Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 6
6
C’était un dimanche triste et maussade. Il tombait des cordes. Chacun était perdu dans ses pensées. Imré lisait à Jan et Gregorios l’article de Morvan Lebesque du Canard enchaîné. Ils n’auraient raté ses chroniques sous aucun prétexte. Igor et Leonid le trouvaient moraliste et préféraient les dessins du Hérisson. Tibor regardait tomber la pluie. Tomasz rêvait les yeux ouverts. Pavel n’en finissait pas de traduire et de modifier son livre sur la paix de Brest-Litovsk. Kessel lui avait arrangé un rendez-vous avec un éditeur qui lui avait demandé des coupures. Dans un coin, Vladimir faisait la comptabilité d’un commerçant. Werner et Piotr discutaient à voix basse comme des comploteurs. Leonid et Virgil jouaient aux échecs. Avec Igor assis près de moi, on suivait la partie en silence. M. Lognon, debout comme à son habitude, appréciait en hochant la tête. Leonid était le meilleur joueur du Club. Personne n’avait réussi à le battre. Obtenir une partie nulle contre lui était considéré comme un exploit. Seuls, Igor et Werner y étaient arrivés. À une époque, pas si lointaine, il avait été classé dans les quarante meilleurs joueurs d’URSS. À la trente-troisième place. Ce qui le mettait au-dessus d’un champion de France. Il avait remporté quatre années consécutives le tournoi des pilotes de l’Aeroflot, avait eu l’insigne honneur de faire deux parties contre Staline. On l’avait prévenu. Il l’avait laissé gagner après l’avoir mis en difficulté, ce qui lui avait valu une tape amicale sur l’épaule et de passer commandant de bord sur un Tupolev. J’inscrivais sur mon carnet leurs coups respectifs. Virgil Cancicov était un bon joueur mais ne pouvait rivaliser avec Leonid. Il se lançait dans des attaques forcenées qui laissaient Leonid de marbre. Virgil s’usait face à une défense hermétique et perdait ses pièces une à une. Leonid était d’une patience de chat et attendait de porter l’estocade. Virgil sentait s’approcher l’instant inexorable de la mise à mort et reculait. De façon inattendue, il sacrifia un fou. Leonid fronça les sourcils et réfléchit en se massant le menton. Il avança sa tour et Igor sourit. Je notai la position. M. Lognon fit une moue admirative.
Depuis quelques mois, il venait au Club sans en être membre. On ne l’avait pas vu entrer et personne ne l’avait remarqué. Il était là, mains croisées derrière le dos, le ventre en avant, une pipe éteinte à la bouche. Il ne dérangeait personne et avait une qualité appréciée par tous : il savait écouter. Il restait des heures durant face à Pavel, Tomasz, Imré, Vladimir ou n’importe qui, d’un air attentionné et affable, sans intervenir, ni poser de questions. Il écoutait avec intérêt. Il hochait la tête avec son allure bonhomme de retraité compatissant. De temps en temps, il bourrait ou rallumait sa pipe. On ne l’entendait dire que des « Ben, mon pauvre vieux » ou « C’est incroyable, ce qui vous est arrivé » ou des banalités de ce genre. M. Lognon n’était pas causant. On savait de lui les trois ou quatre détails qu’il avait laissés filtrer : il était retraité EDF, sa femme était gardienne d’immeuble, les journées étaient longues et ça le distrayait un peu de venir regarder les parties. Il commandait un demi sans faux col et passait l’après-midi à le siroter. Sans rien demander, il était devenu un membre de fait, même s’il ne jouait pas. Parfait kibitz, il ne gênait personne. Quand on lui proposait de participer, il répondait qu’il jouait trop mal et que sa passion, c’était la belote bridgée, jeu qui n’était pas pratiqué au Club. Quand on lui demandait comment il allait, il répondait toujours : « Ça va, merci et vous ? »
La seule fois où il y eut un malaise, c’est quand Werner lui demanda son prénom. Au Club, c’était la pratique.
