Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 11
11
La fin de l’année était lugubre et Paris prisonnier d’un ciel gris et d’un froid polaire. Pour la première fois, on n’a pas fêté Noël en famille. Quelque chose s’était défait qui nous retenait ensemble. Franck qui préparait l’École des officiers de réserve avait été appelé pour une période d’un mois. Il crapahutait dans la neige au fond de l’Allemagne. Des rumeurs folles et contradictoires circulaient sur l’Algérie. Grand-père Philippe a décidé d’aller sur place pour se faire une opinion. On disait que les journaux étaient tous vendus et qu’on ne pouvait pas leur faire confiance, à l’exception de L’Aurore, et encore. Malgré les travaux au magasin, ma mère l’a accompagné, heureuse de retrouver son frère chéri et de profiter d’un peu de ciel bleu. Juliette était du voyage. Je n’ai pas voulu partir avec elles. J’ai prétexté du travail en retard au lycée.
– Comme tu voudras, a dit ma mère sans insister.
On est restés avec mon père comme deux célibataires. Je m’occupais de lui, faisais les courses et allais le chercher le soir avenue des Gobelins où il supervisait les travaux de l’énorme chantier qui allait bouleverser l’entreprise familiale. Je l’accompagnais dans un bougnat de la rue des Fossés-Saint-Jacques où il avait ses habitudes. Dans l’arrière-salle, il retrouvait ses potes pour un tarot. Au début, j’ai eu du mal à comprendre la règle du jeu. Ça s’est débloqué d’un seul coup. J’étais assis derrière lui et quand il hésitait sur la conduite à tenir, il m’interrogeait du regard pour savoir s’il devait tenter une prise ou une garde et s’il poussait le petit jusqu’au bout. Il n’avait que faire des réflexions désagréables de ses partenaires :
– Chez les Marini, on joue en famille.
Ensemble, on gagnait souvent. Après, on sortait. Il adorait la cuisine chinoise. On allait tous les soirs dans un petit restaurant de la rue Monsieur-le-Prince.
Pour la première fois, on a coupé à la messe de Noël à Saint-Étienne-du-Mont. La place du Panthéon était transformée en patinoire. On s’est fait une soirée télé en se goinfrant de bûche au grand marnier, de chocolats de chez Murat, de marrons glacés et en éclatant de rire en imaginant les gens du quartier qu’on connaissait qui allaient geler sur pied en sortant de la messe de minuit. Ce n’est pas très chrétien de dire du mal des bons chrétiens mais c’est agréable.
– À ta mère, il faudra lui dire qu’on y est allés. On est restés dans le fond de l’église tellement il y avait de fidèles.
– Pourquoi pas la vérité ?
– Ça évitera les discussions.
– On peut dire que j’étais malade et que tu m’as soigné. Il y a une épidémie de grippe.
Avant Noël, mon père s’était fait le plus beau des cadeaux. Une DS 19 Prestige. Il en parlait depuis un an. Ma mère n’en voulait pas et préférait une solide 403. Il a passé outre au veto maternel. Un soir, d’un air détaché, il a annoncé qu’il l’avait achetée.
– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.
Il avait fait des pieds et des mains pour accélérer la livraison et avait obtenu d’être livré avec trois mois d’avance. On est allés chercher la voiture à la concession du boulevard Arago. Au cérémonial qui entoura la remise des clés, on peut se demander si le mot « voiture » était approprié. Des prêtres célébrant les saints sacrements n’auraient pas montré plus d’ostentation. Il n’y en avait qu’une. D’un noir éclatant, brillante comme un miroir, féline, vivante. On a tourné autour pour essayer de réaliser qu’elle était à nous, sans oser y toucher. Le chef d’atelier a expliqué à mon père comment s’en servir. Papa lui a fait reprendre plusieurs fois et il répétait pour s’en pénétrer. Il y avait des boutons partout, une radio stéréo et des coussins moelleux comme des fauteuils. Les débuts ont été un peu laborieux. Mon père avait des difficultés avec le levier de vitesse sur le tableau de bord derrière le volant. Elle avançait par à-coups comme un cheval qui se cabre et refuse de se laisser monter. Il calait et s’énervait. Et puis, il a trouvé le truc et la DS est partie. C’est elle qui conduisait, accélérait, freinait, dépassait. Il n’y avait rien à faire qu’à la laisser vivre. On est partis sur les boulevards des Maréchaux. Les gens se retournaient pour la voir passer. On a pris la nationale à la porte d’Italie. La DS filait, libre comme un oiseau dans le ciel. Aucune voiture n’essayait de lui résister. Elle les avalait comme des moustiques. Mon père était l’homme le plus heureux du monde. Il s’est mis à se moquer de grand-père Philippe en prenant l’accent gouailleur de Gabin qu’il imitait à merveille. J’ai éclaté de rire et plus je riais, plus il en rajoutait. J’ai eu le privilège de son répertoire avec Pierre Fresnay, Michel Simon et Tino Rossi. J’en avais les larmes aux yeux. Il a branché la radio. On a eu droit à Brassens. On a repris en chœur : « Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics ont des p’tites gueules bien sympathiques. »
Le soir de Noël, mon père m’avait préparé une surprise. Il m’a emmené à l’Opéra de Paris. Comme il s’y était pris au dernier moment, il avait payé les places à prix d’or dans une agence. Il s’est mis sur son trente et un et, quand je suis arrivé avec mon costume gondolé, il m’a regardé, effaré.
