Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 9
9
Imré pleurait et il n’y avait rien à faire. À vrai dire, il ne pleurait pas mais des larmes coulaient quand il parlait de Budapest.
– Ça ne sert plus à rien de te mettre dans cet état, disait Tibor en le prenant par l’épaule pour le réconforter.
J’essayais aussi de lui remonter le moral. Imré avait le regard écarquillé des gens qui font des cauchemars les yeux ouverts. Il revoyait le cinéma Corvin assiégé où les étudiants fabriquaient des cocktails Molotov à la chaîne, les mitrailleuses tirant sur les civils réfugiés sous les arcades, les piles de corps enchevêtrés. Il entendait le grognement des chenilles de chars qui faisaient whou-whou sur l’asphalte et les cris d’incompréhension de la foule désespérée.
– J’avais un copain au cinéma Corvin, il s’appelait Odon, il escaladait les chars comme un acrobate, lançait son cocktail enflammé contre la tourelle et sautait avant que le char ne s’enflamme. Il en a dégommé deux douzaines à lui seul. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. On a fui le cinéma quand ils ont commencé à tirer dessus.
Chaque homme, dans sa vie, commet une certaine quantité d’erreurs. Il cherche et trouve des bonnes ou des mauvaises raisons, souvent des excuses ou des prétextes. La pire de toutes les raisons est la découverte de sa profonde stupidité. Après les tragiques événements qui avaient ensanglanté la Hongrie, Tibor, Imré et la plupart des cent soixante mille compatriotes qui avaient fui le pays se posèrent les mêmes questions durant des décennies : les Hongrois étaient-ils des imbéciles ? Avaient-ils pris leurs désirs pour des réalités ? Étaient-ils crédules comme des enfants ? Auraient-ils pu éviter cette catastrophe qui avait tué vingt-cinq mille d’entre eux ? Comment avaient-ils pu sous-estimer à ce point leur adversaire ? À chaque fois, après d’interminables discussions, et avoir revisité les épisodes de la déroute, ils concluaient que c’était inévitable. Pour Imré, le doute n’était pas permis. L’incendie ne s’était pas allumé de façon spontanée. Personne n’avait compris comment ça s’était enflammé. Quelqu’un avait soufflé sur les braises. Au cours des mois précédents, Radio Free Europe, qui émettait en hongrois de l’Autriche et était captée dans presque tout le pays, n’avait cessé de pousser les Hongrois à la rébellion en jurant que l’Occident viendrait à leur secours. Le peuple devait manifester sa volonté de se soulever. Il pourrait compter sur le soutien des pays européens et des Américains dont les bases en Allemagne étaient à moins d’une heure d’avion de Budapest. Des millions de Hongrois avaient écouté cette radio et acquis la conviction que les armées occidentales allaient les aider à se libérer du joug soviétique et qu’ils devaient se révolter. Les jeunes et les étudiants profitèrent du flottement de la direction du parti communiste puis du retrait provisoire des troupes soviétiques, interprété comme la confirmation des thèses de Radio Free Europe. Au début, ils crevaient de trouille d’avoir osé se rebeller. À partir du 23 octobre, la peur avait disparu. Ils avaient l’impression de revivre la révolution de 1848. Il n’y avait aucun chef, ni personne pour diriger la révolution. Pendant une petite semaine, la Hongrie fut aux émeutiers et la liberté leur était acquise. Il n’y avait aucune organisation et une grande confusion régnait. Ils pouvaient abattre la statue de Staline sans se faire fusiller. Les Français et les Anglais empêtrés dans la crise de Suez n’avaient pas plus l’intention d’intervenir qu’Eisenhower qui ne songeait qu’à sa réélection. Radio Free Europe, financée par la CIA, se contrefichait des Hongrois.
– La plupart des peuples sur cette terre se sont fait avoir soit par les Russes, soit par les Américains, m’expliquait Imré en reniflant. Nous, on est les seuls à s’être fait baiser par les deux. N’écoute jamais les conneries qu’on peut dire à la radio.
Imré pleurait parce que le monde avait changé. Au Club, les consensus étaient rares. Ils aimaient pinailler et ergoter. Aujourd’hui, les événements de Budapest ne se reproduiraient plus. Sur ce point, il y avait unanimité. Les Hongrois étaient morts pour rien. Ceux qui ne disaient rien étaient embêtés de ne trouver aucun argument contraire. Les signes, positifs et objectifs, allaient dans le sens d’une démocratisation inexorable.
