Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 7
7
Au diable les principes s’il suffisait d’une pilule pour avoir une vie normale. Avec le sommeil, Leonid récupéra sa vitalité disparue et rajeunit de dix ans. Il sortit à nouveau avec ses amis et se remit à faire la fête. On retrouva le Leonid d’avant-guerre, bel homme et séducteur, qui captivait une assemblée jusqu’au petit matin en racontant des histoires drôles. Après les guerres, et celle-là avait été une hécatombe, les femmes sont plus nombreuses que les hommes et ce colonel célibataire, auréolé de ses décorations prestigieuses, était un bon parti. Leonid n’avait nulle intention de se laisser passer la bague au doigt et profitait de sa bonne fortune. Sa compagnie était recherchée. Il était invité dans les nombreuses fêtes qui animaient les nuits de Leningrad. Les survivants avaient besoin de rattraper le temps perdu et de profiter de la vie.
La reconstruction de la ville et des monuments détruits mobilisait les énergies. Au cours d’une soirée pour le lancement des travaux du Kirov, il rencontra Sonia Viktorovna Petrovna qui travaillait à la restauration des staffs du palais d’Hiver. Difficile d’imaginer couple plus différent et personne n’a compris comment ils avaient fait pour se plaire. Ils n’avaient aucun goût en commun, ne partageaient aucune idée, étaient en désaccord sur tout, mais deux choses les rapprochaient : Sonia faisait l’admiration de Leonid car elle buvait autant que lui sans être soûle et ils avaient une entente physique parfaite. Ils se marièrent deux mois plus tard. L’officier de l’état civil et l’assistance furent impressionnés par le message chaleureux de félicitations que leur envoya Staline. Un mariage simple, à la soviétique, arrosé de vodka, avec la photographie traditionnelle devant la statue équestre de Pierre le Grand qui venait d’être restaurée.
Leonid était un militaire matérialiste, un fils de la révolution, un communiste à la foi inébranlable pour qui se poser la question de savoir si le Parti avait raison était aussi saugrenu que de se demander si un et un faisaient trois. Sonia était une idéaliste qui avait vu sa famille et ses amis décimés par la guerre et les arrestations et haïssait les communistes. Leonid n’était pas comme les autres. Il y avait dans ce colonel bardé de décorations une fragilité et une vulnérabilité qui la bouleversaient. Il se blottissait contre elle et oubliait ses angoisses. Elle avait toujours froid, même en plein été. Il la prenait dans ses bras et la réchauffait. Il s’endormait au petit jour. Elle n’osait pas le réveiller.
Leonid savait qu’une révolution technologique se préparait et il voulait en être. Depuis la fin de la guerre et grâce aux matériels et aux chercheurs allemands récupérés par l’Armée rouge et au département des
opérations scientifiques du NKVD1, les constructeurs soviétiques se livraient une guerre acharnée pour être le premier à faire voler un avion à réaction. Après de longues tergiversations, le commissariat à la Défense avait sélectionné deux bureaux d’étude pour développer le projet d’un avion de chasse pouvant atteindre une altitude de 12 500 mètres, avoir une autonomie d’au moins 700 kilomètres et voler à plus de 850 kilomètres-heure, une vitesse et des caractéristiques démentielles qui donneraient au pays un avantage décisif dans l’hypothèse probable d’une guerre contre les anciens alliés. Leonid devait opérer un choix stratégique. À quel constructeur s’adresser ? Au solide Yakovlev ou aux jeunes ingénieurs Mikoyan et Gourevitch qui semblaient disposer de moyens et de relations illimités ? On disait le plus grand bien de leur nouveau Mig mais il n’avait pas eu de contact avec eux. Leonid connaissait Alexander Yakovlev. Il avait piloté tous ses avions, du Yak 1 du début de la guerre à la dernière version du Yak 3, et il lui avait donné de précieuses indications pour leur permettre d’évoluer. Yakovlev ne fut pas surpris de sa demande. Il connaissait ses qualités et accepta de l’intégrer dans son équipe de pilotes d’essai. Il lui présenta le prototype de l’avion à réaction du futur, le Yak 15. Leonid ne donna aucune explication à Sonia si ce n’est que de nouvelles fonctions l’appelaient à Moscou. Elle ne pouvait pas l’accompagner. Il s’attendait à des reproches. Elle se résigna à une longue séparation. Il préparait les formalités administratives de son départ quand il reçut un appel téléphonique de Yakovlev :
– Il y a un problème, Leonid Mikhaïlovitch. Je suis dans l’obligation d’annuler notre projet.