– T’as rien d’autre à te mettre, on va à l’Opéra ?
– Je n’ai que ça.
– Je vais dire à ta mère de t’acheter des affaires. Allez, on va être en retard.
On s’est retrouvés au deuxième balcon, sur le côté. Malgré ses protestations, je lui ai laissé le fauteuil. J’ai hérité du strapontin. Il fallait se démancher le cou pour apercevoir le devant de la scène. L’Opéra était comble, les femmes en robe du soir et les hommes en smoking. Il était excité. Même le programme était exorbitant.
– Ton grand-père se serait damné pour voir Rigoletto.
Quand la lumière s’est éteinte, il y a eu quelques toux. L’orchestre a commencé. La musique était belle. Il ne se passait rien. On a attendu dans le noir avant que le rideau ne s’ouvre sur le palais ducal de Mantoue. Si je n’avais pas lu le programme je n’aurais rien compris. Ils chantaient en italien. Les spectateurs avaient l’air de comprendre ce qu’ils disaient. Mon père était aux anges et buvait les paroles. Je l’ai vu fredonner un air avec le duc. Dans la pénombre, je n’arrivais pas à lire le programme. Je me suis ennuyé à mourir. C’était interminable.
– Dis papa, c’est encore long ?
– Profites-en, mon fils, profites-en. Là, ça va être merveilleux.
Le problème, c’est que je ne savais pas de quoi je devais profiter. Je confondais les personnages qui restaient plantés comme des courges à écouter les vocalises puis enchaînaient avec conviction pendant des heures. Je gigotais sur mon siège, des fourmis dans les fesses. La voisine m’a lancé un « Chut ! » agressif. Mon père s’est penché et m’a dit à l’oreille :
– Ferme les yeux, Michel. Écoute. Laisse-toi aller dans la musique.
Il avait raison. C’était mieux les yeux fermés. Je me suis retrouvé dans la DS qui roulait et me suis réveillé sans comprendre comment j’avais atterri là.
– Tu as aimé ?
– Oh oui, beaucoup. Un peu long peut-être. Surtout la fin.
– Moi, ça aurait pu durer toute la nuit.
Pour le jour de l’an, on avait prévu d’aller à Lens chez grand-père Enzo. Deux jours avant, il a annulé. Grand-mère Jeanne était fatiguée et devait se reposer. Mon père était contrarié. Pas seulement parce que sa mère était malade. Il crevait d’envie de montrer la DS à son père et avait balisé le chemin qu’on prendrait. Il avait projeté une tournée de ses vieux amis de la région. Il était dépité de se retrouver en plan. Quand Baptiste a téléphoné, c’est moi qui ai décroché, persuadé que c’était ma mère. J’ai été surpris. Il n’appelait jamais. Mon père et lui ne s’entendaient pas. Pris au dépourvu, mon père a accepté son invitation sans réfléchir. L’un devait se sentir obligé de faire un geste et l’autre de l’accepter. Baptiste était le frère aîné de mon père. Ils avaient un an de différence. On avait l’impression qu’il était plus vieux. Quand on les voyait côte à côte, on ne pouvait imaginer qu’ils étaient frères tellement ils étaient différents. Mon père avait acheté des jouets pour ses neveux et une belle pipe de bruyère sculptée pour son frère. De son côté, mon oncle n’avait rien acheté. Il a reproché à mon père de vouloir le rabaisser. Il n’a pas voulu des cadeaux et a refusé que ses enfants les ouvrent.
– Fallait me prévenir avant. J’aurais acheté des cadeaux. Tu ne m’as rien dit.
Mon père a fait profil bas. Mes cousins mouraient d’envie d’ouvrir les paquets et attendaient l’autorisation paternelle.
– Baptiste, on ne va pas s’énerver un jour comme aujourd’hui.
– Paul, tu sais que je n’ai pas les moyens. Tu as voulu me vexer.
– C’était pour les enfants. Tu ne peux pas refuser mes cadeaux.
