Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 15
15
Leonid avançait dans Leningrad. En cette fin mars, un redoux avait transformé la neige en boue noirâtre. La ville était un chantier titanesque. Tout avait été détruit et était reconstruit à l’identique. Arrivé sur l’immense place Moskovskaïa, il se dirigeait vers la Maison des Soviets quand il s’arrêta. Ses jambes tremblaient et il sentait une palpitation à la base de son cou. Il hésita et fit demi-tour. Sur son uniforme de commandant de bord, il avait accroché ses vingt-sept décorations. Elles lui couvraient le côté gauche de la poitrine et, sur le côté droit, il avait aligné ses deux étoiles d’or de héros de l’Union soviétique. Les passants le dévisageaient avec circonspection. Il s’assit sur un parapet du canal Griboedova pris par la glace.
À son retour de Londres, il avait demandé un congé et était resté quatre jours à boire comme il n’avait jamais bu. Il essayait de noyer avec la vodka cette puanteur qui l’étouffait. Il n’avait plus d’essence d’eucalyptus et n’arrivait pas à s’en procurer. Dimitri Rovine avait disparu et personne ne savait où il se trouvait. Il buvait un demi-flacon d’un trait et reprenait sa respiration. Pendant quelques minutes, l’effluve de vodka effaçait l’odeur de putréfaction qui revenait petit à petit, insidieuse et sournoise. Il prenait des douches d’eau glacée, se frottait avec une brosse et du savon brun à en avoir la peau rougie, puis il retournait au seul remède qui le soulageait. Il imbibait un linge de vodka, le collait sur son nez et inhalait par de courtes aspirations à en avoir le tournis. Il s’écroulait, nu, sur son lit trempé d’alcool, fenêtres ouvertes, sombrait dans un sommeil tourmenté, bientôt réveillé par cette odeur pestilentielle.
Le matin du cinquième jour, des coups frappés à la porte le tirèrent de son cauchemar. Il se leva avec peine, se vêtit d’une robe de chambre et ouvrit à une femme d’une soixantaine d’années. Ses cheveux blancs dépassaient d’un foulard noir à fleurs multicolores. Irina Ivanovna Rovine se présenta. Il fit entrer la mère de Dimitri dans sa chambre. Elle renifla et fit semblant de ne rien remarquer.
– J’ai besoin de votre soutien, Leonid Mikhaïlovitch.
Il tomba des nues quand elle lui apprit l’arrestation de Dimitri. Trois miliciens étaient venus le chercher à l’hôpital militaire. Depuis dix-neuf jours, elle n’avait aucune nouvelle. Par hasard, elle avait appris qu’il était incarcéré à la sinistre prison Kresty. Elle avait attendu durant une journée sur un banc. Une fonctionnaire du ministère des Affaires internes l’avait informée que son fils était sous le coup de l’article 58 sans lui donner plus de précisions. Ce dossier relevait de la Sécurité d’État. Ses efforts pour en savoir plus s’étaient heurtés à un mur. Poser la question suscitait la méfiance. Les collègues de Dimitri refusaient de s’en mêler. Le directeur de l’hôpital avait une confiance inébranlable dans les services officiels et, comme dans ce pays on n’arrêtait pas les gens sans raison, il devait y en avoir une. Si on le soupçonnait de trahison et d’activité contre-révolutionnaire, c’est qu’il était coupable. Elle avait monté des dizaines d’escaliers, frappé à des centaines de portes, répété cent fois son histoire, dès qu’elle prononçait les mots « article 58 », ses interlocuteurs mettaient un terme à l’entretien et l’envoyaient vers un autre bureau.
– Dimitri m’a parlé de vous comme de son meilleur ami, que vous étiez un héros décoré par le camarade Staline. Je vous demande de nous aider. Je ne réclame aucun passe-droit. Je veux savoir ce qu’on lui reproche. S’il a commis une faute, il doit la payer. Mais je suis persuadée qu’il est innocent. Mon fils n’est pas un traître.