– Pourquoi ?
– C’est un ordre de Timochenko. Je suis désolé.
Le commissaire du peuple à la Défense avait une réputation détestable. Rovine lui déconseilla de chercher à avoir des explications. Leonid, furieux, était décidé à passer outre à l’interdiction et à intégrer l’équipe de Yakovlev. Il obtint un rendez-vous et fit le voyage à Moscou, où Semion Timochenko le reçut avec amabilité.
– Il est impossible de te laisser intégrer l’équipe de Mig ou Yakovlev. La mortalité chez les pilotes d’essai est si élevée qu’il n’est pas question qu’un héros de l’Union soviétique risque sa vie dans une activité aussi dangereuse.
– J’ai pris plus de risques pendant chaque jour de guerre.
– Sur les quatre-vingts pilotes de ta promotion, tu es le seul à avoir survécu. Tu fais partie des cinq pour cent de survivants des soldats russes qui ont commencé la guerre. Imagine ce qu’on dirait s’il t’arrivait un accident. Il faut laisser la place aux jeunes. Et les pilotes d’essai sont célibataires.
– Je divorce demain matin.
– Inutile.
– Je peux encore servir mon pays.
– Tu auras l’occasion de le faire.
– Je veux voler. Je vais être obligé de m’adresser à qui tu sais.
– Il m’a dit qu’il me rendrait responsable s’il t’arrivait quoi que ce soit.
On proposa à Leonid le commandement d’un régiment aérien. C’était un honneur pour un homme de son âge. Il ne sauta pas de joie à l’idée de cette promotion. L’obéissance des militaires n’est souvent que de la résignation. Il aurait dû comprendre que le moment était venu pour lui de se ranger. Malgré sa notoriété et ses médailles, il avait envie de se mettre aux commandes d’un avion et de piloter, de se retrouver en tête à tête avec le ciel immense pour lui seul. Ses amis lui disaient qu’il devait passer à autre chose, faire des enfants à Sonia, fonder une famille. Il leur répondait qu’il se sentait comme un oiseau en cage et allait mourir d’ennui si on l’enfermait dans un bureau.
À l’automne 46, Leonid apprit que la compagnie d’aviation civile Aeroflot cherchait des pilotes pour assurer les nouvelles lignes qui allaient être ouvertes. Il présenta sa candidature, persuadé qu’on allait l’accueillir à bras ouverts. On le refusa. Il n’avait pas de brevet civil. Il demanda un congé et s’inscrivit à l’Institut aéronautique civil de Leningrad. Le plus dur fut d’apprendre à parler l’anglais. Il obtint son brevet du premier coup. La compagnie rejeta une nouvelle fois sa candidature, sous prétexte qu’elle était draconienne sur la sobriété de ses pilotes, ce qui fit rire longtemps sur le tarmac de l’aéroport de Cheremetievo. Cette fois, il s’adressa à qui de droit. Leonid Krivochéine fut un des rares pilotes, le seul de ce grade, à démissionner de l’Armée rouge pour intégrer Aeroflot où il fut engagé comme commandant en second sur le nouvel Iliouchine 12 qui venait d’être mis en service sur la ligne Moscou-Londres.
L’année suivante, il passa premier pilote. Aux commandes de son avion, il était l’homme le plus heureux du monde. Il ajouta une réputation justifiée de séducteur à ses titres de gloire. Aeroflot le prit comme symbole de sa nouvelle campagne et sa photographie, dans son bel uniforme bleu marine, ornait les affiches publicitaires de la compagnie. Leonid était un héros. Tous les Russes connaissaient son nom et ses faits d’armes. Les enfants jouaient à l’imiter. Il avait sa photo dans les livres de classe. On parlait de lui avec le respect que les hommes doivent aux demi-dieux et il serait encore un héros du peuple si, lors d’une escale à Orly, il n’avait rencontré Milène Reynolds.
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