule au Balto. Dix personnes se pressaient autour du baby. J’étais dans une forme éblouissante. Les adversaires se succédaient, impuissants. Fidèles à notre habitude, on jouait tête baissée. On a d’abord vu ses bracelets de cuir avant d’entendre sa voix rauque :
– Salut les brêles. On a fait des progrès, on dirait ?
Samy a jeté sa pièce sur le tapis. Il avait son air suffisant. Avec Nicolas, on a échangé un bref regard. On était déterminés à le sortir avec perte et fracas. On était chauds, pas lui. On avait l’intention de profiter de notre avantage. Samy m’a passé aux demis. Nicolas a fait la partie de sa vie. Il arrêtait presque tout. Il ne bougeait pas. L’arrière central un peu redressé pour bloquer les tirs de Samy qui s’énervait. Nicolas a mis quatre buts de l’arrière, dont trois bandes. C’est moi qui étais nul. Dès que je récupérais la balle à l’avant, Samy bloquait mes tirs comme s’il devinait à l’avance ce que j’allais faire. J’ai mis un misérable but en tirant alors qu’il avait à peine posé les mains sur ses barres. C’était limite. Samy, grand seigneur, n’a pas protesté. Sur la balle de match, il nous a baladés et il a aligné un aller-retour si rapide qu’on n’a pas vu la bille blanche disparaître dans le but. On a entendu un clac métallique suivi de « Salut les brêles ! ». Nicolas était furieux contre moi. Il y avait sept pièces dans les cendriers. Il en a remis une. Trois quarts d’heure à attendre notre tour pour se refaire étriller par Samy. Nicolas a fait un flipper sur le Liberty Belle. Il m’a proposé une partie. Pendant qu’il commençait à jouer, je me suis assis en terrasse pour bouquiner. J’étais en nage.
Au bout du restaurant, en face de moi, derrière les banquettes, la porte au rideau vert. Jacky en sortait avec des tasses et des verres vides. Je me suis renfoncé dans le coin. Il est passé sans me voir. Un homme mal rasé avec un imperméable élimé et taché a disparu derrière la tenture. Que faisait-il dans cette tenue en cette saison ? Il n’avait pas plu depuis des semaines. Mû par la curiosité, j’ai écarté le rideau. Une main malhabile avait inscrit sur la porte : « Club des Incorrigibles Optimistes ». Le cœur battant, j’ai avancé avec précaution. J’ai eu la plus grande surprise de ma vie. J’ai pénétré dans un club d’échecs. Une dizaine d’hommes jouaient, absorbés. Une demi-douzaine suivaient les parties, assis ou debout. D’autres bavardaient à voix basse. Des néons éclairaient la pièce ouvrant par deux fenêtres sur le boulevard Raspail. Elle servait aussi de débarras au père Marcusot qui y rangeait des guéridons, des chaises pliantes, des parasols, des banquettes trouées et des caisses de verres. Deux hommes profitaient des fauteuils pour lire des journaux étrangers. Personne n’a remarqué mon entrée.
La surprise, ce n’était pas le club d’échecs. C’était de voir Jean-Paul Sartre et Joseph Kessel jouer ensemble dans l’arrière-salle enfumée de ce bistrot populaire. Je les connaissais par la télé. C’étaient des gens célèbres. J’étais fasciné. Ils rigolaient comme des collégiens. Je me suis souvent demandé ce qui pouvait faire autant rire Sartre et Kessel. Je ne l’ai jamais su. Imré, un des piliers du Club, affirmait que Sartre jouait comme une patate. Ça les faisait marrer. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, sur le pas de la porte, à les regarder. Aucun d’eux n’a fait attention à moi. Nicolas est venu me chercher :
– C’est notre tour.
Il ne savait pas qu’il y avait un club d’échecs et s’en fichait. Quant à Kessel ou Sartre, leurs noms ne lui disaient rien. Nicolas n’avait pas de télé et la lecture n’était pas son fort.
– Je n’ai plus envie de jouer.
Il m’a dévisagé, incrédule :
– T’es malade ?
– Je vais rentrer.
