Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 19 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 18

18

 

Pour la première fois de ma vie, j’ai séché le lycée. Jamais avant ça ne me serait venu à l’idée. Même quand les cours étaient à mourir d’ennui, je les supportais avec résignation. Mais il y avait une raison capitale. Pas question de laisser Cécile seule. J’ai quitté l’appartement comme si de rien n’était. Je suis allé à l’hôpital Cochin. On y entrait comme dans un moulin. Dans sa chambre, il n’y avait plus que trois malades. J’ai demandé à l’infirmière dans quel service elle avait été transférée. Elle m’a dévisagé sans comprendre et s’est précipitée dans la chambre. Elle a eu l’air éberluée devant le lit abandonné et l’armoire vide.

– Elle s’est barrée !

Elle a agrippé le téléphone et, affolée, a prévenu le poste de garde de la disparition de Cécile. Elle a donné un bref signalement. Personne ne l’avait vue. Un professeur arrivait avec un groupe d’étudiants qui le suivaient comme son ombre. La mine déconfite, elle lui a annoncé la mauvaise nouvelle. Un quart d’heure auparavant, elle était passée dans la chambre, elle dormait toujours et puis… Elle n’a pas fini sa phrase. Le professeur l’a traitée de tous les noms, avec une agressivité incroyable, l’insultant sans qu’elle réagisse. Il s’est retourné vers les étudiants et leur a lancé :

– Qu’est-ce que vous branlez, bande de cons, hein ? Vous attendez quoi pour vous bouger ?

Le professeur est entré dans une chambre en claquant la porte derrière lui, sans m’accorder le moindre regard. Les étudiants et l’infirmière se sont égaillés comme une volée de moineaux. Ils ont interrogé visiteurs et malades. Cécile s’était évaporée. J’ai quitté l’hôpital. Je l’ai cherchée dans les cafés en face. J’ai questionné les serveurs, personne ne l’avait aperçue. J’ai descendu la rue Saint-Jacques jusqu’à la Seine, scrutant l’intérieur des bistrots. Pas de Cécile. Avec un fol espoir, je m’attendais à la croiser. Je suis monté chez elle, quai des Grands-Augustins. L’appartement était dans le même état que la veille, après l’intervention des pompiers. Je m’y sentais mal à l’aise, un peu comme un cambrioleur débutant. Je l’ai attendue longtemps, à tourner en rond. Elle n’allait pas tarder. Dans une alcôve, il y avait une horloge franc-comtoise. « Elle sera là à dix heures. »

Quand le carillon a sonné, je me suis tourné vers l’entrée, persuadé qu’elle allait apparaître, comme par un coup de baguette magique. Il ne s’est rien passé. Par la fenêtre, je la guettais dans la foule. À dix heures et demie, la comtoise m’a surpris, le nez collé à la vitre. « Elle sera là à onze heures. Elle ne peut pas ne pas venir. »

Au onzième coup, mon espoir s’est envolé. Elle ne viendrait pas. J’avais été stupide d’y croire. J’ai quitté l’appartement en laissant mon trousseau de clés sous le paillasson. J’avais l’impression désagréable, poisseuse, qu’elle n’y reviendrait pas. Si elle faisait encore une bêtise, je ne le saurais pas. J’ai griffonné sur un morceau de papier que j’ai glissé dans l’interstice de la porte : « S’il arrive quoi que ce soit, prévenez-moi : Michel Marini », et j’ai noté mon numéro de téléphone. J’ai arpenté le quartier, les cafés et commerçants où elle avait l’habitude d’aller, la rue Saint-André-des-Arts et les environs de Saint-Sulpice. Personne ne l’avait aperçue. J’ai longé les grilles du Luxembourg, tête basse. Retour à la case départ. Direction Henri-IV. Pas de quoi se réjouir. Je cherchais un motif d’excuse à donner à Sherlock. Un incontestable, en béton armé, qui ressemblerait comme une goutte d’eau à un vrai et qu’aucun surveillant général, même un malin comme lui, n’aurait l’idée de mettre en doute ou de vérifier. À cet éternel jeu du chat et de la souris, j’étais une petite bête paniquée à l’imagination pitoyable. À chaque cause d’absence que j’imaginais, il ne faudrait qu’une seconde à ce vieux matou de Sherlock pour me dépecer. Je me préparais à me faire crucifier quand je suis arrivé devant l’entrée proche du théâtre de l’Odéon. J’étais à quelques mètres de la fontaine Médicis. Je risquais de rater la sonnerie de quatorze heures. J’ai poursuivi mon chemin. Je me suis immobilisé. « Si elle n’est pas là, je ne la reverrai jamais. »

