Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 11
11
Ma mère voulait passer les fêtes de fin d’année à Alger chez son frère Maurice. C’était devenu une tradition et il était hors de question d’y déroger. Mon père n’était pas d’accord. Il trouvait inutile d’aller au-devant du danger. À Paris, il y avait des attentats mais on ne se sentait pas menacé. Là-bas, ça explosait chaque jour, sans qu’on sache qui, du FLN ou de l’OAS, posait les bombes. D’un côté, le gouvernement clamait haut et fort qu’il avait la situation en main, que le pays était quasi pacifié, de l’autre, personne n’y croyait. Au cours d’un déjeuner dominical, il a été catégorique :
– Si tu veux y aller, je ne peux pas t’en empêcher. Juliette n’ira pas, je m’y oppose.
Grand-père Delaunay trouvait aussi que c’était imprudent et, face à cette alliance inhabituelle, ma mère a renoncé.
Cécile a reçu une lettre de Pierre qui, dans son coin du bled constantinois, semblait vivre sur une autre planète, à l’écart des événements. Il en avait connaissance par la radio ou les journaux et attendait une permission. Il ne nous disait pas où. Cécile espérait qu’il reviendrait à Paris, jusqu’à ce qu’on reçoive une carte postale avec deux chameaux dans la palmeraie de Tébessa qui nous a laissés perplexes :
Ma Cécile,
On pensait aller se baigner. On a eu droit à sept jours à cent
kilomètres de notre base. Ici, c’est le paradis terrestre. On passe nos journées à se gaver de figues de Barbarie et de dattes
et à jouer au jokari. On a fait un championnat interarmes et j’ai perdu en demi-finale face à un trou-du-cul de légionnaire qui a trois poumons et n’arrête pas de péter en courant. J’ai sympathisé avec lui. En double, je joue avec mon pote Jacquot. On s’est qualifiés pour la finale qui aura lieu demain. On va les écrabouiller. J’attends toujours de lire ta thèse. N’oublie pas qu’Aragon est un amoureux.
– Je n’arrive pas à imaginer Pierre jouant au jokari, ai-je commenté.
– Ni moi qu’il sympathise avec un légionnaire.
On s’est regardés. On a pensé la même chose. J’attendais qu’elle m’en parle.
– Et si on récurait les volets ? Ceux qui donnent sur la petite cour, a-t-elle suggéré.
– Tu as vu leur état ? C’est irrécupérable. Ils n’ont pas été nettoyés depuis la guerre de quatorze.
– Tu es toujours en train de râler. Tu ne changeras jamais.
Elle s’est jetée sur moi et s’est mise à me chatouiller. De temps en temps, ça lui prenait. Ça l’amusait. J’aurais aimé rester impassible pour l’embêter. Je ne résistais pas longtemps et je m’écroulais. Elle en riait autant que moi. Ce jour-là, j’ai pris une série de photos d’elle en train de bricoler et de gratter le papier peint du couloir. Elle était d’humeur joyeuse et a fait le pitre avec le balai et l’aspirateur. Elle n’aimait pas poser. J’attendais le bon moment pour la photographier par surprise. Pour les volets, j’avais raison. Quand on a ouvert celui de droite, il était vermoulu et s’est détaché de ses gonds.
Aucune nouvelle de Franck. Quinze mois de silence. On ne savait pas s’il était en Algérie, en France ou en Allemagne. Quand mon père s’est adressé au ministère des Armées, on lui a répondu qu’il appartenait au lieutenant Franck Marini de donner de ses nouvelles à sa famille. Maurice a réglé le problème en décidant que, cette année, ils viendraient passer les fêtes à Paris. Dès qu’il m’a vu, il a lancé :
– Hi Callaghan, how do you do ?
– Very good, tonton.
J’ai eu le droit au petit coup amical sur le menton.
– Comment ça va au bahut ?
– Très bien.
– Il paraît qu’ils ne veulent pas de toi à Polytechnique parce que tu es trop doué ?