Je m’empressai de raconter l’anecdote à Franck et à Cécile. J’aurais mieux fait de me taire. À cause de moi, ils se sont encore engueulés. Au début, je les ai fait lanterner. Ils ont passé en revue un tas de célébrités. Franck a déduit que c’étaient des intellectuels qui jouaient aux échecs. Il a fini par tomber sur Sartre. Il n’en revenait pas que je l’aie vu. Ils n’ont pas trouvé Kessel. Ils ne pouvaient imaginer que ces deux-là puissent jouer et rigoler ensemble. Le problème, c’était que Franck ne jurait que par Sartre et Cécile pas du tout. Elle adorait Camus. Franck le détestait. Je ne savais pas encore que c’était comme pour Reims ou le Racing Club de Paris, Renault ou Peugeot, le bordeaux ou le beaujolais, les Russes ou les Américains, on devait choisir son camp et ne plus en changer. Il devait y avoir un sacré contentieux entre les deux hommes pour que le ton monte si vite. Certaines subtilités de l’échange m’ont échappé. Ils utilisaient, à tour de rôle, les mêmes arguments pour essayer de se convaincre. Les mots : borné, histoire, complice, aveugle, lucidité, mauvaise foi, lâcheté, morale, engagement, conscience, revenaient de chaque côté. Cécile a pris le dessus. Peut-être son élocution de mitraillette et sa vivacité empêchaient-elles Franck de répondre. Débordé, il lui a lancé :
– Tu es et tu resteras toujours une petite-bourgeoise moraliste. Comme Camus.
Cécile fulminait. Elle a rétorqué d’un ton calme :
– Toi, tu es et tu resteras toujours un petit con prétentieux. Comme Sartre.
Franck est parti en claquant la porte. Nous sommes restés à l’attendre Cécile et moi. Il n’est pas revenu. Cécile ne m’en a pas voulu. J’ai essayé de la consoler et de plaider la cause de Franck. Elle faisait de cette discussion une affaire de principe. Quelque chose de vital, de primordial. Je ne voyais pas en quoi c’était capital. Elle m’a répondu :
– N’insiste pas. Il a tort.
Sur une des piles de bouquins entassés dans le salon, elle a pris un gros livre et me l’a tendu.
– L’Homme révolté d’Albert Camus.
– Je ne vais peut-être pas comprendre.
Elle a ouvert le livre. J’ai lu la première ligne : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. » Ça n’avait pas l’air compliqué. Je me suis senti concerné. Est-ce que ça voulait dire que j’étais un révolté ?
– Lis-le, tu verras. Ce qui les emmerde, c’est que Camus est lisible. Et lumineux. Pas Sartre. Ils le haïssent parce qu’il a raison, même si je ne suis pas d’accord sur tout avec lui. Il est un peu trop humaniste à mon goût. Des fois, il faut être plus radical. Tu comprends ?
Le soir, à table, je n’ai pas pu résister :
– Devinez qui j’ai vu en train de jouer aux échecs ?
Franck m’a jeté un œil noir. J’ai fait comme si je ne le voyais pas. Mon père était épaté et s’est cru obligé d’expliquer à ma mère que Sartre était un philosophe communiste célèbre.
– Il n’est pas communiste. Il est existentialiste.
Cette subtilité échappait à mon père.
– C’est pareil.
– Pas du tout !
Elle a cherché secours auprès de Franck, qui a confirmé :
– Il est proche des communistes. Il n’a pas sa carte. C’est d’abord un intellectuel.
Mon père a senti qu’il ne devait pas s’aventurer sur ce terrain miné. Persuadé d’être un bon joueur d’échecs malgré les raclées que lui donnait Enzo, il a entrepris de lui exposer les finesses du jeu et s’est fait clouer le bec d’un :
– Je te rappelle que lors de notre dernière partie, je t’ai mis mat.
– C’était après la guerre. J’irai peut-être un de ces jours jeter un œil dans ce club.
Au regard de ma mère, il a vu qu’elle n’avait pas envie qu’il aille perdre son temps dans un club d’échecs. J’ai senti l’orage arriver.
– Et toi, que faisais-tu dans ce bistrot ? Je t’ai dit cent fois que je ne voulais pas que tu traînes dehors ! T’as vu tes notes en maths ? Je t’interdis d’y aller ! C’est compris ?
Elle a tourné les talons. Franck avait un sourire jusqu’aux oreilles. Mon père a essayé de me consoler :
– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.
Voilà comment, le même jour, j’ai découvert Kessel, Sartre et Camus.
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