– Si ça ne vous dérange pas, monsieur Werner, je préfère qu’on m’appelle par mon nom. Je n’aime pas mon prénom. À EDF, mes collègues m’appelaient Lognon. Mes amis aussi.
On a pas mal ri, quand il n’était pas là, à imaginer de quel prénom ridicule ses parents avaient pu l’affubler. Tomasz a cherché dans un calendrier des PTT. On en a trouvé que personne ne connaissait : Paterne, Guénolé, Fulbert ou Fiacre. C’était devenu un jeu entre Pavel, Tomasz et Tibor. Ils lançaient un prénom au hasard et guettaient s’il se retournait : « Eh, Léonce… Ignace… Landry », « Oh, Enguerran, heu… Parfait… Aymard », « Pst, Romaric, non Barnabé. » Ils n’ont pas trouvé. Lognon restait imperturbable. Ils ont essayé Adolphe, Benito et Rodrigue. D’après Leonid qui raisonnait en ingénieur, il pouvait se prénommer Anicet ou Casimir et faire comme s’il n’avait pas entendu, ou c’était un prénom absent du calendrier. On a fini par oublier Lognon, son prénom mystérieux et s’habituer à sa présence, sauf qu’on ne l’entendait pas venir, qu’on le découvrait un peu en retrait de la table en train de suivre le jeu et qu’il disparaissait comme par enchantement.
– Il y a des tas de gens dont on connaît le prénom et qui nous emmerdent, disait Werner qui appréciait sa discrétion. On a chacun nos petits secrets. Celui-là n’est pas méchant.
L’inspecteur Daniel Mahaut faisait de rares apparitions au Club, occupé par ses enquêtes qui l’absorbaient sans horaires précis, et comme il habitait en banlieue, dès qu’il avait un peu de temps, il rentrait chez lui pour profiter de sa famille. Il restait proche d’Igor et de Werner qu’il invitait le dimanche dans le pavillon de Corbeil qu’il avait retapé. Il attendait la mutation qui le renverrait dans sa Guadeloupe natale. Ses filles ne voulaient pas retourner au pays. De temps à autre, il apparaissait pour prendre un verre. Il y en avait toujours un qui avait un problème avec l’administration ou une contravention à faire sauter. Daniel rendait service sans rechigner et quand il secouait la tête, on savait que c’était impossible. On a été surpris de le voir en ce dimanche de pluie. Il avait passé la nuit en planque et venait d’être relevé. Igor lui a demandé ce qu’il voulait boire. Daniel s’est figé en apercevant la silhouette massive de Lognon qui lui tournait le dos et suivait une partie entre Pavel et Virgil.
– Oh, Désiré !
Lognon redressa la tête et se retourna, stupéfait qu’on l’appelle par son prénom.
– Mahaut !
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Ben et toi ?
– Tu t’es mis aux échecs ?
– Vous vous connaissez ? demanda Igor.
Daniel ne répondit pas. Il y eut un long silence. Il fixait Lognon et hésitait. Il ne savait pas ce qu’il avait dit ni ce qu’il faisait là.
– Vous vous connaissez ? répéta Werner.
Lognon avança vers Daniel et lui glissa quelques mots à l’oreille.
– Ce n’est pas vrai ! s’exclama Daniel. Je rêve. Vous êtes fous !
– Tu le connais ? insista Igor.
– Messieurs, poursuivit Daniel après un instant de réflexion, je vous présente l’inspecteur Désiré Lognon des Renseignements généraux.
– Fais pas le con ! lança Lognon.
– Il est chargé de vous surveiller. Je ne m’en étais pas rendu compte mais vous êtes une bande de terroristes qui menace la sécurité des pays de l’Est et les relations franco-russes.
