Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 12
12
Je ne voulais pas quitter Paris. Pour rester avec Cécile. Franck l’avait abandonnée pour faire l’officier. Comme elle était seule, je lui ai proposé de venir dîner avec nous. Elle ne voulait pas rencontrer mon père. J’ai insisté. Elle refusait d’officialiser sa relation avec Franck. Elle préférait travailler sur sa thèse qu’elle voulait présenter l’année suivante. La solitude ne la dérangeait pas, au contraire. Elle aimait rester des journées entières sans mettre les pieds dehors. Je lui faisais ses courses, lui apportais du lait, du café en grains, du gruyère, du pain d’épice, des pommes et du chocolat Poulain. Je ne sais pas comment elle faisait pour en manger autant sans être écœurée. J’essayais de la sortir, lui proposais d’aller au cinéma. Il faisait froid dehors et elle ne voulait pas bouger de chez elle. Elle m’a donné un trousseau de clés. Je n’aimais pas m’en servir. J’évitais de débarquer trop tôt. Souvent, je sonnais à sa porte un long moment. Elle apparaissait ensommeillée, vêtue du pull écossais en laine blanche torsadée de Pierre qui lui arrivait à mi-cuisses et enveloppée dans une couverture.
– Quelle heure il est, p’tit frère ?
– Onze heures.
– Ce n’est pas possible !
Elle prenait une douche pendant que je lui préparais son petit déjeuner. Elle avalait des lampées de café au lait à longueur de journée. Chaque soir, elle me faisait une petite liste des produits dont elle avait besoin, me donnait l’argent pour et refusait que je lui rende la monnaie. Elle était frileuse. On faisait un feu de bois et on passait nos après-midi dans l’immense salon-salle à manger qui ouvrait sur le Palais de justice. De temps en temps, elle me donnait un livre et voulait, de toute urgence, savoir ce que j’en pensais. Quand je lui en parlais deux ou trois jours après, elle ne s’en souvenait plus ou elle n’avait pas le temps. Je restais affalé dans le fauteuil, à bouquiner. Dès qu’il y avait un rayon de soleil, Cécile ne tenait pas en place. On allait se balader. Elle cherchait l’occasion rare chez les bouquinistes, le livre inconnu. On arpentait les quais de Seine en discutant ou on faisait le tour du Luxembourg. Comme un aimant, le jardin l’attirait. On s’asseyait sous les platanes de la fontaine Médicis. C’était son coin. Le lieu où elle aimait se réfugier et travailler. On se cherchait un endroit à l’écart, le long du bassin, de préférence sur le côté droit pour attraper le soleil. Pour elle, c’était, et de loin, le plus beau monument de Paris. Elle pouvait rester longtemps à la scruter comme si elle y cherchait un secret caché. Pour moi, c’était une jolie fontaine. Elle a murmuré d’une voix rêveuse :
– Cette fontaine est un rêve impossible entre l’eau, la pierre et la lumière. Elle ne sert à rien qu’au plaisir des yeux. On peut passer à côté sans la voir. Dès qu’on l’aperçoit, on est captivé. C’est une déesse florentine qui jette ses sortilèges et te capture. Ses proportions sont idéales, sa perspective parfaite. Même si tu ne l’es pas, elle te rend romantique. Observe Acis et Galatée, les amants séparés, à jamais réunis. C’est le repère des amoureux et des poètes, gardien des confidences et témoin des serments éternels. Un jour, tu amèneras ici celle que tu aimes et tu lui réciteras un poème.
– Ça m’étonnerait.
– Ce serait dommage que tu ne viennes pas.
– Tu ne vas pas me dire que Franck t’a récité un poème ?
Elle m’a répondu avec une mine énigmatique.
– Il t’en a écrit un ? Non, je ne te crois pas. Pas Franck.
– N’oublie pas. Cette fontaine a un pouvoir. Elle nous rend meilleurs.
