Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 101 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Partie Paris juillet 1964

Paris juillet 1964

 

 

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…Je n’ai pas voulu partir sans réparer mon erreur. Tu

donneras à Leonid la photographie qui lui revient, la vraie. Dis-lui de ma part que je ne lui en veux pas. Je comprends. À sa place, j’aurais agi comme lui. Je n’aurais pas pardonné. Je n’étais pas du bon côté…

 

J’ai interrompu ma lecture de la lettre de Sacha. Dans l’enveloppe, il y avait la photographie de groupe du tournoi de l’Aeroflot 48, avec Leonid qui recevait sa coupe. Impossible de savoir si c’était l’originale ou une retouchée. En passant le doigt, recto et verso, il n’y avait aucune trace de coupe et de collage.

 

…En avançant dans les couloirs interminables et déserts,

j’ignorais si j’arriverais à quitter la Bannière rouge. Je m’en étais sorti en acceptant de témoigner. C’était provisoire. Je n’avais aucun doute sur la suite. Il n’y avait que deux hypothèses et j’étais perdant dans les deux cas. Ne pas témoigner prouvait que j’étais complice du complot. Le frère est coupable parce qu’il est le frère. Témoigner, c’était connaître le complot et reconnaître ma culpabilité. Je savais trop comment ils raisonnaient pour avoir la moindre illusion sur mon avenir. Ils ne font pas de différence entre l’innocent et le coupable. Après le procès, je ne leur servirais plus à rien, ils se débarrasseraient de moi. Les témoins sont gênants et n’ont pas le droit à un tribunal. Une balle suffit. À la place de Yakonov, je

n’aurais pas pris de risque. Je me serais mis aux arrêts et fait transférer à Moscou. Les grilles se sont ouvertes. Je me suis retrouvé à l’extérieur. Dans la nuit glaciale. La chance ne passe qu’une seule fois, Michel. À ce moment-là, ne réfléchis pas et fonce. Je suis retourné chez moi. Je ne suis pas monté dans mon appartement. J’avais aménagé une cache dans la cave d’un voisin arrêté. J’ai récupéré ce que j’y avais déposé. Avec ce que je venais de sortir de la Bannière rouge, j’avais des preuves en quantité suffisante et sauvé ce qui pouvait l’être. J’ai tout mis dans une besace et je suis parti.

 

Je n’ai pas dit adieu à ma femme. Anna Anatolievna devait

dormir. À quoi bon la réveiller pour lui dire que son mari l’abandonnait ? Elle était enceinte de six mois. Elle avait d’épouvantables douleurs au dos et aux jambes et restait alitée. J’ai glissé un mot sous la porte pour lui dire adieu. Ne me juge pas, Michel. Ne pense pas : il s’est conduit comme le dernier des salauds. Il aurait dû lui parler et lui expliquer. Tu as peut-être raison de penser ça aujourd’hui. Si tu avais vécu à Leningrad en ces années noires, tu saurais qu’il n’y avait pas d’autre solution. Je l’ai prévenue qu’elle allait avoir des ennuis à cause de moi et devait divorcer le plus vite possible. Chez nous, tu te maries en dix minutes et tu divorces en cinq. La priorité était d’épargner les enfants. Je leur ai écrit les banalités qu’on raconte dans ces cas-là : que j’étais obligé de partir à l’étranger, que je pensais à eux, qu’ils devaient être courageux pour surmonter cette épreuve et que je ne les oublierais jamais. Est-ce qu’un enfant peut comprendre quand son père lui explique qu’il ne le reverra pas ? Un jour, tu auras des enfants et tu réaliseras ce que ça peut signifier pour un homme de s’en aller sans les embrasser, sans les serrer une dernière fois dans ses bras. Je me suis sauvé comme un voleur. En partant vite, je croyais que ça rendrait la séparation moins pénible. Sur le coup, j’ai été fort. La douleur m’a rattrapé plus tard, quand j’ai été à l’abri. Ça a été la déchirure. Je n’ai

jamais eu de leurs nouvelles. Je ne sais pas si elle a divorcé, si elle est vivante ou si elle a été fusillée, si elle a eu un garçon ou une fille. Le mur est retombé. Chacun dans son cimetière mais vivant.

