Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 8
8
Les matins avaient changé. Avant, quand je me levais, il était dans la cuisine. Il finissait son petit déjeuner. Il écoutait les informations en sourdine sur le poste de radio et fumait sa première cigarette. Je m’asseyais à côté de lui. Il me demandait avec la voix de Gabin, de Jouvet ou de Bourvil si j’avais bien dormi. On ne se disait pas grand-chose. Lui, ça allait toujours. On était là, ensemble. S'il n’était pas pressé, il me préparait mon café au lait. Il attendait le bulletin météo et il partait. En se dépêchant. Comme chaque jour. À cause de ce putain de périphérique qui ne serait jamais terminé et qui foutait le bordel partout. Il avait des chantiers à chaque bout de Paris, des clients à voir en banlieue, un gros coup dans le collimateur, du matériel italien qui n’avait pas été livré et il ne savait pas comment il allait se débrouiller pour tout faire. C’est la vie. À ce soir mon fils et bosse fort.
Maintenant, l’appartement était calme. Ça ne sentait plus le tabac. Je me contrefichais de la météo. Je prenais mon café dans un silence de mort. J’avalais mon bol et me pressais. Pour ne voir personne. Pour partir avant qu’elles se lèvent. Je ne prenais pas de douche. Je me retrouvais dehors une heure à l’avance. Je lisais mon bouquin, tranquille. C’était l’époque Kazantzakis. Christiane me l’avait conseillé. Elle avait commandé la totalité de ses œuvres publiées en France. Je n’étais pas enthousiaste pour lire Le Christ recrucifié. Je le prenais pour un de ces auteurs chrétiens conservateurs, à la morale de catéchisme. Elle me l’a imposé.
– Si tu ne le lis pas, ce n’est pas la peine de remettre les pieds dans cette bibliothèque !
Je suis tombé sous le charme de cette rédemption désespérée. Mais je ne me reconnaissais pas. Par moments, ma pensée s’échappait comme un courant d’air. J’ai mis deux mois pour terminer ce livre. Il y a eu un trou, comme un dégoût. J’ai arrêté de lire. Je n’en avais plus envie. Je me sentais fatigué et mou. Je restais assis. Une vraie crêpe. J’avais La Liberté ou la Mort sur les genoux, l’esprit ailleurs. Je n’arrivais pas à finir le premier chapitre. Je recommençais. Je décrochais. Depuis deux semaines, je n’avais aucune nouvelle de mon père. Quelques jours auparavant, j’en avais demandé à ma mère.
– Je ne suis pas chargée de le surveiller. Ce qu’il fait ne m’intéresse pas.
Je suis passé à l’hôtel des Mimosas à la gare de Lyon. J’ai été surpris. C’était un immeuble vieillot et sombre avec un escalier en colimaçon. Le réceptionniste ne le connaissait pas. Il a regardé sur son registre et a trouvé sa trace trois semaines plus tôt pendant deux nuits.
– Il m’avait dit que le patron était un ami.
– Le patron, c’est moi. Je ne me souviens pas de lui. Avec la gare, il passe du monde. Si je le vois, je lui dirai que vous le cherchez.
J’étais persuadé qu’il était parti, qu’il avait pris un train. Pour où ? Et s’il était allé rejoindre Franck ? Est-ce que je le reverrais un jour ? Peut-être qu’il était mort, qu’il avait eu un accident ou qu’il s’était suicidé et qu’on ne voulait pas nous le dire. Sinon, il aurait téléphoné. Quelle autre explication à son silence ? S’il n’était pas mort et qu’il nous avait abandonnés, ce n’était plus mon père. Ça me rappelait les romans de Dickens. La littérature, ce n’est pas des histoires. Il y a un fond de vérité.
J’étais dans ma chambre, couché sur mon lit. Je scrutais la peinture du plafond. J’écoutais Jerry Lee Lewis. Ma mère est apparue, l’œil noir.
– Michel, tu as vu l’état dans lequel tu es ? Je t’ai dit cent fois de ne pas mettre tes chaussures sur le lit. C’est quoi cette tenue ? Tu ne t’es pas changé depuis combien de temps ? Je ne veux pas que tu portes des chemises tachées. De quoi on a l’air ? Il faudrait que tu ailles chez le coiffeur. Quand je te parle, tu pourrais arrêter cette musique de sauvage !