J’ai pris des photos de la fontaine. De près, de loin. Des détails. Des colonnes. Des sculptures. J’en ai fait une quantité considérable. Ça m’a coûté une fortune. Pour rien. Je n’arrivais pas à retrouver la perspective du bassin qui était écrasée sans que je comprenne pourquoi.
Pour sa thèse, elle lisait des montagnes de bouquins, prenait des notes. Il arrivait qu’on reste une journée, chacun dans son coin, sans se parler. Je passais beaucoup de temps à la regarder travailler, à scruter ses moindres gestes. Dès qu’elle bougeait, je plongeais le nez dans mon bouquin. J’imaginais ce qu’elle lisait, ce qu’elle pensait, ce qu’elle allait écrire. Elle était capable de rester un après-midi le nez collé sur ses polycopiés. Parfois elle levait la tête, absorbée, semblait me découvrir et me souriait.
– Si on se faisait un café au lait ?
Chaque jour, elle attendait le courrier avec impatience. J’avais une clé de sa boîte. C’est la première chose que je faisais en arrivant le matin. Y avait-il une lettre ? Pierre écrivait une fois par semaine. En un mois, Franck a envoyé une carte postale en noir et blanc, du Rhin à Mayence, avec au dos : « Je t’embrasse, Franck. »
– On ne peut pas dire qu’il se casse la nénette.
– Franck a horreur d’écrire.
Elle dissimulait son trouble derrière un sourire.
– Si on faisait un peu de maths aujourd’hui ?
– Tu crois ?
On plongeait dans Compléments d’algèbre et de géométrie de Lebossé et Hémery. On essayait de faire les exercices. Ce duo de tortionnaires avait une imagination illimitée. Cécile avait des critères de sélection personnels. Parmi la kyrielle d’exercices possibles, elle en a choisi un avec un cycliste.
– On se sentira un peu à la campagne.
– Je croyais que tu n’aimais pas la campagne.
– Ça sera plus sympa, non ? Les baignoires qui fuient, c’est déprimant, et les trains qui se croisent, ça ne sert à rien si tu ne bosses pas à la SNCF. Tu verras, c’est facile : « Un cycliste effectue un trajet comprenant 36 km de terrain plat, 24 de montées et 48 de descentes. Dans les montées, sa vitesse horaire diminue de 12 km/h ; en descente, elle augmente de 15 km/h. Sachant que la durée du trajet en terrain plat est le tiers de la durée totale du trajet et que la circonférence de la roue est de 83 cm : 1°) trouver la vitesse horaire du cycliste en terrain plat ; 2°) quelle est la durée totale du trajet, la vitesse moyenne réalisée et le nombre de tours de roues. »
On était un peu paniqués. On ne nous disait pas l’âge du cycliste, ni l’heure de son départ, ni s’il avait un dérailleur trois vitesses et s’il pédalait dans les descentes.
– Peut-être que si on prenait une carte Michelin, ce serait plus facile.
On a planché tous les deux, aligné les chiffres, réfléchi, soupesé le pour et le contre. On s’est mis d’accord sur la méthode. On était contents. Ce cycliste ne nous ferait aucune difficulté. On allait réussir notre pari et devenir des matheux. Cécile m’a laissé les multiplications et les divisions. Je suis doué en calcul. Je les ai alignées avec facilité.
– Il roule à… 4 645 km/h !
– Tu as dû oublier de diviser par cent. Il doit y avoir une règle de trois quelque part.
On a cherché. On n’a pas trouvé où. On a recommencé. On a trouvé le même résultat. Elle a tenu à refaire les calculs. Elle a trouvé 4 316 km/h. J’ai proposé à Cécile d’avancer la virgule. Elle a refusé. Je ne voyais pas l’intérêt de persister dans l’erreur. Il était probable que ce foutu cycliste pédalait à 46,45 km/h même dans les montées, ce qui démontrait des qualités athlétiques exceptionnelles et une certaine perversité mathématique.
– Personne ne le saura.
– Je le saurai !
– L’important, c’est le résultat.
– L’important, c’est de trouver le bon raisonnement !
– C’est pareil.