 

La Finlande est à soixante-dix kilomètres de Leningrad. Igor

et moi, on connaissait cette région de Carélie pour l’avoir arpentée dans notre jeunesse. Avant la révolution, notre père avait une datcha au bord du lac Ladoga. On y pêchait l’été. Il n’existe aucun autre endroit au monde où la lumière soit aussi belle que sur ce lac au mois de juin quand le soleil disparaît à l’horizon et que la nuit n’arrive pas. Pendant des années, on a arpenté les chemins, les forêts et les milliers de lacs entre le Ladoga et le golfe de Finlande. À cette époque, ce territoire n’avait pas été annexé. La frontière n’existe que sur les cartes. En ce mois d’avril, il y avait un mètre de neige et une température polaire. La route la plus courte passe par Vyborg mais elle était très surveillée. J’ai opté pour les chemins du nord que je connaissais mieux. Le jour, je dormais dans des fortifications abandonnées. Les quatre premières nuits, j’ai suivi un sentier qui bordait en amont le lac gelé. Avant Priozersk, j’ai obliqué à travers les bois. Les gardes-frontières ne sortent pas la nuit. J’étais bien placé pour connaître les rondes de patrouille et les points de contrôle. Huit jours plus tard, j’étais passé en Finlande. Je pense qu’Igor a suivi le même itinéraire.

 

Je m’étais fait inviter par ma mère pour le Séder non par

conviction, ni pour lui faire plaisir (je méprise ces superstitions), mais pour prévenir Igor qu’il était, à coup sûr, sur la liste des médecins juifs et allait être arrêté. Ils m’ont mis à la porte avant que j’aie pu l'avertir. J’ai été obligé de lui téléphoner. Je n’ai jamais dit à Igor que c’était moi qui l’avais sauvé. Ça n’aurait pas fait disparaître sa rancœur à mon égard.

Je suis persuadé qu’il n’y a jamais pensé. J’aurais voulu qu’il me pardonne, non parce que je lui avais sauvé la vie mais parce que j’étais son frère et qu’il m’aimait. Je ne voulais pas rentrer dans ce marchandage. J’ai attendu son pardon pendant douze ans. J’ai compris qu’il ne viendrait jamais. Je ne lui en veux pas. C’est moi le seul et unique responsable. J’ai commis tant de crimes et j’ai été le complice de tant d’autres que je ne mérite aucune clémence. C’est légitime de payer pour ses fautes. De toute façon, je n’en avais plus pour longtemps. Je n’avais pas envie de me soigner et, pour ce que j’ai, il n’y a pas de remède.

 

Pendant des années, j’ai été un serviteur fidèle, convaincu

qu’on avait raison, qu’il fallait se battre et détruire nos ennemis. C’était eux ou nous. Quand il y a une guerre, tu ne te poses pas de questions, tu obéis. Tu combats. Chaque soldat à sa place. Nous, on faisait une révolution. On changeait le monde et son organisation pourrie. On allait en finir avec l’exploitation et les exploiteurs. C’était normal qu’il y ait des résistances. Que nos ennemis emploient tous les moyens afin d'empêcher l’Histoire de s’accomplir et que nous utilisions nos armes pour les détruire. On est obligé de tuer quand on ne peut plus discuter, ni transiger, ni trouver un compromis, ni se convaincre. Il n’y a pas d’alternative. Le gagnant est celui qui survit. La haine qui s’est levée contre nous était à la mesure de l’espoir suscité par l’Internationale ouvrière. Une tempête sans fin. Nous n’avons fait que nous défendre et riposter. Les capitalistes du monde entier se sont mobilisés pour nous éliminer. Ils tremblaient pour eux et leur argent. La Première Guerre mondiale ne s’est pas arrêtée en 18. Elle a commencé cette année-là. Quand notre pays a été attaqué par ceux qui voulaient écraser la révolution. Ils ont fomenté une guerre civile. Ils l’ont perdue. Ils ont continué en manipulant les ennemis de l’intérieur. Il a fallu les abattre. On a tué les aristocrates, les cadets, les sociaux-démocrates, les

mencheviks, les banquiers, les industriels, les propriétaires, les bourgeois, les prêtres, ceux qui s’accrochaient à leurs privilèges et les autres, innombrables, qui s’opposaient à nous. On y croyait encore. Et puis, on nous a annoncé qu’il y avait des ennemis du peuple parmi nous. On les a éliminés. Trotski et sa clique. Les cosaques. Les koulaks. Les ingénieurs. Et d’autres encore. Plus on en fusillait, plus il en surgissait. Il fallait bien les extirper de nos rangs. On était révulsés par leurs crimes. Mais ça n’avait pas de fin.