Des divers sentiments qui agitèrent le groupe, l’incrédulité dominait. Seul, Leonid demanda à Lognon de sortir du Balto pour lui casser la gueule sur-le-champ. Cette solution présentait, de l’avis général, plus d’inconvénients que d’avantages. Frapper un représentant de l’autorité, fonctionnaire en service de surcroît, pouvait coûter cher. Leurs situations respectives ne leur permettaient pas ce genre de plaisir. Que faire de Lognon ? Devait-on l’expulser du Club ? Le mot « expulsion » résonnait à leurs oreilles de façon désagréable et leur rappelait de fâcheux souvenirs. On n’allait pas se mettre à agir comme eux ? Et puis, pouvait-on expulser un inspecteur de police ? Dans leurs pays, ça aurait été impossible, ils étaient chez eux partout. En France, on ne savait pas. La logique policière voulait que ce soit pareil.
– Qui a un casier judiciaire ? s’exclama Tomasz d’un air agressif.
– Pavel peut-être ? observa Vladimir, le sourire en coin. Le Département d’État lui refuse un visa pour l’Amérique. Si ça se trouve, c’est un repris de justice.
– C’est faux, je suis victime d’une chasse aux sorcières ! rugit Pavel avant de comprendre qu’il le faisait marcher.
Dans ce groupe habitué aux confessions collectives, Lognon fut sommé de s’expliquer. Non, il n’avait rien remarqué d’important, à part des secrets sur l’art de roquer au bon moment ou la meilleure façon de faire pat. Non, il ne parlait pas du déroulement des parties. En haut lieu, ça ne les intéressait pas. Oui, il faisait un rapport bimensuel à ses supérieurs. Ils étaient sans informations utiles. On le lui reprochait. Il ne pouvait pas inventer. Oui, c’était normal de surveiller des étrangers, des communistes et des réfugiés politiques. Non, ils n’étaient pas dangereux. Non, il ne leur avait pas dit qu’à son avis ça ne valait pas la peine de les surveiller : il n’avait pas envie d’être envoyé ailleurs, à infiltrer des ouvriers, des étudiants ou des fellaghas. Ici, c’était peinard. On demanda à Lognon s’il n’avait pas honte de ce qu’il faisait. Il réfléchit et hocha la tête. Non, il obéissait à un ordre légitime donné par une autorité légitime. Il n’avait ni manipulé, ni trompé, ni frappé personne. Il se contentait d’être là et d’ouvrir ses oreilles. On l’avait choisi car il inspirait confiance avec sa tête de voisin de palier qui savait s’intégrer comme un caméléon dans les groupes sans se faire remarquer. Les gens ne se méfiaient pas lorsqu’on ne posait aucune question. C’est la question qui fait le flic. Lui, il n’en posait pas. C’était sa technique. Mettre les gens en confiance et la fermer. Plus long mais efficace. En général, les gens ont besoin et envie de parler. Lorsqu’ils trouvent une oreille attentive, il n’y a plus besoin de poser de questions. Il faut de la patience. Il n’y a qu’à attendre. Il pouvait les diriger sans qu’ils s’en rendent compte avec des expressions du visage : l’étonnement, la surprise, l’effarement, l’intérêt, la compassion. Surtout la compassion. Oui, il continuerait tant qu’on le lui demanderait. Il valait mieux que ce soit lui qu’un autre. Il craignait des sanctions s’il révélait qu’il avait été démasqué et ça l’embêtait de mettre en cause un collègue. Ils le firent sortir de la salle. Le groupe délibéra avec Daniel Mahaut.
– A-t-on le droit de lui interdire de remettre les pieds au Balto ? demanda Werner.
– C’est incroyable qu’on n’ait rien vu, observa Vladimir. Qu’on ne se soit rendu compte de rien. On se ramollit. C’est de vivre en France. Là-bas, on se méfiait de tout le monde, on était sur nos gardes. Ici, on ne se méfie de personne. C’est comme ça qu’on se fait baiser.
– Et quand tu te méfiais, ça changeait quoi ? fit Pavel.
– Si on nous surveille, constata Leonid, c’est qu’on nous craint. On représente une menace, sinon, pourquoi on nous surveillerait ?
Triomphant, Imré fixa Tibor :
– Tu te souviens de ce que je t’avais dit !
– Tu ne vas pas nous faire croire que tu avais deviné que c’était un flic ! s’exclama Pavel.
– C’est vrai, Imré m’a dit : « C’est bizarre ce type, il a de grands pavillons », répondit Tibor.