– C’est le contraire !
Je ne voyais pas la différence. Pour elle, il y en avait une et de taille. Cécile semblait soucieuse.
– C’est là où il y a cette barrière entre les hommes et les femmes, tu comprends, p’tit frère. On ne raisonne pas pareil.
Les procédés traditionnels ayant montré leurs limites, Cécile a décidé d’expérimenter sur moi une méthode pédagogique nouvelle qui allait révolutionner l’éducation et transformer les nuls de mon espèce en cadors matheux. Elle développait une théorie personnelle d’apprentissage des mathématiques basée non sur la réflexion et la progression mais sur la mémoire analytique et le travail inconscient. Il fallait laisser notre intelligence agir à notre insu. Si les mathématiques étaient logiques, il devait y avoir une porte d’entrée différente qui passerait par le subconscient. Il fallait trouver la bonne porte. Cécile se basait sur une étude américaine d’apprentissage des langues durant le sommeil. Un magnétophone répétait les phrases qui s’ancraient au fond de la mémoire. On devait pouvoir faire pareil avec les mathématiques. Je lui faisais réciter le bouquin qu’elle apprenait par cœur comme une récitation. Après plusieurs lectures, c’était mon tour. Et ainsi de suite. On finissait par assimiler les théorèmes de façon mécanique comme une table de calcul. Je dois reconnaître que ça a, en partie, fonctionné. L’abominable Lachaume, mon prof de maths, aurait été épaté de m’entendre raconter, décontracté :
– Le produit de la symétrie par rapport à un plan P et de la symétrie par rapport à un point O de ce plan est la symétrie par rapport à la droite D perpendiculaire en O au plan P.
On connaissait le manuel d’algèbre et de géométrie par cœur. On récitait les théorèmes avec des intonations convaincantes. Sur le fond, cette méthode, il faut l’avouer, n’a donné aucun résultat. Cécile affirmait que notre inconscient était bloqué, ce qui est fréquent, et que l’éducation pouvait se réduire aux fondamentaux de la plomberie qui consistent à déboucher des canalisations obstruées. Après quelques semaines de rabâchage, il a fallu se rendre à l’évidence, la méthode analytique était foireuse. Ce qui ne voulait pas dire qu’elle était mauvaise, elle aurait éventuellement pu réussir avec d’autres, mais que j’étais hermétique soit aux maths, soit aux méthodes dérivées de la psychanalyse pour apprendre les maths. Elle insistait, convaincue qu’il fallait laisser le temps à notre inconscient de s’approprier les théorèmes et que ça ressortirait tôt ou tard comme une résurgence ou un jaillissement lumineux. Il n’y a eu ni déclic ni connexion. Au bout de quinze jours, si je faisais illusion en récitant par cœur mon livre de maths, j’étais infoutu de faire un exercice. Pire et incompréhensible, la vitesse du cycliste était passée de 4 645 à 4 817 km/h ! On a recommencé. Il roulait à 4 817 km/h. On a longtemps cherché la porte d’entrée des mathématiques psychologiques. On ne l’a pas trouvée. Cécile, si convaincue par cette méthode, était dépitée. Je l’ai consolée comme j’ai pu. Je n’ai jamais été doué en consolation. La psychologie n’a rien à voir avec les mathématiques pas plus que la foi ne déplace les montagnes. D’après Cécile, je faisais un blocage d’ordre psychanalytique.
– Tu dois avoir un problème avec ton père, non ?
– On s’entend bien.
– Les mathématiques, c’est l’autorité. Quand on fait un blocage sur les maths, c’est qu’on a un problème avec le père et avec l’autorité.
Je suis resté pensif, essayant de me pénétrer de la profondeur de ce raisonnement. Plus j’y réfléchissais, moins c’était clair.
– À la maison, l’autorité, c’est plutôt ma mère.
– Tu veux dire qu’elle porte la culotte ?