 

Moi, j’effaçais. Au départ, ça ne me dérangeait pas de faire

disparaître le ventre de Lénine, ses chaussures boueuses, ses pantalons froissés et déchirés, ses chemises tachées, les cigarettes américaines et les bourrelets de Staline, ses poches sous les yeux, son air blafard et méprisant, les signes de bourgeoisie : cravate, gilet, montre, tableaux et phonographe. Après, il a fallu effacer les compagnons de la première heure : Kamenev, Zinoviev, Boukharine, Radek, Toukhatchevski, la sœur de Lénine et des milliers d’autres moins célèbres et même Gorki, l’icône de tout le peuple. Petit à petit, on a réalisé ce qui se passait. On ne pouvait rien dire. On avait peur. Ceux qui s’étonnaient disparaissaient aussitôt. On a continué. Quand ils arrêtaient quelqu’un, c’était le nettoyage par le vide. Ils remplissaient des sacs et des caisses : des livres, des lettres, des papiers, et ça alimentait les chaudières. Ils brûlaient tout. Ils ont arrêté des peintres, ils ont brûlé leurs tableaux et leurs dessins. Les manuscrits des écrivains ont disparu, les brouillons, les notes, les carnets. Quand ils ont arrêté Mandelstam et l’ont envoyé en Sibérie où il est mort tout de suite, je me suis demandé : que peut-on reprocher à un poète ? En quoi peut-il être nuisible ? Pourquoi avoir détruit ses poèmes ? Il n’en reste plus rien. Ils étaient merveilleux. Que serait notre monde sans les peintres et les poètes ? Ils ont fusillé des centaines d’artistes, d’écrivains, d’auteurs de théâtre et de poètes. Ils n’étaient pas des contre-révolutionnaires. Leur seul

crime était d’être juifs ou catholiques ou polonais ou ukrainiens ou baltes ou paysans. Je ne savais pas comment résister. Comment lutter contre le feu qui détruit les poèmes ? Je n’ai trouvé qu’une solution : les apprendre par cœur. Je les imprimais dans ma tête. Là, on ne pouvait pas les trouver, pas les enlever, pas les effacer. Quand les sacs de saisie arrivaient, je volais quelques carnets des flammes. Je les fixais dans ma mémoire. Je me les répétais chaque nuit. J’ai su depuis que d’autres avaient fait de même. Des femmes ont sauvé l’œuvre de leur mari disparu en mémorisant ses poèmes. Tant qu’on était vivant, on avait un espoir de les sauver.

 

Les textes que je t’ai donnés et que tu as récités à Camille, je

n’en suis pas l’auteur. Ce sont les œuvres de poètes assassinés. Je te les ai transmis. Ici, j’ai eu le temps. Je les ai retranscrits un à un dans ces carnets. Je n’en ai pas changé un mot. La seule limite a été ma mémoire. Je n’aurais pas cru pouvoir en apprendre autant. Il y en a des centaines. Pas une ligne n'est de moi. Je n’ai jamais su écrire de poème. Quand je le pouvais, j’ai noté le nom du poète. Pour beaucoup, je n’en connais pas l’auteur. J’ai sauvé le poème mais pas le poète. Ils resteront anonymes. Peut-être que des chercheurs ou des universitaires arriveront à reconstituer ce puzzle effroyable et à les attribuer à leur véritable auteur. Je sais que je peux te faire confiance. Je t’ai choisi parce que tu es d’une génération qui a été épargnée par les horreurs que nous avons vécues. Nous n’avons su en éviter aucune. Nous les avons toutes commises. Rien ne pourra nous racheter. Tu sauras quoi faire pour conserver la mémoire de ceux qui méritent d’être sauvés de l’oubli. Il n’y a que la mémoire qui soit belle. Le reste, c’est de la poussière et du vent.