J’ai fait demi-tour. Je n’étais plus à cinq minutes près. J’ai couru vers la fontaine. Je n’ai vu que des lecteurs et les habituels couples d’amoureux tranquilles. Pas de Cécile. Elle m’avait souvent parlé de cette fontaine et de sa perfection, essayant de me faire partager sa passion. Je l’écoutais avec patience et sans intérêt. Soudain, j’ai aperçu les deux taches, verte et blanche, comme un écrin, au cœur de la fontaine. Sans pouvoir dire comment ni pourquoi, je me suis fait happer à mon tour. Je ne pouvais détacher mon regard de Polyphème, si beau et si monstrueux, si disproportionné et si pitoyable quand il surprend Galatée et Acis et qu’il va tuer le berger. Crime obligatoire et inutile. En arrivant au bord du bassin, j’étais plein de compassion pour ce pauvre borgne, dédaigné et désespéré. J’ai aperçu Cécile, dans un coin isolé. Elle dormait dans un fauteuil, la tête renversée, les bras ballants. Elle était d’une extrême pâleur, les joues creuses, le teint cireux. Aucun souffle n’agitait sa poitrine. J’ai posé ma paume sur son front. J’ai senti sa chaleur. Je l’ai recouverte avec mon blouson. Je me suis assis à côté d’elle. Cécile a ouvert les yeux. Elle n’a pas été étonnée de me voir, a esquissé un timide sourire et m’a tendu la main. Je l’ai gardée, serrée dans la mienne.

– Tu en as mis du temps, a-t-elle murmuré.

– Je t’ai cherchée partout.

– J’ai eu peur que tu ne viennes pas.

– Je suis là.

– Je t’en prie, ne me laisse pas.

– Ne t’inquiète pas. Tu veux rentrer chez toi ?

Elle a fait non de la tête. On est restés au bord de la fontaine. Je ne savais pas si elle dormait ou si elle se reposait. Je fixais Galatée abandonnée sur Acis, seuls au monde et béats de bonheur. Cécile m’observait avec attention.

– Ils sont beaux, non ?

– Ils sont inconscients du danger qui les menace.

– Ils sont heureux de vivre. Ils s’aiment. Rien n’a d’importance. Pour eux, le danger n’existe pas. Ils resteront amoureux pour l’éternité. Est-ce que tu as de l’argent ?

– Un peu.

– Tu m’offres un crème ?

Elle s’est levée avec peine. Elle avançait à petits pas et s’appuyait sur moi. Au bout de vingt mètres, elle n’avait plus besoin de mon aide. On est allés prendre un café au lait au Petit-Suisse, le bistrot en face. On s’est mis en terrasse.

– J’ai faim.

– C’est bon signe.

Elle a avalé deux croissants en un rien de temps et a demandé un autre crème. Elle a voulu s’exprimer, s’est interrompue.

– … Je peux te faire confiance, Michel ?

– Bien sûr.

– Il ne m’est rien arrivé. Tu as compris ? Rien du tout. On n’en parlera plus jamais. On fera comme si ça n’avait pas eu lieu.

– … Si tu veux.

– Promis ?

– Promis.

– Et pas un mot à Franck.

Elle a remarqué mon silence gêné et mes lèvres pincées.

– Il ne s’est rien passé ! Pour personne. Franck ne doit pas le savoir.

– Je ne peux pas ne pas lui dire. Si un jour il l’apprend, il me tuera.

– Si tu ne lui dis pas, si je ne lui dis pas, il ne le saura jamais. De toute façon, ça n’a plus aucune importance, on n’est plus ensemble.