– Mon père n’est pas quelqu’un d’autoritaire. C’est elle qui dirige. Lui, il s’en fout. Au contraire, pour lui, l’important dans la vie, c’est d’en profiter. Il raconte des blagues, il sourit et il vend ce qu’il veut. Si ce que tu dis est vrai, je ne devrais pas avoir de problèmes avec les maths.
– Tu as des problèmes avec ta mère ?
– Depuis quelque temps, ce n’est pas terrible.
– Elle représente l’autorité à la place de ton père. Elle s’est substituée à son image. C’est pour ça que tu es bloqué. Tu ferais mieux de choisir une filière littéraire. Qu’est-ce qui te plairait ?
– Peut-être photographe. Quand as-tu su ce que tu voulais faire ?
Elle n’a pas répondu. Elle est restée silencieuse. Elle plissait les yeux comme si elle cherchait au fond de sa mémoire.
– Je ne sais pas.
– C’est pas mal d’être prof.
– Soudain, ça m’angoisse. Tu te rends compte, p’tit frère, une vie entière face à des imbéciles de notre espèce ? Tu te casses les pieds pour eux et ils te détestent.
– C’est curieux, dimanche, mon père m’a posé la même question. Il veut que je fasse une école de commerce. Il dit que l’avenir c’est l’électroménager.
– Quelle horreur ! On ne peut pas aimer vendre des baignoires et des machines à laver.
– Il gagne beaucoup d’argent.
– C’est ça dont tu as envie ?… Ce n’est pas possible, Michel ! Pas toi !
Le lendemain, Cécile m’a annoncé qu’elle arrêtait ses études. Elle ne se voyait pas professeur de lettres à perpétuité.
– Peut-être des études de psychologie.
Je n’étais pas sûr que ce soit une bonne idée. Je n’ai rien dit.
– C’est grâce à toi, p’tit frère.
– Qu’est-ce que j’ai fait ?
– C’est parce qu’on s’est parlé. Tu es la seule personne avec qui je parle vraiment.
– Et avec Franck ?
Elle m’a regardé avec ce sourire triste qui me rendait chose, a haussé les épaules comme si rien n’avait d’importance. Puis son visage s’est métamorphosé. En une seconde, cette amertume avait disparu et elle était lumineuse.
– Cécile, je peux te prendre en photo ?
– Si tu veux. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis soulagée de ne plus me traîner cette thèse.
– Tu avais l’air d’y croire.
– Mon directeur de thèse est communiste et veut faire plaisir à Aragon qu’il croise de temps à autre. S’il avait été maréchaliste, il m’aurait proposé Claudel. J’aime la littérature, pas l’enseignement. Il faut avoir la vocation et je ne l’ai pas.
Elle reçut alors une carte de Franck, toujours le Rhin à Mayence, qui avec son style télégraphique annonçait son retour prochain. Il y avait aussi une longue lettre de Pierre. Elle a décollé le rabat de l’enveloppe sans le déchirer, a sorti les deux feuillets avec délicatesse. J’entendais la voix de Pierre en lisant sur ses lèvres :
Ma Cécile,
Ça fait deux semaines qu’on n’a pas vu ou entendu un
fellagha. Notre système de détection et d’interception est tellement au point qu’on arrête presque cent pour cent des tentatives d’infiltration. Ils passent par la côte ou par Tébessa plus au nord, mais chez nous et dans la région de Souk-Ahras, c’est calme. On a eu un blessé, un couillon qui est tombé d’un toit en essayant de brancher une antenne radio. Notre plus gros travail consiste à déminer les abords de la ligne Challe. On trouve deux-trois mines de temps en temps. On a beau étouffer, c’est-à-dire rester en planque pendant deux jours d’affilée, on n’arrive jamais à choper les fellaghas. De toute évidence, ils nous évitent comme la peste. Quand ils nous tirent dessus, c’est de si loin qu’on ne s’en rend pas compte. Nous, on ne s’en plaint pas. On préfère être ici que de s’occuper du maintien de l’ordre à Alger ou à Oran. Si le gouvernement nous autorisait à franchir la frontière, on les aurait déjà passés à la moulinette. Ils sont de l’autre côté, en face de nous, et ils savent qu’on n’a pas le droit d’aller les chercher. On a l’impression qu’on se planque derrière nos barbelés et nos miradors alors qu’on est coincés par une frontière, une simple ligne dans le désert, qui nous sépare de la Tunisie où ils retournent se planquer, bien tranquilles. Ces mecs sont des lâches, capables de torturer et d’égorger des fermiers ou des paysans sans défense. Dès qu’ils
nous voient, ils déguerpissent comme des lapins. On se disait qu’avec l’arrivée de De Gaulle, ça allait changer, qu’on allait leur rentrer dedans et les écraser comme des mouches une fois pour toutes, mais rien ne bouge. Plus personne ne comprend rien.