 

Et qu’on ne vienne pas te dire : « Je ne savais pas. » Dans les

loteries des fêtes foraines, il y a une grande roue que le patron fait tourner. Tu mises sur un numéro et tu gagnes un lot. « Misez

gros, gagnez gros », qu’il crie aux passants pour les appâter. Pendant des dizaines d’années, on n’a eu qu’une trouille, que la roue s’arrête sur nous. Elle tombait sur le voisin. On disait ouf. Cette fois encore, ce n’est pas pour moi. Il n’y a aucune raison que je sois visé. Je suis innocent. Il est coupable. On ne savait pas de quoi. S’il avait été arrêté, c’est qu’il l’était. Ces victimes, ces martyrs, quand ils respiraient encore, personne ne leur accordait la moindre attention et ils ne comptaient pas plus que la feuille d’un arbre. Ceux qui pouvaient agir n’ont pas levé le petit doigt pour les aider. Maintenant qu’ils ont crevé, on n’arrête pas d’en parler. À se demander pourquoi on se préoccupe plus des morts que des vivants. Peut-être parce qu’ils nous tirent de notre sommeil et demandent justice. Il y a longtemps, Gorki a écrit à Romain Rolland : « Il n’existe pas au XXe siècle un seul “peuple trompé”. » Proclamer : « On ne savait pas » est un mensonge collectif rassurant. Les Russes comme les Allemands, les Français, les Japonais, les Turcs et les autres savaient ce qui se passait chez eux. Personne n’est dupe. Les arrestations, les expulsions, les exactions, les tortures, les déportations, les exécutions, la propagande, les photos truquées. Celui qui protestait disparaissait. Alors, on se taisait. Igor, Leonid, Vladimir, Imré, Pavel, moi-même et les autres, personne n’ignorait rien. Un jour, la roue s’est arrêtée en face de nous. Nous avons eu la chance de sauver notre peau. Nous ne sommes pas plus innocents que les bourreaux auxquels nous avons échappé. Je reconnais mes fautes et je suis plus bourrelé de remords que lady Macbeth. Au moins quand tu meurs fusillé, tu passes pour un héros et tu finis honoré avec ton nom sur un monument en marbre. Une fois par an, on vient fleurir ta mémoire avec une gerbe ou un petit bouquet de roses ou d’œillets. Ça fait plaisir à ceux qui apportent les fleurs. Moi, j’ai agi par conviction. Faut vraiment être le roi des cons, non ? J’ai effacé mon frère ! J’ai effacé mes amis ! J’ai effacé des innocents ! C’est comme si je m’étais effacé moi-même.

Je ne veux aucune prière à mon enterrement. Peu m’importe

ce qu’on fera de moi. Ne t’en préoccupe pas. Ça n’a aucune importance si je me retrouve à la fosse commune. À part toi, peut-être, personne ne viendra mettre de fleurs sur ma tombe. Fais attention à toi, Michel, il y a eu six cambriolages dans ma chambre de bonne. N’oublie pas la première leçon qu’on inculque aux apprentis du KGB. Il n’y a pas de hasard. J’ai du mal à terminer cette lettre. J’ai encore tellement de choses à dire. Au moment de m’en aller, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux rester pour témoigner. Je crois que je vais arrêter là.

 

Je te lègue le peu que je possède. Il y a trois livres dans ma

chambre qu’il faut rendre à la bibliothèque. Je te donne mes affaires, mon Leica et les objectifs, mes livres, mes disques, mes archives, mes photos, mes carnets de poèmes. Tu trouveras trois gros cahiers noirs écrits en caractères cyrilliques. La liste interminable de ceux que j’ai effacés et un classeur de photos en noir et blanc. Avant et après. C’est tout ce que j’ai pu sauver. Tu en feras ce que tu voudras. Mes économies se montent à 1 583 francs. Elles sont dans l’enveloppe marron. Paye le mois en cours à la propriétaire, la facture d’électricité et les notes que j’ai chez l’épicier de la rue Monge, le boulanger du coin et le pharmacien de la place. Mets un bouquet de marguerites sur ma tombe et garde le reste. Fais-moi un dernier plaisir : achète Roméo et Juliette de Prokofiev et écoute-le en pensant à moi. Et fais de belles photos. Des vraies.

 

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