J’ai levé les yeux au ciel et j’ai soufflé le plus fort que je pouvais.
– Tu vas changer d’attitude ! Si tu crois que je vais supporter tes caprices, tu te trompes. Je veux que tu fasses honneur à ton grand-père.
Je me suis tourné vers le mur. Je l’ai laissée continuer :
– Tu es malade ?… Ça ne va pas recommencer !… Réponds au moins ! Je ne sais plus quoi faire avec toi !
Le disque a gémi comme un sanglot interminable. La musique s’est arrêtée. Elle avait débranché la prise électrique. J’ai bondi du lit.
– T’es contente ? Il est rayé ! Ce n’est pas mon disque !
– Tu vas ranger cette chambre. Et prendre une douche. Ça sent le mouton là-dedans !
– Je m’en fous ! Je n’irai pas à son anniversaire !
– C’est ce qu’on verra !
Elle a claqué la porte. J’ai examiné le 33-tours sous la lampe. Par chance, il n’était pas rayé. Je l’ai remis sur la platine. J’ai augmenté le son pour que les voisins en profitent. Juliette m’a rejoint. Elle s’est assise sur le lit. On l’a écouté jusqu’au bout.
– J’aimerais jouer du piano comme lui.
– C’est vrai que tu ne veux pas aller à l’anniversaire de grand-père ?
– C’est maman qui t’envoie ?
Je n’ai pas eu le cœur de lui cacher la vérité :
– Je n’y vais pas parce que… papa est mort et que je porte son deuil.
– Ce n’est pas vrai ?
J’ai confirmé en hochant la tête.
– Il n’y a pas d’autre hypothèse, ma pauvre Juliette.
Elle a éclaté en sanglots, s’est levée d’un bond et elle est partie en courant. Les filles n’ont aucun courage. Je me suis couché sur mon lit. J’étais en train de lire la page de garde d’Alexis Zorba quand ma mère est entrée comme une furie.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? a-t-elle hurlé.
Elle m’a attrapé le bras et entraîné au salon sans que je puisse résister. Elle a décroché le téléphone et composé un numéro.
– C’est toi ? a-t-elle prononcé.
Elle m’a passé le combiné.
J’ai entendu la voix de mon père qui disait :
– Allô ?… Allô, Hélène ? Que se passe-t-il ?
Il était vivant. J’ai raccroché. En une seconde, j’ai senti une cassure. Pire que s’il était mort. Ma mère a dit quelque chose. Je ne l’ai pas entendue. Elle m’a pris la main. Je l’ai repoussée. Le visage me brûlait. Je suis parti en claquant la porte. Je me suis retrouvé dehors. J’ai marché sans réfléchir. J’étais furieux. Contre lui, contre elle, contre moi et la terre entière. Le salaud ! Il n’avait pas le droit de m’oublier. Il m’avait abandonné. S’il m’avait dit : « Je pars loin, j’ai des problèmes, on ne va pas se voir pendant quelques mois », j’aurais admis. Je réalisais que je n’étais rien pour lui. Je ne pesais d’aucun poids dans ses choix. Ce qui me semblait invraisemblable quelques minutes auparavant me paraissait évident et écrasant. Il m’avait rayé de sa vie, sans prévenir. Autour de moi, c’était le désert. Un à un ceux que j’aimais avaient disparu, s’étaient envolés ou m’avaient abandonné. Peut-être que c’était ma faute ? Je ne leur inspirais rien qui les retienne. Je n’avais aucune valeur. On ne se détache pas de ceux qu’on aime. Je tombais au fond d’un puits et personne à qui me raccrocher.
J’ai pris le métro à Gobelins. Direction Porte de la Villette. Si je disparaissais, personne ne s’en rendrait compte. La rame était peu remplie. Ça ne valait pas la peine de continuer dans ces conditions. Il n’y avait aucun espoir, aucune lumière. Qui me regretterait ? J’ai ouvert la porte du wagon. Le mur noir du tunnel défilait à toute vitesse. Les fils électriques ondulaient. Une seconde de courage pour ne plus y penser. Une indifférence totale. J’allais me faire écrabouiller entre le wagon et la paroi. Il resterait de la charpie. Je souriais de leur horreur quand ils verraient les morceaux de mon corps. Ils pleureraient de douleur et de honte. Ils se rejetteraient la faute et se déchireraient sur mon cercueil. On les montrerait du doigt pour avoir poussé leur fils au désespoir. Ils seraient hantés par la culpabilité jusqu’à la fin de leurs jours qui serait prochaine. Non, ce serait mieux que ça les ronge le plus longtemps possible. Qu’ils crèvent à petit feu dans le chagrin et l’amertume. J’ai tiré la porte un peu plus. Un air froid et humide m’a sauté au visage. Ma main tremblait. Soudain, j’ai pensé que je n’avais pas mes papiers. Ils retrouveraient un corps méconnaissable, sans nom. Et j’allais finir anonyme dans une fosse commune. Ils croiraient que j’avais fait une fugue. Pour en finir, il faut avoir sa carte d’identité sur soi. Sinon, ça n’a aucun intérêt. Je suis descendu à Châtelet.
