Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 88 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 16

16

 

En quittant le Balto, je me suis dit que si c’était le jour des rencontres, je devais retrouver Cécile. J’aurais aimé qu’elle connaisse Camille. J’ai passé un coup de fil à la maison pour prévenir. Ma mère m’a demandé de ne pas rentrer trop tard. Je suis passé quai des Grands-Augustins. Cela faisait des mois que je n’y étais pas allé. J’avais renoncé. La concierge n’était pas là. Il n’y avait pas de courrier dans la boîte aux lettres. J’ai monté les trois étages sans allumer. J’ai sonné à la porte. Longtemps. Personne n’a répondu. J’étais persuadé que notre vie allait redémarrer là où elle s’était arrêtée, comme si de rien n’était. J’ai entendu un bruit. J’ai guetté. Personne n’a ouvert. J’avais la clef de son appartement sur mon trousseau. Si elle avait voulu, elle m’aurait demandé de la lui rendre. Elle me l’avait laissée. Je suis entré. L’appartement était dans le noir. Des bribes de lumière pénétraient par les volets ouverts. J’ai allumé les lampes et les lustres. Le même désordre, la poussière en plus. Dans la cuisine, le réfrigérateur était vide et débranché. La chambre de Cécile, celle de Pierre. Tout était immobile. Je suis revenu dans le salon. Rien n’avait bougé depuis ma précédente visite. Mon regard a été attiré par une caisse en carton sur la table. Dessus, une planche photographique était adossée contre une pile de livres de poche. Elle n’était pas là la dernière fois. Une de mes photographies de la fontaine Médicis trônait sur la caisse. Une des cinq achetées à Fotorama. Je suis resté pétrifié devant Acis et Galatée en gros plan. Il ne pouvait y avoir aucun doute. Par acquit de conscience, j’ai retourné la planche. Au dos, le cachet commercial de Fotorama. Le collectionneur mystérieux, c’était Cécile. Il n’y avait qu’elle pour acheter ces photographies. Pourquoi en avait-elle laissé une en évidence ? Pour témoigner de son passage et m’envoyer un signe amical ? Pour me dire, je ne t’oublie pas et j’ai aimé tes photos ou autre chose ? Elle savait que j’allais venir. Elle avait disposé la photo, en équilibre contre les livres, au-dessus de la caisse au centre de la table pour être certaine que je ne passerais pas à côté. Peut-être avait-elle caché un mot à mon intention ? J’ai feuilleté les livres, fouillé les tiroirs, remué les piles de documents, de journaux et de revues entassés. Je ne prenais aucune précaution. Je marquais ma venue comme un flic signe sa perquisition. Dans la poubelle, il y avait des cendres de papier brûlé et des bribes de cartes postales calcinées. Je l’ai renversée sur le tapis. Je n’ai rien pu en tirer. Dans la caisse en carton, les affaires de Pierre. Un paquet de lettres de ses amoureuses, plusieurs n’étaient pas ouvertes, son portefeuille avec un carnet d’adresses, dans la pochette, quelques billets et de la monnaie, dans un rabat avec une fermeture éclair : une feuille arrachée d’un bloc à spirale, pliée en huit, avec la recette du cocktail Molotov, et, en vrac, des photos, son livret militaire, ses cartes d’étudiant, des carnets remplis de notes et d’articles de presse découpés et collés à l’intérieur, ses cahiers d’Algérie, ses lettres et les réponses de Cécile, les six premiers chapitres de sa thèse sur Aragon, une dizaine de photographies d’elle que j’avais faites au Luxembourg liées par un élastique. Je la connaissais. Ce n’était pas un hasard. Il y avait une mise en scène. Je me suis assis. J’ai allumé une cigarette. J’essayais de décrypter le message qu’elle m’envoyait. Et puis, j’ai compris. Elle me laissait le tout, me l’abandonnait, me l’offrait. Un cadeau pour compenser son silence et sa disparition. Ou un échange. Me dire qu’avec ces photos de la fontaine, je l’avais rejointe, qu’elle gardait les autres comme une preuve de notre alliance. J’ai pris la caisse avec son contenu. J’ai laissé les livres sur la table et adossé contre eux la photo de la fontaine après l'avoir signée. Pour qu’elle sache que j’étais passé et qu’on se reverrait un jour. Quand elle l’aurait décidé.

 

Qui se souvenait de Pierre aujourd’hui ? Que restait-il de lui ? De son sourire immense, de ses idées tumultueuses, de sa volonté de changer le monde en tuant tous les salauds ? Ses conquêtes fragiles pensaient-elles encore à lui qui les repoussait pour qu’elles ne s’attachent pas ? Il reposait, oublié dans un cimetière de province. Je portais entre mes bras une caisse de quatre à cinq kilos, son œuvre, comme un tableau effacé à la va-vite. Soudain, j’ai entendu sa voix :

– Hé, p’tit con !