– C’est irréversible, expliquait Vladimir.
Le communisme noir, celui des procès truqués, des camps, du KGB et de Staline, était en train de s’évanouir comme la glace fond au soleil et le jour succède à la nuit ; ces deux allégories étant respectivement de Vladimir et de Pavel. Tomasz évoquait la chrysalide qui devient un papillon et Gregorios l’accouchement dans la douleur. Quelles que soient les images, elles aboutissaient à une seule conclusion. En cet été 61 resplendissant, le communisme changeait. Enfin ! Grâce au petit père Khrouchtchev, des écrivains et des poètes fusillés ou disparus dans les camps étaient réhabilités. Avec lui, on pouvait espérer. Dans les pays de l’Est, des journaux libres avec des journalistes indépendants fleurissaient. Ils n’étaient pas arrêtés et emprisonnés quand ils suggéraient d’en finir avec les plans autoritaires et absurdes, de revenir à un peu de libéralisme dans l’économie ou parlaient de démocratie, d’élections libres, de création de partis politiques, de syndicats défendant les intérêts des travailleurs et de supprimer les polices secrètes. Partout, ces journaux s’arrachaient. Des livres qui circulaient sous le manteau étaient imprimés de façon officielle. Khrouchtchev avait même autorisé Soljenitsyne, un ancien prisonnier, à publier un roman remarquable dont l’action se déroulait au goulag.
– C’est dans le sens de l’Histoire, confirmait Pavel.
Le 13 août 1961 au matin, le ciel s’écroula sur leurs têtes et ils se réveillèrent avec une gueule de bois qui allait les plomber plusieurs années. Dans la nuit, les autorités de la République démocratique allemande avaient fermé 69 des 88 points de passage entre les zones soviétique et occidentale, construisant dans la nuit un premier mur de barbelés et de briques qui fut étendu sur 155 kilomètres autour de Berlin et 112 autres entre les deux Allemagnes, murant les fenêtres et les portes des maisons situées sur la ligne d’un mur de 3,60 mètres de haut, s’enfonçant à 2,10 mètres de profondeur, lesté de 96 miradors, 302 tours de contrôle, 20 bunkers et 259 unités avec des chiens de garde. Ce qui les déroutait le plus, ce n’était pas la brutalité et l’ignominie de la méthode, ni ses justifications idéologiques, le procédé dictatorial, le mépris des humains, les vies brisées, non, ça ils connaissaient. Ce qui les bouleversait, c’était leur erreur d’analyse, leur aveuglement collectif, de ne pas avoir compris, d’avoir voulu garder la conviction que le système pouvait s’améliorer. Il n’y a rien de pire pour un marxiste que de ne pas comprendre le matérialisme historique. Il n’y avait plus aucun espoir de retour possible. Ce mur, c’était comme une nouvelle prison dans laquelle on les renfermait. Ils étaient semblables au détenu qui attend sa libération imminente et à qui on annonce une prolongation de peine à perpétuité.
– Pour nos familles, c’est fini, dit Vladimir, effondré.
– Cette fois, on est coupés pour toujours. On ne reverra plus le pays, murmura Igor.
– On est des cons. On ne changera jamais, renchérit Imré.
Comme d’habitude, que ce soit une bonne ou une mauvaise nouvelle, ils saluèrent cet événement avec des bouteilles de clairette-de-die.
– Tant qu’on peut boire, profitons-en pendant qu’on est vivants, enchaîna Leonid.
– Je lève mon verre, dit Werner qui ne faisait pourtant pas dans le lyrisme, à tous ces salauds qui nous rendent si sympathiques.
Imré fut soulagé de constater qu’il n’y avait pas que les Hongrois à s’être fait baiser.
Dans les semaines qui suivirent, on vit apparaître au Club plusieurs Allemands paumés. Les francophones s’installèrent à Paris. Les anglophones subirent une punition supplémentaire en émigrant à Londres. Nikita Khrouchtchev fut désigné comme membre d’honneur à vie du Club pour sa contribution permanente au développement de celui-ci.
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