– Quoi !

– C’est fini entre nous.

– Depuis quand ?

– Je ne sais pas. On ne se voit plus. Il s’est… évanoui.

– À la maison aussi, il a disparu.

– Quand on est avec quelqu’un, on ne le laisse pas sans nouvelles pendant des semaines si on n’a pas une bonne raison. Je l’ai appelé cent fois. J’ai eu ton père, ta mère, toi et ta sœur. J’ai déposé je ne sais plus combien de fois le même message, il ne m’a pas recontactée. La seule fois où j’ai réussi à l’attraper au téléphone, ça a duré trente secondes. Il était sur le pas de la porte, pressé. Il devait me rappeler le soir. Trois semaines ont passé. En général, quand un homme agit comme ça avec une femme, quand il est… fuyant, c’est qu’il a rencontré une autre femme et qu’il n’ose pas le lui avouer.

– C’est impossible. Pas Franck.

– Tu me jures que tu ne sais rien ?

– Je te le jure.

– Tu vois une explication à sa disparition ?

– Il doit y en avoir une. Je sais qu’il t’aime.

– Il te l’a dit ?

– Il me l’a fait comprendre.

– C’était quand ?

– On était chez toi.

– Je suis certaine qu’il y a une autre femme dans sa vie.

Je n’étais pas un grand spécialiste des relations amoureuses. Ma seule expérience venait de mes lectures. Je ne voyais pas d’explication à ses absences permanentes. Depuis son retour d’Allemagne, il n’avait pas dormi plus de trois ou quatre nuits à la maison. Je me suis gardé de lui en parler.

– S’il a fait ça, c’est un vrai salaud.

Elle a haussé les épaules, a essayé de sourire. Ses joues ont rougi. Ses yeux aussi. Elle s’est mordu la lèvre, elle a reniflé et pris sa respiration puis elle a ravalé sa peine.

– Faut être conne pour se suicider pour un mec ! Maintenant, c’est fini. Faut s’endurcir.

– Je n’arrive pas à y croire. Ce n’est pas possible.

– C’est la vie qui est comme ça. Pourtant j’aurais juré que… Je vais rentrer.

Le serveur nous a apporté l’addition. Cécile n’avait pas un sou sur elle. Il me manquait deux francs soixante. Je ne savais plus où me mettre. Le serveur était sympa et n’était pas passé aux nouveaux francs.

– Deux cent soixante balles, ce n’est pas rien. Vous me les apporterez. Je vous fais confiance. C’est que je paye la caisse au patron.

– Je vous les amène demain, sans faute, ai-je promis.

– Excusez-moi, lui a-t-elle demandé, vous n’auriez pas une cigarette ?

Il lui a donné une Gitane. Il a gratté une allumette. Elle a tiré dessus avec un bonheur infini.

– Je ne sais pas si c’est très conseillé.

– Écoute, Michel, perds cette habitude de me dire ce que j’ai à faire.

Je l’ai raccompagnée chez elle. On n’avait pas envie de parler. Elle s’est arrêtée deux fois, fatiguée par cette marche.

– Peut-être que tu ferais mieux de retourner à l’hôpital ?

– Michel, je te le répète, je n’ai pas besoin d’une nounou.

J’ai tenu à passer devant elle dans les escaliers. J’ai saisi le petit mot que j’avais glissé dans la porte sans qu’elle me voie. J’ai récupéré mon trousseau de clés sous le paillasson. Elle est rentrée chez elle. Je restais sur le palier.

– Ne t’inquiète pas. Ça va aller.

– Tu veux que je te rende tes clés ?

– Non, garde-les. À moins que tu ne veuilles plus venir.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Elle m’a embrassé sur la joue.

– Merci, p’tit frère. Merci pour tout.

– Je passerai peut-être demain.

– Quand tu veux.

 

À nouveau, j’ai fait le tour des bistrots. Cette fois, à la recherche de Franck. Personne ne l’avait vu. Il y en a deux qui m’ont chambré :

– Si ça se trouve, ton frère est avec Cécile ?

– Cécile, si je la trouve, je ne le dis pas à ton frère.

