Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 55 sur 103

Pages du PDF

Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 16

16

 

Cécile avait lu la lettre près de la fenêtre. Une feuille de cahier à spirale déchirée écrite avec un stylo à bille bleu et une écriture penchée. Elle était restée le regard perdu dans le vague pendant des minutes interminables. La lettre lui avait échappé. Elle l’avait ramassée et me l’avait tendue sans paraître affectée. Elle était d’un calme inattendu.

– Je vais nous faire du café.

J’étais arrivé vers sept heures et demie du matin. Je n’avais pas sonné. J’étais entré avec mon trousseau. Elle dormait, recroquevillée sur le canapé du salon. Je m’étais assis sur le parquet, en face d’elle. Je la fixais, sans oser la réveiller. Elle avait fini par ouvrir un œil et n’avait pas été surprise de me voir là. J’avais déposé l’enveloppe sur le canapé sans dire un mot.

 

Cécile,

 

Tu sais que je n’aime pas écrire alors je ne vais pas être long.

Il n’y a rien à attendre de moi. Je m’en vais. Je pars sans toi. Sans te le dire en face. Comme d’habitude. Il y a quelques jours, tu m’avais convaincu de rester. C’était agréable de croire en notre avenir, qu’on allait refermer le livre de cette guerre. À cet instant, j’ai voulu te parler mais pour ce que j’ai fait, il n’y aura pas d’amnistie. Je ne veux pas t’infliger la vie que je vais avoir. Je t’ai menti. Je ne suis pas un héros. J’aurais bien voulu.

J’ai rencontré une jeune Algérienne, une Kabyle. Elle était

employée à la cantine de la caserne. Je suis effondré de te l’écrire. Je sais le mal que je vais te faire. La famille de Djamila ne voulait pas qu’on se fréquente. Elle est tombée enceinte. On a décidé de partir tous les deux. Mais dans ce

pays, ce n’est pas possible. C’est interdit. Son père l’a envoyée de force dans leur village du djebel. Quand je suis allé voir les autorités françaises, on m’a répondu qu’il avait le droit. Je devais la fermer. Ils avaient autre chose à faire qu’à s’occuper de mes petits problèmes. Je n’ai pas accepté. J’ai décidé d’aller la chercher. J’ai déserté. J’ai vécu comme un chien. J’ai réussi à la retrouver. On s’est fait prendre dans les environs de Tlemcen. On se cachait dans un village abandonné. On attendait le bon moment pour passer au Maroc. Le simoun s’est levé et quand on les a vus, c’était trop tard. Ils nous ont attrapés sur la route d’Oujda. On n’avait pas de papiers. Ils voulaient nous amener au poste. Je n’avais pas le choix. J’ai profité de l’inattention d’un jeune appelé pour me saisir de son fusil-mitrailleur. Qu’est-ce qu’il en avait à foutre de nous, ce petit capitaine ? Il aurait dû nous laisser partir. Il voyait qu’on n’était pas des terroristes. Il a ordonné à ses harkis de nous arrêter mais ils n’ont pas bougé. Il s’est avancé pour me désarmer. Je lui ai crié de s’arrêter. Il a voulu prendre le FM. J’ai tiré. Les types de la patrouille ont riposté. J’en ai eu un autre. Djamila a été blessée. Ils l’ont emmenée. Je me suis sauvé. J’aurais dû te le dire avant. Je n’y suis pas arrivé.

On m’appelle, je dois y aller.

 

Franck

 

J’ai retrouvé Cécile dans la cuisine devant un bol de café fumant. Je me suis assis en face d’elle. J’ai posé la lettre sur la table. Je me suis servi du café et du lait. J’ai attendu que ça refroidisse. On est restés là, dans la pénombre, avec Franck entre nous. Franck dont on ne savait pas quoi dire, parce qu’il nous avait étouffés et anéantis dans sa fuite. Je la dévisageais. Pensait-elle à lui ? Peut-être pas. Que fait-on dans ces cas-là ? On doit exprimer ce qu’on ressent et ce qu’on pense. Je ne ressentais rien et ne pensais à rien. Je crois que Cécile non plus. J’ignore combien de temps nous sommes restés comme ça. Je n’ai pas regardé ma montre. On ne s’est rien dit. Je me suis levé. Cécile n’a pas bougé. Je suis parti.

 

OceanofPDF.com