– Je suis stupéfait par cette accusation. Pendant la guerre, Dimitri a eu une conduite exemplaire. Il a été décoré de l’ordre du Drapeau rouge. Je suis bien placé pour savoir que cette décoration n’a pas été accordée à n’importe qui. Je ne vois pas de quelle trahison on peut l’accuser. Il passe sa vie à l’hôpital à soigner les malades avec une conscience et un dévouement exceptionnels. C’est un médecin d’une rare efficacité. Sans lui, je ne sais pas ce que je serais devenu. S’il avait été un mauvais Soviétique, je m’en serais rendu compte. Dès demain, j’irai me renseigner. Si on ne me répond pas, j’irai à Moscou voir le commissaire du peuple et, s’il le faut, je contacterai le camarade Staline en personne. Vous pouvez me faire confiance. Je ne le laisserai pas tomber. Dimitri est un grand ami. Je suis convaincu qu’il s’agit d’une erreur.
Irina se précipita et, avant qu’il ait pu réagir, s’agenouilla, attrapa sa main et l’embrassa à trois reprises. Il l’aida à se relever. Elle était en larmes. Il la prit dans ses bras et la serra contre lui.
– Je vous le promets, Irina Ivanovna, Dimitri sera bientôt libre.
Les hommes ne pleurent pas. Les héros encore moins. Assis sur le parapet du canal, Leonid avait des larmes qui coulaient. Il ne les essuyait pas, indifférent aux regards des passants devant ce militaire à l’uniforme inconnu, bardé de décorations. Il pensait à Milène. Que faisait-elle ? Était-elle à son travail ou chez elle ? Pensait-elle à lui ? Pouvait-on aimer quelqu’un et s’en séparer ? Il reniflait. L’odeur horrible avait disparu. Il se leva, décidé à affronter les services de sécurité de la Maison des Soviets. Quelle idée d’arrêter un homme qui n’avait fait que soigner les autres avec dévouement ? Il repensait à leur dernière rencontre quand il lui avait révélé son amour pour Milène et un frisson le saisit. Et si Rovine le dénonçait ? S’il révélait son aventure avec cette Française, leurs retrouvailles en cachette à Londres ? Qu’allait-on croire ? Ne dirait-on pas que lui aussi trahissait ? Son passé militaire et ses médailles ne pèseraient rien. On en avait arrêté et fusillé des plus décorés et des plus gradés. Rovine ne le trahirait pas. Les lâches n’attendent pas, ils dénoncent le monde entier dès leur arrestation et, à son retour à Moscou, on lui aurait demandé des comptes. Leonid était une belle monnaie d’échange, un petit poisson contre un gros. Peut-être Rovine n’en avait-il pas eu l’idée ? Et si elle lui venait, au fond de son infâme geôle de Kresty, comme la solution pour s’en sortir ? Qui pouvait dire qu’il résisterait ? Qu’il ne donnerait pas son meilleur camarade ou son frère si sa vie était en jeu ? Rovine connaissait les relations de Leonid. Si sa détention se poursuivait, ne lui en voudrait-il pas de ne pas le soutenir ? À quoi servait un ami s’il ne vous tendait pas la main le jour où vous en aviez besoin ? Rovine n’en arriverait-il pas à la conclusion que Leonid était un couard et qu’il pouvait le balancer sans remords ? Que ferait-il à sa place ? S’il avait un espoir d’échapper au MGB ou au redoutable MVD ? Moi, je n’hésiterais pas, se dit Leonid en s’éloignant. Qui sait ce qu’il a fait ? On n’arrête pas les gens sans un motif valable. Là où il est, personne ne peut rien pour lui. En intervenant, je me compromettrai. Chacun a le devoir de sauver sa peau. Il ne m’a pas encore trahi et il le fera tôt ou tard.
Leonid se rendit à l’immeuble d’Aeroflot et se déclara prêt à reprendre du service. Il rentra chez lui et attendit. À chaque fois qu’on frappait à sa porte, il redoutait de voir des miliciens. Rovine ne devait pas lui en vouloir assez pour le dénoncer ou se doutait que ça ne le sauverait pas.
