Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 23
23
Comme Igor était le seul à lui manifester un peu de sympathie et d’attention, l’homme attendait son arrivée avec impatience. Ses souvenirs remontaient à son réveil. Ce qui précédait avait disparu. Une main inconnue avait effacé le tableau de sa mémoire. Il ne restait rien, ou si peu. De minuscules morceaux d’un gigantesque puzzle, comme ces fresques fantomatiques sur le mur des églises où il ne subsiste que des ombres perdues et des lignes incertaines. Igor ne posait aucune question directe. Il essayait de susciter des images et des associations d’idées. Il avait acheté un jeu de cartes pour enfants de trois à cinq ans, lui montrait des dessins d’animaux et d’objets pour qu’il les nomme et que ça déclenche une réaction cérébrale. L’inconnu s’arrêtait, yeux plissés, cherchait au fond de sa tête, raidissait le cou, insistait à en trembler. Igor avait l’impression qu’il était près d’y arriver, qu’il suffisait d’un rien pour qu’il bascule des ténèbres vers la lumière, qu’une connexion se fasse, comme une source prête à jaillir. Le visage et les épaules s’affaissaient. Il retombait dans son vide. Malgré ses efforts, il ne faisait aucun progrès. Des bribes indistinctes et éparpillées surgissaient sans logique ni cohérence. Il n’y avait rien à faire qu’attendre et espérer. Trouver la clé qui ouvrirait la porte mystérieuse. C’était un Allemand ou un Autrichien et il ne se souvenait de rien. Le peu qu’il arrivait à exprimer, il le faisait avec cet accent racleux et rude de sinistre mémoire. Ils avaient envisagé d’autres nationalités, à chaque fois ils en arrivaient à cette conclusion. Dans ces années-là, il ne faisait pas bon être allemand en France. Trop de rancœurs, trop de ressentiments. Chaque semaine, un film stigmatisait la barbarie nazie et faisait connaître aux Français l’héroïsme de la Résistance, et eux qui avaient eu si peu de courage se persuadèrent vite qu’ils avaient tous et toujours été des héros. Raison de plus pour régler son compte à celui qu’ils avaient sous la main. Cet homme, qui avait dans les quarante-cinq ans et devait être né autour des années dix, ne pouvait qu’avoir servi dans l’armée allemande.
– On les a eus pendant quatre ans, on a réussi à s’en débarrasser, on ne veut plus les voir chez nous.
Les infirmières si adorables, les garçons de salle si dévoués, les médecins si chaleureux n’avaient, sans exception, qu’un leitmotiv : dehors et tout de suite. À l’unanimité. L’homme restait étranger à l’agitation qu’il suscitait, assis toute la journée dans un fauteuil, abandonné à lui-même. Quand Igor arrivait le soir, il devait le laver et le nourrir comme un enfant. Aucune infirmière ne voulait s’occuper de lui. Igor ne pouvait endiguer le flot de haine. Il essaya de les convaincre et il se heurta à un mur incontournable.
– Si ça se trouve, c’est un Suisse allemand.
– C’est un Boche ! s’emporta Mazerin. Vous le savez comme moi.
– Vous n’avez pas le droit d’expulser un malade !
– Physiquement, cet individu se porte comme un charme On ne sait pas soigner l’amnésie. Ça peut durer dix ans ou toujours. C’est un hôpital, pas un hospice. Je vous laisse vingt-quatre heures. Après, je le fous dehors. Je n’ai pas envie de me retrouver avec une grève sur les bras à cause de ce type.
Il partit en claquant la porte. L’inconnu souriait. Igor tenta de lui expliquer. Difficile de lui faire comprendre qu’ils le haïssaient pour ce qui s’était passé il y avait plus de dix ans, quand sa seule mémoire remontait à cinq jours.
– Par où commencer ? Comment t’expliquer la guerre ?
On frappa à la porte. Un Noir à la carrure athlétique entra et présenta une carte de police.
– Inspecteur Daniel Mahaut. Commissariat des Gobelins.
Le policier venait interroger le blessé sur son agression. Il avait demandé qu’on le prévienne avant qu’il quitte l’hôpital. Igor lui raconta la fureur collective et l’expulsion sans prévenance. L’inspecteur se pencha vers l’homme assis.
– Je suis de la police. C’est pour l’enquête. Est-ce que vous déposez plainte ?… Vous vous souvenez de votre agression, monsieur ?… Vous savez qui vous a fait ça ?
L’homme le fixait sans répondre, avec un sourire fragile.
– Une agression, vous dites ? Je ne me souviens pas.
– Ils ne changeront jamais ! grommela l’inspecteur. Si la mémoire lui revient, il peut passer au commissariat. On est derrière la mairie du XIIIe.
Un peu plus tard, Mazerin passa pour lui dire qu’il avait besoin du lit, qu’il le ferait mettre à la porte le lendemain matin. Il ne voulut pas accorder de délai et tourna les talons. L’homme ne disait rien. Il fixait Igor avec un visage confiant.
– Je gagne à peine de quoi me payer une petite chambre d’hôtel. Je ne pourrai pas m’occuper de toi. Si ça se trouve, tu es le dernier des fumiers mais ça n’a plus d’importance. Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te laisser tomber. Tu vas t’installer chez moi. On se débrouillera et si ça ne plaît pas au patron, on changera de crémerie.
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