On détailla les oreilles de Lognon. Soudain, elles nous parurent immenses, ouvertes, décollées et, désormais, menaçantes avec leurs lobes comme agrandis de façon artificielle. Nous n’en avions jamais vu d’aussi larges. On échangeait des regards dubitatifs comme si on s’en voulait de n’avoir rien remarqué ou de ne s’être doutés de rien.
– Ce flic ne doit plus remettre les pieds au Club ! lança Gregorios.
Avant que d’autres ne le rejoignent sur cette position, Daniel Mahaut intervint :
– Ce serait la dernière des erreurs à commettre !
– Il nous espionne, objecta Imré.
– Le principal, c’est de le savoir. Si vous connaissez à l’avance la tactique de votre adversaire, vous êtes certain de pouvoir le battre, non ?
Cet argument adressé à des joueurs d’échecs patentés les laissa sans réaction.
– Que proposes-tu ? dit Igor.
– Je connais le bonhomme. Il est malin comme un singe. On peut s’arranger avec lui. Demandez-lui de soumettre son rapport à Igor ou Werner.
Lognon hésita quelques instants avant de refuser :
– Pas question. Si je vous soumets un rapport, ça ne prouvera rien. Je pourrai en rédiger un derrière votre dos. S’il y avait un problème, je m’engage à vous prévenir avant. C’est à prendre ou à laisser.
Ils ont accepté. Lognon s’est approché de Daniel :
– C’est toi qui leur as donné cette idée à la con.
– Je leur ai conseillé d’être raisonnables. Tu devrais me remercier.
– J’en ai infiltré des groupes et des réseaux. C’est la première fois qu’on découvre mon identité. À cause de toi.
– Tu devrais prendre ta retraite, Désiré, tu vieillis.
Lognon s’adressa à Leonid et à Virgil :
– Si vous la finissiez, cette partie ? Allez-y. Je ne vous dérangerai pas. Faites comme si je n’étais pas là.
– Méfie-toi, Grandes Oreilles, dit Gregorios d’une voix lente, si un seul de nous a des ennuis un jour à cause de toi, je te retrouverai. Où que tu sois. D’abord, je te couperai les oreilles, et après, je préfère ne pas te dire ce que je ferai de toi.
– Vous n’avez pas le droit, je suis fonctionnaire.
– Mon pauvre ami, si tu savais ce que j’ai fait à des fonctionnaires pendant la guerre civile, tu partirais en courant. N’oublie pas que, chez les Grecs, la trahison se paye avec des yeux crevés.
– Je ne vous causerai aucun tort, je vous le promets.
Maintenant, quand il entrait, on le remarquait, le ton baissait ou les conversations s’arrêtaient. Ça leur rappelait des souvenirs du pays et de leurs clubs d’échecs. Un peu la même ambiance, en moins oppressant. Lognon n’a pas voulu qu’on l’appelle par son prénom qu’il détestait. Ce qui était compréhensible. On l’appelait Grandes Oreilles. Rien n’a changé ou presque. Au bout de quelques mois, on a constaté qu’il venait moins souvent. Il passait en fin de semaine, demandait, tristounet, des nouvelles de chacun. Personne ne lui répondait. Il s’inquiétait de ce qu’il allait mettre dans son rapport.
– Mets qu’on est tranquilles comme de bons citoyens et qu’on ne fait pas de politique, répondait Gregorios. Et souviens-toi que ce sont les Grecs qui ont inventé la vengeance !
On ne l’a plus aperçu que quatre ou cinq fois par an. Imprévisible et discret, on ne le voyait pas entrer ou sortir. Il était là, à suivre une partie, sans qu’on sache s’il venait pour le service ou le plaisir. Quand l’un des joueurs s’emportait, disait une connerie, pestait contre le gouvernement ou l’administration, ils regardaient s’il était là et ça les soulageait de ne pas le voir. Leonid ou Pavel menaçait le râleur :
– Attention, si tu continues avec ton mauvais esprit, je te dénonce à Grandes Oreilles !
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