J’étais à proximité du quai des Grands-Augustins. Si elle était revenue, ça changerait tout. Je n’y étais pas retourné depuis deux mois. J’avais les clés de l’appartement. Je ne voulais pas m’en servir. À chaque fois, je repartais démoralisé. Je n’ai pas eu besoin d’interroger la concierge. Dès qu’elle m’a vu, elle a fait un signe négatif de la main. Je suis resté sur les quais, indifférent aux passants qui me dévisageaient et aux cris des touristes sur les bateaux-mouches. Je me suis retrouvé au Luxembourg. Je suis passé devant la fontaine Médicis en détournant le visage. Je me suis assis en face du bassin. Je me suis mis à chialer. « Il n’y a que les gonzesses qui pleurent », disait mon père en rigolant. Je ne voulais pas pleurer. Pas pour lui. J’en avais rien à foutre de sa morale à deux balles, de ses promesses foireuses et de ses commentaires à la con. Il pouvait se moquer et jouer les costauds. C’était sa faute. Je ne le reverrais jamais. Tant pis pour lui. J’avais la tête entre mes mains à essayer de mettre un peu d’ordre dans le capharnaüm de mon cerveau quand j’ai entendu :
– Vous allez attraper un rhume carabiné à sortir en pull par un froid pareil.
Je me suis redressé. Sacha me faisait face, les mains dans les poches de son manteau.
– Je suis sorti un peu vite de chez moi.
Il s’est assis sur la chaise voisine. On est restés côte à côte sans rien se dire. À regarder les mômes qui jouaient avec les bateaux sur le bassin en les poussant avec leurs perches. Il y en avait un prisonnier sous la colonne du jet d’eau. Sacha a pris une Gauloise, m’a tendu le paquet froissé, a donné une pichenette du pouce dessous pour en faire sortir une. Je l’ai prise. Il a craqué une allumette. Je me suis penché pour l’allumer pendant qu’il protégeait la flamme dans le creux de ses mains. C’est comme ça que j’ai fumé ma première clope. À cause de mon père, de ma mère et pour me réchauffer. Et puis, il faut bien commencer un jour, se lancer, couper les fils, avancer sans les petites roues, se casser la gueule, se relever et recommencer. La cigarette avait un goût amer qui me collait au palais et me raclait la gorge, une odeur désagréable de caoutchouc brûlé. On les a finies en silence et écrasées sur le sol.
– Vous faites une drôle de tête, Michel. Vous avez l’air soucieux.
– Vous trouvez qu’il y a de quoi rire ?
– À votre âge, je n’arrêtais pas. Pourtant, c’était une période sinistre. Il n’y avait rien à bouffer. On n’avait pas de quoi se chauffer. Avec les copains, qu’est-ce qu’on rigolait. Les adultes faisaient des têtes d’enterrement, nous on en profitait. On a eu raison. Vous avez des problèmes ?
J’ai hésité à l’envoyer promener. De quoi il se mêlait ? Il ne pourrait rien y changer. Il attendait, le regard bienveillant.
– Mes parents se séparent. Mon père m’a oublié. Ma mère m’ignore. Mon frère est en fuite. Ma meilleure amie a disparu. Son frère est mort en Algérie. Mon grand-père est retourné en Italie. Et j’espère que je n’ai pas perdu ma carte d’identité.
– Je ne suis pas donneur de conseils, Michel. Mais question emmerdements, je suis un expert, vous pouvez me croire. Pour éliminer le chagrin, il y a trois remèdes. Il faut manger. Un bon repas, des gâteaux, du chocolat. Ensuite, écouter de la musique. On se fait toujours avoir. On oublie. Il y a peu de chagrins qu’un moment avec Chostakovitch n’ait pas effacés, même quelques minutes. Il faut éviter la musique en mangeant.