Il a éclaté de rire. Je n’ai pas apprécié qu’il se paye ma tête devant les cousins. J’aurais voulu lui répondre du tac au tac et lui clouer le bec. Je suis resté sec. Ma mère lui a fait visiter le magasin qu’il ne connaissait pas. Ils avaient dû s’agrandir et avaient repris la boutique voisine qui servait d’atelier et de service après-vente. Il est tombé un jour d’affluence et a été sidéré par le monde qui faisait la queue en prenant un ticket à un distributeur de numéros. Mon père n’a pas fait d’efforts.
– Tu m’excuses, Maurice, je dois m’occuper de ces messieurs dames.
Un couple signait un bon de commande. L’homme remit un chèque à mon père. Celui-ci l’agrafa avec négligence et montra le dossier à Maurice qui ouvrit des yeux ronds à la vue du montant.
– Une brique ! Je n’en reviens pas.
Ma mère était fière de lui expliquer le fonctionnement des différents services et le mal qu’ils avaient à recruter des techniciens compétents pour s’occuper des travaux.
– Je suis épaté. Vous êtes champions !
Quand elle lui a dit le chiffre d’affaires atteint cette année, il n’a pas voulu la croire.
– Et encore, on rate des ventes. Si on trouvait le personnel, on pourrait réaliser trente ou quarante pour cent en plus. Et je ne te dis pas la marge.
– Eh ben là, Hélène, je dis bravo, bravo, bravo ! Je suis content de voir que ces séminaires de management ont porté leurs fruits.
– Ça m’a beaucoup aidée, reconnut ma mère.
– Il faudrait que tu suives le séminaire « Réussir vos soudures dans la plomberie », lui balança mon père, tu pourras ouvrir un magasin dans la Casbah.
Pendant les deux jours qui suivirent, on passa notre temps à faire des courses en vue du repas de réveillon qui promettait d’être fastueux.
Cécile a décidé de partir deux semaines chez son oncle qui habitait à côté de Strasbourg, la seule famille qui lui restait. Elle a écrit une lettre à Pierre, en lui joignant une copie sur papier pelure du premier chapitre de sa thèse. Elle n’a pas voulu que je le lise.
– Quand il me le renverra, je te le donnerai. Tu veux lui mettre un mot ?
J’avais tant de choses à lui dire. C’était la première fois que je lui écrivais depuis son départ. Je l’ai remercié pour ses disques que j’écoutais chaque jour en pensant à lui. Ça faisait plein d’envieux parmi mes copains. Je les lui rendrais dès son retour. Je lui ai donné quelques nouvelles de H-IV, de Sherlock et de Rabougri en lui expliquant mes mésaventures mathématiques. Je lui ai raconté mes rencontres du Club. J’en rajoutais un peu en affirmant que c’était une bande de révolutionnaires surveillés par les RG. J’étais sûr que ça l’intéresserait. J’en ai profité pour lui demander si, de là où il était, il pouvait obtenir des nouvelles de Franck et, s’il en avait, de m’en donner. J’aurais voulu lui dire que je trouvais son absence interminable et que nos discussions me manquaient. Je me suis rappelé qu’il avait horreur qu’on étale ses sentiments. J’ai raturé deux lignes et n’ai rien évoqué de personnel. Cécile était curieuse :
– Tu écris un roman. Qu’est-ce que tu lui racontes ?
Elle a essayé de lire par-dessus mon épaule mais j’ai glissé la lettre dans l’enveloppe sans qu’elle l’ait lue.
Malgré le froid, on est allés courir au Luxembourg. On a fait cinq tours complets.
Je l’ai accompagnée à la gare de l’Est. En sortant, j’ai aperçu un baby dans un café en face. Je n’ai pas pu résister.
Ma mère a tenu à ce que son frère vienne s’installer chez nous.
– Pourquoi payer l’hôtel ? On a de la place.