Tu auras une idée du degré de décrépitude dans lequel je suis
tombé quand tu sauras que je passe mes journées et une partie de mes nuits à jouer à la belote avec trois mecs que je prenais pour des débiles mentaux il y a six mois et qui, aujourd’hui, sont mes meilleurs amis. J’ai décidé de tester sur eux les principes fondamentaux du saint-justisme. Après tout, si on doit se battre pour les opprimés, autant leur demander leur opinion et ce qu’ils veulent. Ça nous évitera de commettre à nouveau certaines fâcheuses erreurs. J’ai la chance d’avoir avec moi un échantillon idéal de prolos de la France profonde : le fils d’un agriculteur de l’Ardèche, un outilleur qui bosse dans une usine de mécanique à Saint-Étienne et un chauffeur routier du Havre. Niveau d’études : bac moins six. Leur conversation tourne autour des filles, du foot et des bagnoles. Leur principale préoccupation, c’est la bouffe. La politique, ils s’en foutent. Raison de plus pour essayer de savoir ce qu’ils ont dans la tête.
Mon livre avance. Je viens de finir le troisième cahier.
Encore deux et ma théorie sera cohérente et inattaquable. Le rythme ralentit. Je dois résoudre des problèmes lourds de conséquence. Je ne mesurais pas l’étendue de la phrase de Saint-Just : « Il faudra tuer beaucoup d’opposants pour que triomphe cette cause. » J’espérais qu’on pourrait se limiter à quelques irréductibles, à des symboles de l’ordre ancien. Il ne faut pas se faire d’illusions sur la capacité de résistance de l’ennemi qui utilisera tous les moyens pour garder le pouvoir. Ce sera une vraie révolution ou rien du tout. Il y aura beaucoup de morts et je ne sais pas si on est prêt à verser autant de sang
aujourd’hui. Est-ce que ça en vaut la peine ? Certainement. Est-ce que le peuple sera avec nous ? J’en suis moins sûr. Asservi comme il l’est, il n’osera pas se révolter, de peur de perdre les misérables avantages concédés par la bourgeoisie. Pourquoi se battre pour des esclaves qui lèchent la main de leurs maîtres ? À dire vrai, je suis en panne sèche sur cette question. Jusqu’où doit-on aller pour faire le bonheur des hommes malgré eux ? Ce qui se passe en Chine est instructif et prometteur et nous servira de référence. Une révolution profonde est en cours dont on ne mesure pas les conséquences. Dès que je serai démobilisé, je partirai là-bas pour voir sur place comment ils font. Peut-être est-ce ma sensiblerie d’Occidental qui m’empêche de franchir le pas de la révolution. Il faudra peut-être une étape intermédiaire.
Rappelle à ce petit con de Michel ce que disait Albert
Einstein : « Ne t’inquiète pas si tu as des difficultés avec les maths, je peux t’assurer que les miennes sont bien plus importantes. » On a rouvert l’école fermée depuis plus d’un an et le commandant m’a demandé de faire la classe en binôme aux petits indigènes avec un lieutenant de Poitiers qui leur apprend le français et a décidé de monter Bérénice. Ces mômes sont avides d’apprendre et pigent à toute vitesse. On fait le programme d’un trimestre en un mois. On se retrouve à éduquer les enfants de nos ennemis. Est-ce logique ?