Un matin, alors qu’il s’apprêtait à sortir de chez lui, il aperçut Irina Rovine qui montait les escaliers. Il retourna dans son appartement et la laissa sonner sans lui répondre. Il n’avait rien à lui dire. Cinq jours plus tard, on lui porta un ordre de mission. Il reprenait la ligne de Londres. Dans son sac de voyage, il rangea le peu de biens qu’il possédait, c’est-à-dire quasi rien. Trois bijoux qui lui venaient de sa mère, deux costumes, trois chemises, ses décorations, son brevet de pilote, son Leica, un paquet de photographies et les médailles que son père avait gagnées durant la Grande Guerre. Sachant qu’il ne la reverrait jamais, il fit un dernier tour dans sa ville, arpenta la perspective Nevski encombrée de chantiers jusqu’au pont Anitchkov auquel on venait de rendre ses quatre chevaux de bronze, puis il arriva à Smolny. Il ne restait que les murs écroulés et les dômes en oignon éventrés. Il la revoyait dans sa splendeur d’avant-guerre.
À l’aéroport de Moscou, il retrouva son équipage comme si de rien n’était. De Londres, Leonid téléphona à Orly.
– Milène, c’est moi.
– Leonid, je suis contente de t’entendre. Comment vas-tu ?
– Je n’ai pas arrêté de penser à toi.
– Je t’en prie, n’insiste pas.
– Je suis à Londres. Je vais passer à l’Ouest.
– Quoi ?
– Ma décision est prise.
– C’est de la folie.
– Je viens te rejoindre. Je veux qu’on vive ensemble.
– Ne fais pas ça. Je te connais, tu le regretteras.
– Si tu veux de moi, je serai l’homme le plus heureux qui soit.
– Tu ne te rends pas compte de ce qui va arriver.
– On va faire des projets. On va avoir un avenir. Tu m’auras avec toi chaque jour et chaque nuit et plus seulement le mardi. Sauf si tu n’en as pas envie.
– Je ne sais pas quoi dire.
– Tu ne vas pas me laisser repartir ? C’est une chance pour nous. On a droit au bonheur. Est-ce que tu m’aimes ? Dis-moi ce que tu penses ?
Milène regarda l’écouteur.
– Est-ce que tu veux de moi ?… Je t’en prie, Milène, réponds.
– Je t’attends, Leonid.
– Je t’aime.
– Moi aussi.
Le mardi 2 avril, le colonel Leonid Mikhaïlovitch Krivochéine se présenta à la police de l’air d’Heathrow et demanda l’asile politique en Angleterre. On l’emmena à Londres. Pendant trois jours, il répondit aux questions des services spéciaux anglais qui vérifièrent ses déclarations et lui accordèrent ce qu’il demandait. Ce n’était jamais arrivé qu’un haut militaire soviétique passe à l’Ouest. En temps normal, la presse britannique et la presse française auraient fait leurs gros titres avec cette histoire de transfuge. L’affaire fit cinq lignes dans les brèves des pages intérieures. Les rares rédacteurs qui envisagèrent d’y consacrer un article y renoncèrent en se demandant si, par hasard, ce n’était pas un contre-feu des services secrets soviétiques. Leonid n’avait pas choisi le bon moment. Le 5 avril 51, une cour civile de l’État de New York condamnait à mort Ethel et Julius Rosenberg pour espionnage au profit de l’URSS. Dans le monde entier, cette condamnation suscita horreur et indignation. Il y eut des milliers de manifestations pour protester contre cette mascarade judiciaire, sinistre miroir des procès de Moscou. La mobilisation internationale fut impuissante à empêcher l’électrocution de ces deux innocents.
Dans le DC 4 qui décollait pour Paris, Leonid ne pensait pas aux Rosenberg car il n’en avait pas entendu parler mais à Dimitri Rovine qui pourrissait dans un bagne de Sibérie. Il s’en voulait de n’avoir rien tenté pour aider son ami. Il essayait de se persuader que cela n’aurait servi à rien. Le visage de Dimitri disparut, effacé par celui de Milène. On dit qu’il n’est pas nécessaire de réussir pour entreprendre, c’est une vérité profonde. Ce qui relève de la conviction et de l’espoir échappe à la logique. Quand un homme accomplit son rêve, il n’y a ni raison ni échec ni victoire. Le plus important dans la Terre promise, ce n’est pas la terre, c’est la promesse.
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