– Tu nous empoisonnes la vie avec tes cadeaux. On n’en a pas besoin. Qu’est-ce que tu essayes de prouver, que tu es riche ? OK, tu as gagné ! Je crois que tu as un gros problème avec le fric.
– Tu dis n’importe quoi !
– Tu as oublié d’où tu viens, Paul, c’est ça ton problème.
– Je vis avec mon temps. Je profite de la vie et j’essaye d’en faire profiter les miens. Je veux qu’on soit heureux. Où est le mal ?
– Tu es passé de l’autre côté ! Tu es un bourge !
Mon père est devenu rouge. Il a serré les poings. J’ai cru qu’il allait lui sauter dessus.
– Pour être un type bien, il faut gagner un salaire merdique, s’emmerder dans un boulot de con et…
Il n’a pas fini sa phrase. On s’est mis à renifler une drôle d’odeur. Pendant qu’ils discutaillaient, la dinde continuait à cuire. Une fumée noire nous a rappelés à la réalité. Mon père s’est précipité sur la fenêtre pour aérer. Baptiste s’est brûlé en sortant le plat du four. La volaille était cramée. Les marrons calcinés ressemblaient à des cochonnets de pétanque. La dinde était carbonisée sur cinq centimètres. En s’acharnant sur les côtés, Baptiste en a tiré de minces lamelles grises et immangeables.
– Si tu avais accepté ces cadeaux sans provoquer d’histoires à propos de tout, on aurait mangé en paix. Il y en a marre de votre morale à deux balles. Vous nous étouffez !
– Si tu étais resté comme nous, rien ne serait arrivé.
Mon père mastiquait un marron récalcitrant. Il l’a craché dans l’assiette.
– Je n’ai pas changé ! C’est le monde qui change. Tu n’es pas capable de comprendre ça avec ta petite cervelle de coco ? Allez, il y en a marre, on fout le camp !
Il s’est levé, a jeté sa serviette sur la table, a attrapé sa veste sur la chaise et il est parti sans se retourner. Baptiste s’est précipité et l’a retenu par le bras.
– Arrête, Paulo, je vais préparer des spaghettis.
– Ne m’appelle plus jamais Paulo ! T’entends ? Je m’appelle Paul ! C’est fini Paulo ! Tu m’as coupé l’appétit ! Les mômes, les cadeaux, si vous n’en voulez pas, jetez-les à la poubelle ! C’est la dernière fois que je mets les pieds chez toi.
Furieux, il a quitté l’appartement. Je lui ai emboîté le pas. Baptiste nous suivait dans l’escalier, les cousins derrière lui.
– Allez, Paul, ne déconne pas.
Mon père n’écoutait pas. On s’est retrouvés dans la rue. Il avançait d’un pas rapide. Je lui tirais la manche pour le retenir. Derrière nous, Baptiste faisait, en vain, amende honorable. Mon père cherchait ses clés et n’arrivait pas à ouvrir la portière.
– C’est quoi cette bagnole ?
– Ça me faisait plaisir de te la montrer et maintenant, je vais avoir honte.
– Tu sais combien de temps il faut que je travaille pour m’acheter une voiture pareille ? Au moins cinq ans.
– Moi, il m’a fallu trois mois. C’est la différence entre nous. Et si tu voyais le magasin que je suis en train de refaire, tu en crèverais de jalousie.
On est montés. Il a claqué la portière. Il a démarré, s’est arrêté à la hauteur de Baptiste, a ouvert la vitre et lui a lancé :
– Ça ne s’appelle pas une bagnole, c’est une DS. Si t’es pas capable de comprendre ça, tu resteras un con de prolo !
Il a démarré sur les chapeaux de roues. Mon père conduisait à toute vitesse. Il n’avait pas l’air content. On est allés déjeuner au chinois de la rue Monsieur-le-Prince. Pendant le repas, il n’a pas desserré les lèvres. À la fin, il m’a demandé :
– Michel, je n’ai pas tort ?
– Les cousins, ils les ont adorés, les cadeaux.
– Pauvres mômes. Baptiste a toujours été un rabat-joie. Je commence à comprendre bien des choses.
– Quoi donc ?
– De vieilles histoires. Il vaut mieux ne pas en parler.
– Dis-moi.
– Quand tu seras grand. Au fait, que veux-tu faire plus tard ? L’avenir, c’est la télévision et l’électroménager. Penses-y.
Un soir, Baptiste a téléphoné pour lui souhaiter son anniversaire. Quand Juliette a voulu le lui passer, mon père a parlé fort pour qu’il entende :
– Dis-lui que je ne suis pas là. C’est inutile qu’il rappelle !
Il ne l’a pas invité à l’inauguration du magasin. Ils ne se sont pas revus avant l’enterrement de ma grand-mère et, même ce jour-là, ils se sont évités.
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