Ça me fait marrer de penser à Franck qui se les gèle en
Allemagne. La guerre sera finie avant qu’il arrive. Je lui ai écrit. Il ne m’a pas répondu. Je ne sais pas s’il a reçu ma lettre…
Cécile a arrêté de lire. Elle restait songeuse. J’ai pris la lettre. Je l’ai relue avec difficulté. Pierre écrivait comme un docteur.
– Il ne faut pas que tu t’inquiètes. Il est dans un coin tranquille.
– Il y a quelque chose qui cloche. Il doit y avoir une autre porte d’entrée. Il faut trouver la bonne clé. En attendant, demande à ton père de te payer des cours particuliers.
Cécile est allée préparer du café au lait. La cafetière chauffait. Elle a fait une liste des courses.
– Tu pourrais y aller.
– Tu ne veux plus me les faire ?
– Tu ne bouges plus de chez toi. Il y a au moins une semaine que tu n’as pas mis le nez dehors.
– Tu me les apportes ou non ces courses ?
Elle m’a tendu la liste avec deux billets de dix francs.
– La liste, ce n’est pas la peine. Je connais. Du café, du lait, du pain d’épice et des pommes. Tu vas tomber malade à la fin, à ne rien manger.
– Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi.
Elle m’a pris par les épaules et a serré. Elle avait une force inattendue pour sa stature.
– Écoute-moi, p’tit frère. Je n’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi, ni qu’on me protège. Ni toi, ni personne. Je suis assez grande pour me prendre en charge. Si tu veux qu’on reste amis, ne me dis plus jamais ce que je dois faire ! C’est compris ?
– Comme tu voudras. Mais tu es trop maigre.
Elle m’a envoyé promener dans le canapé, s’est jetée sur moi et s’est mise à me chatouiller. Cécile adorait me chatouiller. Parce que je suis très chatouilleux. Elle riait autant que moi. Plus j’essayais de me protéger, plus elle insistait. Je ne pouvais pas lui rendre la pareille. Elle n’est pas chatouilleuse. Entre deux hoquets et deux hurlements, j’ai réussi à me libérer en la soulevant à bout de bras. Je la tenais en suspension. J’étais en nage et hors d’haleine. Elle aussi. J’avais les bras qui tremblaient. J’ai tenu dix secondes. J’ai lâché prise. Elle est tombée sur moi. On riait encore, par réflexe, collés l’un à l’autre, épuisés et heureux. On a pris notre énième café au lait de la journée avec ses galettes bretonnes et son pain d’épice.
– Tu ne m’as pas dit ce que tu pensais de la théorie de Pierre, le saint-justisme ?
– Il a cent fois raison.
– Ce sera une dictature !
– Aujourd’hui, c’est quoi ? Une démocratie ?
– C’est impossible. On ne peut pas programmer une tuerie.
– Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie !
C’était un sujet dangereux. Il valait mieux changer de conversation. Je ne voulais pas me disputer avec elle.
– Faut que j’y aille. Ma mère rentre ce soir.
Le samedi, on a fait une séance de photos au Luxembourg. Je n’avais qu’une pellicule. Elle a posé devant la fontaine Médicis, les sculptures du parc et sous le kiosque à musique. Il faisait beau. Je prenais mon temps pour viser, trouver le bon angle, accrocher la lumière. Elle était agacée. Elle me disait de me dépêcher, qu’elle serait horrible et qu’elle les déchirerait. Elle s’est assise au bord du bassin. Je l’ai cadrée de près. À trente centimètres de son visage. Elle avait les cheveux en bataille. Il y a eu un rayon de soleil qui l’a éclairée sur le côté. À cet instant, elle a souri. Ses yeux souriaient. Elle se détachait sur le ciel et les arbres. Elle était apaisée et épanouie. J’ai attrapé son regard oblique. Ce sont les plus belles photos que j’aie faites d’elle. Je les lui ai montrées. Elle ne les a pas déchirées.
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