J’ai dû émigrer dans la chambre de Juliette pour laisser la mienne aux cousins. Maurice et Louise ont pris la chambre de Franck. Ça faisait un peu campement. On avait l’impression d’être en vacances. Il y avait de l’encombrement dans la salle de bains et pour les toilettes. À la guerre comme à la guerre, disait mon père, qui était le seul à ne pas apprécier cette joyeuse pagaille. Il s’en allait à l’aurore et rentrait tard après avoir téléphoné qu’on ne l’attende pas pour dîner. Il avait du travail au magasin. Il avait prétexté que grand-mère Jeanne était malade pour partir trois jours à Lens. Juliette m’a empêché de dormir durant les quinze jours de notre cohabitation forcée. Elle ronflait. Personne n’avait eu l’occasion de s’en rendre compte. J’avais beau la secouer, elle se retournait et recommençait au bout de cinq minutes. Quand je le lui avais dit, elle avait été vexée et avait prétendu que je mentais. Une nuit, je suis allé chercher mes cousins Thomas et François. Ils ont constaté que je disais la vérité. Juliette a été obligée de l’admettre et m’en a beaucoup voulu.
Quand il venait à Paris, Maurice avait un programme et un seul. Voir le plus de films possible, et, cette fois, on a eu le droit de l’accompagner. Il a posé ses conditions : il choisissait le film et la salle. Et pas de dessins animés. À Alger, il n’avait pas le temps et c’était dangereux. Des bombes explosaient dans les salles. Les films étaient doublés et, pour lui, c’était un crime. John Wayne en français, ça le faisait rire, et Clark Gable, ça le faisait pleurer. Pendant que Louise et ma mère arpentaient les grands magasins et les boutiques du Faubourg-Saint-Honoré, on allait chaque jour voir un film américain en version originale. À chaque fois que Louise l’entraînait voir un film français, il s’endormait. C’était une preuve ça, non ? Il descendait les Champs-Élysées, le nez en l’air, se fiant à l’affiche, aux vedettes et au titre, et il décortiquait les photographies pour évaluer si on allait s’emmerder ou pas. Il est tombé en arrêt sur une affiche.
– Ça va être formidable. C’est un film français, avec de l’action comme dans un film américain.
J’ai compris d’où me venait mon surnom en allant voir Callaghan remet ça, la suite, comme il me l’expliqua plus tard, de À toi de jouer Callaghan et de Plus de whisky pour Callaghan, des polars humoristiques et vitaminés qui figuraient au sommet de son panthéon cinématographique aux côtés de Lemmy Caution avec Eddie Constantine, deux héros adaptés des œuvres de Peter Cheney. À la sortie, il me gratifia d’un petit coup de poing sur le menton :
– Au moins, on ne s’est pas emmerdés.
Après le film, on est allés prendre une glace au Drugstore. Il adorait sa décoration saloon et western. Il y a rencontré un ami pied-noir, un marchand de chaussures qu’il n’avait pas revu depuis deux ans. Il avait réussi à vendre son magasin dans la banlieue d’Alger et à en racheter un boulevard Voltaire. Il lui conseillait de suivre son exemple. Maurice est devenu rouge.
– Putain ! Tu crois que j’ai attendu tes conseils à la con ? Ce n’est pas possible, bougre de crétin ! Je n’ai pas un magasin de vingt mètres carrés à Saint-Eugène, moi. J’ai trente-deux immeubles ! Si je vends quoi que ce soit, c’est le cimetière. On m’a prévenu ! Je ne peux rien faire. Je suis coincé. On va s’en sortir, crois-moi. On va les écraser ! On va rester chez nous !
Un consommateur s’en est mêlé. Le ton est monté. Le type l’a traité de facho et de pourri de colon. Maurice n’avait pas suivi les séminaires de diplomatie. Il lui a craché à la figure, l’a traité de sale coco d’enculé de sa mère. L’autre n’a pas apprécié. Ils se sont attrapés au collet et se sont secoués en essayant de se frapper. Des serveurs sont intervenus. On s’est fait raccompagner, sans ménagement, à la porte du Drugstore, sans avoir fini nos glaces. On a eu une consolation : il ne les avait pas payées.
OceanofPDF.com