Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 10
10
Tibor avait disparu depuis deux jours. Imré avait donné l’alerte. Igor avait prévenu Daniel Mahaut, qui avait lancé des recherches à la Préfecture, au service des personnes disparues, mais sans résultat. Imré était désespéré. D’après Jacky, Tibor était déprimé, il ne mangeait plus rien et buvait plus que d’habitude. Imré confirma qu’il ne dormait plus et avait des pensées morbides. L’idée qu’il se soit supprimé se répandit. On ne retrouvait pas son corps. L’inquiétant, c’était que Tibor n’avait rien emporté. Pas un des vêtements auxquels il tenait tant. Ni ses chaussures en crocodile, ni sa veste en daim, ni son costume en prince-de-galles de chez Christian Dior qui lui avait coûté les yeux de la tête. Son argent personnel, fruit de ses pourboires, était toujours dans la boîte à biscuits. Ce n’était donc pas un départ volontaire.
De ces constatations, Daniel Mahaut avait conclu qu’il s’agissait d’une disparition inquiétante. Il fit des recherches dans les hôpitaux et cliniques de la région parisienne, en vain. Tibor avait quitté son service à L’Acapulco vers quatre heures du matin. Personne n’avait rien relevé d’anormal ou d’inhabituel dans son attitude. Il n’était pas arrivé chez lui. Peut-être une mauvaise rencontre à Pigalle où les voyous pullulaient. Surtout la nuit. Dieu sait dans quel sombre trafic il avait pu se compromettre. Lognon s’y était mis. Avec les RG, ils avaient leurs sources. Il nous avait promis qu’il chercherait et avait fini par reconnaître que Tibor avait vraiment disparu. Quand on s’évanouissait sans laisser aucune trace, ce n’était pas bon signe. Mahaut et deux de ses collègues se lancèrent dans un travail titanesque de pointage des fiches d’hôtels et de meublés. Imré nous apprit que les Hongrois se suicidaient en se jetant dans les flots tumultueux du Danube qui n’était pas bleu mais boueux. Il craignait qu’il se soit noyé dans la Seine. Peut-être qu’à présent son corps dérivait en mer du Nord.
Les jours et les semaines passèrent et on a parlé de lui à l’imparfait. Personne ne s’en est rendu compte. Sauf Imré qui a quitté le Club en claquant la porte. On ne l’a pas revu pendant trois jours. Igor est allé chez lui pour s’excuser et le ramener au Balto parmi ses amis.
Le père Marcusot avait un vrai motif d’inquiétude. Tibor laissait derrière lui la plus grosse ardoise qu’un patron de bistrot auvergnat eût jamais consentie.
– Si ça se trouve, c’est pour ça qu’il a disparu, envisagea-t-il un soir.
– Albert, c’est une honte de penser une horreur pareille, répliqua Madeleine. Pauvre Tibor. Lui, si naïf, si gentil. Il a dû avoir un accident.
– Il a rencontré l’homme de sa vie et il n’a pas osé le dire à Imré ! suggéra Jacky. Tibor, je le connais, ce qui lui manque, ce n’est pas des rôles, c’est du pognon. Il s’en est trouvé un plein aux as et il est en train de roucouler au bord d’une piscine sur la Côte d’Azur. J’ai vu le regard des mecs, même s’il a pris vingt kilos, il est resté beau gosse. C’est une vedette, ça attire. C’est vrai quoi, ils sont comme nous, après tout.
Si Madeleine protesta par principe, personne ne trouva l’idée de Jacky saugrenue. On y avait tous pensé. Sauf Imré. Il restait seul sur une chaise, le journal posé sur le guéridon, songeur, et personne n’osait le déranger. Je venais m’asseoir à côté de lui et lui demandais de me parler de Tibor. Je l’avais peu connu. Je ne savais pas qui il était. Quand je l’avais salué, il m’avait observé comme si j’étais un Iroquois. Il ne faisait rien de la journée que manger les croissants destinés aux clients, lire le journal, fumer la pipe, rêvasser en buvant du thé au lait et s’atteler à des traductions que personne ne lui avait commandées. Toujours habillé avec soin et recherche. Il ne jouait plus aux échecs. Madeleine lui passait ses caprices et le nourrissait comme quatre, les bons repas étant le meilleur remède contre la mélancolie. Il lui récitait des poèmes en hongrois. Elle n’en comprenait pas un traître mot. Il avait traduit Rilke de l’allemand en hongrois et le lui retraduisait en français. Elle trouvait ça très beau. Elle le trouvait merveilleux, lui jurait qu’il n’avait aucun accent. Ça le renforçait dans sa conviction qu’il était victime d’une conjuration.
La nouvelle a éclaté de façon inattendue et aurait dû les rendre heureux. Quand on est persuadé que quelqu’un est mort et qu’on apprend qu’il est vivant, on devrait sauter de joie et manifester son soulagement, mais quand ils ont su que Tibor était vivant, les membres du Club ont été consternés. Même Imré aurait préféré qu’il se balade sans lui à Saint-Tropez. La raison de leur consternation s’étalait en première page de France-Soir, qui relatait son arrivée triomphale à Budapest. Tibor Balazs était retourné au pays ! C’était la première fois qu’un homme ayant fui un régime communiste effectuait le chemin en sens inverse. Et, loin de le tourmenter ou de lui faire un procès, la Hongrie l’accueillit comme le fils prodigue qui témoignait de la supériorité des démocraties populaires sur les impérialistes. C’était un geste spontané et volontaire qui avait surpris tout le monde, y compris les autorités hongroises qui s’évertuaient à empêcher leurs ressortissants de fuir et n’étaient pas habituées au mouvement inverse. Tibor s’était présenté à la frontière autrichienne. Quelques minutes plus tard, la réponse arrivait de Budapest : « Laissez-le entrer ! » Il fut interviewé par la radio d’État et déclara :
– Je reviens en Hongrie. La vie à l’Ouest est insupportable et odieuse. Je n’en pouvais plus de rester loin de mon pays et de ma mère. Je demande pardon au peuple hongrois.
Son retour était la preuve éclatante que l’Occident était ignoble, rien d’autre qu’un mirage et de la propagande, et que les émigrés allaient revenir au pays. Non seulement il ne fut pas mis en prison ou inquiété, mais Tibor fut fêté et célébré en héros national. Il retourna à Debrecen et retrouva Martha. Elle n’avait jamais perdu espoir. Elle savait qu’il allait revenir et ne l’abandonnerait pas. Il fut engagé comme professeur d’art dramatique au conservatoire de Budapest et, par la suite, apparut dans plusieurs films hongrois.
Tibor laissait une note impressionnante impayée. On parlait de mille cinq cents francs, certains disaient beaucoup plus. Toujours est-il que, peu de temps après sa réapparition, Albert investit dans une affichette sous cadre : « Le crédit est mort, les mauvais payeurs l’ont tué. » Imré décida qu’il payerait cette dette jusqu’au dernier centime. Albert refusa. Ce n’était pas lui qui avait consommé. Il connaissait sa situation difficile. Imré fut intraitable. S’il refusait, il ne remettrait plus les pieds au Balto. Albert accepta. Imré utilisa les huit cent soixante et onze francs que Tibor avait laissés dans la boîte à biscuits et mit plus d’un an pour s’acquitter du solde.
Malgré ses efforts, Imré n’arriva pas à l’oublier et le fit revenir, plus tard, sous une forme des plus inattendues. Ils mirent un point d’honneur à ne plus parler de lui, même si tous l’enviaient d’avoir eu le courage de faire ce dont ils rêvaient : retourner au pays.
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