– Le troisième remède, c’est de prendre une bonne cuite ?
– Grosse erreur. L’alcool ne fait pas oublier. Au contraire. Moi, la méthode que je préfère, c’est le cinéma. Une journée complète. Trois ou quatre films d’affilée. Là, on oublie tout.
– Ça coûte cher.
– Ça tombe bien. Je n’ai pas les moyens. Venez, je vous invite.
On a remonté la rue Soufflot jusqu’au Panthéon. On a pris à droite la rue d’Ulm. Encore un peu et j’allais rentrer à la maison.
– Vous connaissez la Cinémathèque ?
J’étais passé des centaines de fois devant sans la remarquer. J’avais vu des groupes qui discutaient sur le trottoir, qui rigolaient ou s’engueulaient. Dans le quartier, ce n’était pas original. Je ne savais ni que ça existait ni à quoi ça servait. Les places n’étaient pas chères. Quarante-sept centimes. J’aurais pu la payer. Sacha tenait à m’inviter.
– On va voir quoi ?
– Si ça vous intéresse, il y a une feuille avec le programme sur la vitre. Moi, je ne cherche pas à savoir. Ça n’a aucune importance. On a la surprise.
En passant, il a serré la main d’un homme massif au front immense et aux cheveux en bataille qui parlait avec deux étudiants.
– Bonjour Henri, comment ça va ?
– Je suis furieux. On a deux copies du Furie de Fritz Lang. Il y en a une en anglais, sans sous-titres, en mauvais état. Elle n’arrête pas de casser. L’autre est doublée en italien, sous-titrée en espagnol, et fait sept minutes de moins que la version originale.
Je venais de pénétrer chez les fous. Ils se contrefichaient de la langue. On a eu le droit à la version italienne. Je dois avouer, à ma grande surprise, qu’après les premières minutes, ce n’était pas gênant. Je suis passé à côté des finesses du dialogue mais j'étais tellement captivé que ces films incompréhensibles sont restés ancrés dans ma mémoire bien mieux que ceux que j’ai vus l’année dernière et que j’ai oubliés. Une petite salle aux sièges en bois qui claquaient quand on se levait. C’était bondé en semaine, avec des retraités ou des gens qui n’avaient pas assez d’argent pour aller dans les cinémas du quartier, des apprentis cinéastes qui prenaient des notes dans le noir sur ce qu’il convenait de faire et de ne pas faire, des étudiants qui séchaient les cours, se battaient pour être au premier rang et s’en mettre plein les yeux ou s’asseyaient par terre. On a eu droit à Los Olvidados doublé en portugais et sous-titré en allemand. C’était lumineux de clarté. On a fini avec Les Implacables de Raoul Walsh, un western somptueux et en français : le bonheur.
Sacha avait raison. Le cinéma, ça fait oublier. C’est le meilleur remède contre la déprime. De préférence un film qui finit bien, qui rend meilleur, qui donne de l’espoir, avec un héros genou à terre, abandonné par ses amis, humain, avec de l’humour, au sourire enjôleur dont le meilleur pote meurt dans ses bras, qui encaisse les coups avec une résistance incroyable, triomphe des méchants et de leurs complots, rend justice à la veuve et aux opprimés, retrouve sa bien-aimée, une superbe blonde aux yeux bleus, et sauve la ville ou le pays au son d’une musique entraînante. À la sortie, les spectateurs restaient sous la pluie sur le trottoir ou dans les bistrots enfumés de la place de la Contrescarpe à essayer de savoir si c’était un grand film ou un très grand film, avec des subtilités byzantines sur la pensée cachée, l’arrière-plan ou le non-dit et des détails infimes qu’ils étaient seuls à avoir vus, des discussions passionnelles qui venaient à bout de vieilles amitiés, vous rapprochaient à jamais d’un inconnu ou créaient des haines et des rancunes tenaces. Ils se battaient pour déterminer qui était le meilleur metteur en scène dans sa catégorie, le plus innovant ou le plus créatif. Les mêmes noms américains, japonais ou italiens revenaient comme des leitmotivs. Sacha m’a appris à classer les films en deux catégories : ceux dont on peut parler pendant des heures après les avoir vus et ceux dont il n’y a rien à dire.
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