Aucun doute, c’était lui. Je me suis retourné. Je savais qu’il n’y aurait personne, seulement des passants anonymes et ma mémoire cabossée. J’ai posé la caisse sur le capot d’une voiture.

– T’es vraiment devenu un p’tit con ! C’est ça que je t’ai appris ? Continue comme ça et tu vas devenir une petite merde. Comme les autres. Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Regarde-toi dans une glace et tu auras envie de vomir. Tu n’as pas le droit. Pas toi. Ou alors, je n’aurai servi à rien.

Je n’avais pas besoin de l’interroger. Je savais. Il y a dans la langue française des mots dangereux. Par exemple : méprise qui veut dire erreur/fait de se tromper. Une méprise, c’est amusant. C’est un ressort de comédie. Sauf quand elle se transforme et devient le verbe mépriser. Pierre avait raison. Je ne pouvais plus mentir à Camille et lui faire croire que j’étais un poète et un artiste quand je n’étais qu’un imposteur. J’étais décidé à lui dire la vérité. Avec elle, je vivrais dans la clarté et pas dans le mensonge, ni la méprise, ni le mépris. J’ai téléphoné à Camille. Il était tard. Un homme avec un fort accent pied-noir m’a répondu.

– Bonjour monsieur, je voudrais parler à Camille. C’est important.

Il y a eu un grognement et un long silence. J’ai entendu dans le combiné :

– Camille, il y a quelqu’un qui veut te parler.

Dans le lointain, j’ai reconnu la voix de Camille qui demandait qui c’était.

– Je ne sais pas. Ce n’est pas des heures pour téléphoner, ma fille.

– Allô ?

– C’est moi. Je t’appelle parce que…

– Tu es fou ! Tu as vu l’heure ?

– Il faut qu’on se voie demain.

– Demain, c’est lundi. J’ai cours jusqu’à six heures. Je ne peux pas.

– C’est très important, Camille. Je t’attendrai…

Elle a raccroché. J’avais un poids en moins sur les épaules. Je suis rentré avec la caisse de Pierre. Je l’ai posée dans un coin de ma chambre. Dessus, j’ai écrit en gros caractères : « Ne pas ouvrir ».

 

J’attendais, assis près de la fontaine. Il était six heures et demie. Du lycée Fénelon au Luxembourg, il faut moins de dix minutes, sans se presser. Elle ne viendrait pas. Elle avait dû avoir un problème ou n’avait pas apprécié mon appel tardif et elle m’en voulait. On ne se reverrait peut-être plus jamais. J’avais le cœur qui palpitait, la gorge nouée, les épaules lourdes. Mon regard s’est posé sur Polyphème avec son bras levé et ce mouvement retenu qui casse la perspective. À cet instant, j’ai ressenti une impression inconnue. Une sorte de dédoublement. De légèreté inhabituelle. Comme s’il y avait une autre personne en moi. C’était imprévisible. Je n’aurais pas cru que ça m’arriverait un jour. J’ai attrapé une feuille de papier. J’ai pris ma respiration. J’ai eu un frisson et c’est sorti. D’un jet. Sans me poser la moindre question. J’ai écrit huit vers. À toute vitesse. Comme Sacha. Je n’ai pas eu le temps de relire. J’ai levé la tête, le stylo en suspension. Camille était devant moi.

– Je suis désolée. J’ai été retenue par le prof de philo.

Je lui ai tendu la feuille. Elle l’a prise et l’a lue.

 

– … Je veux que souverain dans un palais de marbre Fixant les lustres éteints et les bougies en flammes Ne contempler que moi et mon ombre agrandie Dans les tours prisonnières la passion enfouie Explose soudain et dispose de mon âme

Comme un oiseau enivré s’envole de son arbre Je te cherche, je te perds et s’enfuit ma peine

Je t’attends, éperdu, au pied de la fontaine.

 

– Michel, c’est très beau.

– Tu trouves ?

– J’adore. Et il n’est pas aussi triste que les autres.

Je me suis levé. Je l’ai prise dans mes bras. Elle a fermé les yeux. Je l’ai embrassée. Elle n’a pas protesté. Au contraire. Elle m’a serré fort contre elle. Nous sommes restés là, enlacés, envahis l’un par l’autre

 

– Pourquoi tu as appelé hier soir ?

J’ai hésité. Devais-je révéler la vérité ? De toute évidence, les femmes aiment les poètes. Je l’ai regardée dans les yeux et j’ai souri. Finalement, je ne lui ai rien dit et ne ferais aucun commentaire sur cette comète.

 

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