Je ne prenais pas la peine de relever. Partout, je laissais le même message : « Si vous le voyez, dites-lui qu’il contacte son frère. C’est urgent. »

Je suis passé chez Richard, son meilleur ami, qui habitait derrière la mosquée. Ils faisaient partie de la même cellule et vendaient ensemble L’Humanité Dimanche au marché de la rue Mouffetard. Il a semblé désorienté de me voir. Il s’était fait couper les cheveux à ras.

– Tu as eu un problème ?

– Qu’est-ce que j’ai ?

– Tes cheveux ?

– Michel, je suis occupé, tu veux quoi ?

– J’espérais que Franck était chez toi.

– Il y a un moment que je ne l’ai pas vu. Il t’a dit qu’il dormait ici ?

– Ça lui est arrivé. Je pensais…

– Il doit être chez Cécile.

– Si tu le vois, demande-lui de me contacter. C’est important.

– Je n’y manquerai pas.

On est restés face à face deux secondes de trop. Richard, d’habitude si chaleureux et spontané, était sur ses gardes. Il s’efforçait à l’impassibilité. Il y avait une raideur désagréable dans son attitude. Les bons menteurs lèvent la tête. Ils ne craignent rien. Les mauvais détournent les yeux. Comme pour se protéger. Il faudra que je m’en souvienne.

– Cette coiffure ne te va pas. Tu étais mieux avant.

Par acquit de conscience, je suis passé chez deux autres copains de Franck. Ils ne savaient pas où il était et m’ont promis de lui transmettre le message quand ils le verraient.

Au cours du dîner, ma mère m’a demandé :

– Comment ça s’est passé au lycée aujourd’hui ?

– Comme d’habitude.

– Qu’avez-vous fait ?

– En anglais, on a continué Shakespeare et en français, on a commencé Les Plaideurs.

– Tu es prêt pour ta composition de maths ?

– J’ai beaucoup travaillé avec Nicolas.

– C’est dommage, a poursuivi mon père, on ne le voit plus. Tu devrais l’inviter un dimanche.

 

Pendant une partie de la nuit, j’ai échafaudé la liste des excuses potables que je pourrais sortir à Sherlock sans qu’il sursaute, se doute de quoi que ce soit et vérifie. Je ne passerais pas à travers les mailles de son filet. J’ai mal dormi. Le matin, j’étais résigné à aller à l’abattoir quand, dans la poche de mon blouson, j’ai trouvé le bulletin d’hospitalisation que l’infirmière m’avait demandé de remplir lors de l’admission de Cécile aux urgences. J’y ai vu un signe du destin. Une sorte de renvoi d’ascenseur. Ça pouvait réussir parce que c’était gros. J’hésitais à trafiquer ce document. Je n’avais pas de solution de rechange. J’ai pris un stylo à bille noir et je l’ai rempli à mon nom. Avec un minimum de détails. À la ligne « blessures », j’ai mis « petites contusions ». À « cause de l’accident », j’ai inscrit « renversé par un cycliste ». Je me suis appliqué à écrire en petits caractères illisibles comme un médecin. J’ai signé d’un gribouillis. J’avais le cœur battant quand je lui ai tendu ce mot d’excuse. Il l’a examiné sans émettre de doutes sur son authenticité et s’est enquis de ma santé.

– Aujourd’hui, il faut se méfier de tout : des voitures, des autobus et des cyclistes. C’est une bonne leçon.

Il a fallu que j’en rajoute :

– Et il ne s’est même pas arrêté !

– Quelle honte ! Dans quelle époque vivons-nous ?

– Ce n’est grave, vous savez. Comme a dit le médecin, il y a eu plus de peur que de mal.

Pour la compo de maths, grâce à Nicolas, ça s’est bien passé. Il n’était pas obligé de m’aider. Il m’a laissé copier. Comme avant. Avec ces histoires, je l’avais un peu négligé. Il n’était pas rancunier. Pour me faire pardonner, je lui ai proposé un baby. On est allés à Maubert. Je n’en avais pas touché un depuis trois mois. Le baby, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

 

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