Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 35 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 8

8

 

J’étais dans une sale situation. Pas désespérée, non : foutue. Quand j’ai déplacé mon fou de g2 en c6 pour mettre la reine de Tomasz en échec, je croyais avoir trouvé un superbe coup mais je joue trop vite, sans réfléchir à toutes les possibilités. Igor a secoué la tête, navré. Il a vu mon erreur avant moi. Tomasz sentait la faille. À ma droite, Pavel suivait la partie d’un œil impassible, la tête posée sur ses poings. Tomasz avait la réputation d’être un bon joueur. Il jouait peu. Il préférait regarder et commenter même si les kibitz n’avaient pas le droit de parler. En réalité, il évitait de se mesurer aux meilleurs et ne jouait pas contre Leonid ou Igor. Tomasz hésitait. Il lui suffisait d’avancer sa tour en f4 pour me mettre mat le coup suivant. C’était gros comme une montagne. Il avança sa main vers sa reine, comme si elle était en danger, et resta le bras en suspension.

– Tu joues comme une patate, grommela Pavel.

– Ah oui, et toi tu es Botvinnik peut-être ? répondit Tomasz.

– Michel, c’est un débutant. Comment tu peux jouer aussi mal ?

Tomasz fixa l’échiquier. Son visage s’éclaira.

– Là, je ne suis pas d’accord, protestai-je. Si vous êtes deux contre moi, ce n’est plus du jeu.

Tomasz dirigeait sa main vers sa tour et allait la saisir quand la porte claqua. On sursauta. Vladimir entra, excité, fébrile, essoufflé au point de transgresser une des règles du Club. Il s’adressa à Igor en russe. Quelques mots criés qui firent bondir Igor et Pavel qui parlait le russe couramment.

– C’est Noureev. Il est passé à l’Ouest ! nous traduisit Igor.

– Lors de l’embarquement à l’aéroport du Bourget, continua Vladimir, frénétique, il a bousculé les deux agents du KGB qui l’accompagnaient. Il a sauté par-dessus la barrière et il a couru comme un fou, poursuivi par d’autres agents du KGB. Il a réussi à se réfugier dans un bureau de la douane française. Noureev est libre !

– Qui c’est ? demanda Tomasz.

– Tu ne connais pas Noureev ? dit Igor, surpris.

– Comment pourrait-il connaître le plus grand danseur du monde ? s’exclama Leonid. Qu’est-ce qu’ils y connaissent les Polonais à la danse ?

– Avec Leonid et Vladimir, on est allés le voir danser la semaine dernière dans La Bayadère à l’Opéra de Paris, dit Igor. On en avait les larmes aux yeux. Au troisième acte, il y a eu un frisson dans la foule. Il a enchaîné avec une grâce inouïe une série de cabrioles, de tours en l’air et de pas courus à une vitesse effarante. Personne n’avait jamais vu ça. Noureev n’est pas un danseur, c’est un oiseau. Un goéland. Il ne touche pas le sol. La pesanteur ne le concerne pas. Il vole. Il remplissait seul l’immense scène du Kirov. Il n’y a que lui, la lumière et la musique. Il virevolte dans l’atmosphère. Tu le suis du regard et il t’emporte dans ses tourbillons. Aujourd’hui, on va faire tomber les bouteilles. Jacky, apporte du champagne.

– Tu ne préfères pas du mousseux ? C’est pareil.

– Le meilleur, le Cristal !

– Du Roederer ? C’est cher.

– Donnes-en deux !

Le père Marcusot apporta le champagne avec des gobelets en plastique.

– Tu n’espères pas nous obliger à boire là-dedans ? s’emporta Leonid.

– Elles me reviennent une fortune vos petites fêtes.

– Ne t’occupe pas de ça. Aujourd’hui, c’est un grand jour.

– Pour moi, ce sera un 102, intervint Tomasz.

Cet après-midi-là, Albert Marcusot fit sa meilleure recette de l’année, vida son stock de champagne et de mousseux et renouvela la moitié de sa verrerie. La petite fête coûta les yeux de la tête à Igor, Leonid et Vladimir. La liberté de Noureev n’avait pas de prix. Igor demanda le silence pour porter un toast au Kirov, le meilleur corps de ballet du monde. Il leva son verre en le tenant haut comme un étendard et fut interrompu par Vladimir :

– J’accepte de porter un toast à Noureev qui est un danseur d’exception mais le meilleur ballet, c’est le Bolchoï !

– Tu plaisantes, j’espère, le Kirov est la référence absolue.

Vladimir prit à témoin l’assemblée qui, pour sa quasi-totalité, ne connaissait ni l’un ni l’autre.

– Dans le temps, peut-être, aujourd’hui le Bolchoï fait l’unanimité.

– Vous les Moscovites, vous crevez de jalousie. Le Mariinsky est si vaste qu’on pourrait y mettre deux fois l’Opéra de Paris.

– Je ne te parle pas de la taille du théâtre mais de la renommée du ballet.

– Diaghilev, Nijinski et Vaganova, vous en avez entendu parler à Moscou ?

– Ils ont pris leur retraite depuis trente ans.

– Les Ballets russes, qui les a inventés ?

– C’était avant guerre. Demande à qui tu veux, à des connaisseurs, ils te diront que le Bolchoï est le meilleur et de loin.

– Ah oui ? Et Noureev ? D’où il est ? De Moscou ? Non mon cher, il est de Leningrad ! Vers quinze ou seize ans, quand il a voulu rentrer au Bolchoï, vous n’en avez pas voulu. Vous vous rendez compte ? Le Bolchoï est passé à côté de Noureev ! Ils n’ont pas vu son talent. Le malheureux dormait dans la rue comme un miséreux. C’est le Kirov qui l’a accueilli et révélé. Quand son génie a éclaté dans Le Corsaire, le Bolchoï a essayé de le débaucher. C’est au Kirov qu’il a signé ! Cite-moi un seul danseur du Bolchoï qu’on puisse comparer à Noureev ? Même depuis vingt ou trente ans.

Vladimir a cherché et n’a rien trouvé à rétorquer. Leonid a renchéri :

– J’ai vu deux fois le Bolchoï et dix fois le Kirov. Igor est dans le vrai. Je ne dis pas ça parce que je suis de Leningrad. Rien ne peut dépasser le Kirov en beauté.

Vladimir a haussé les épaules.

– Avec vous, on ne peut pas discuter. Vous êtes de mèche.

– Tu me déçois, Volodia. Le Kirov est incomparable. C’est une évidence. Paie une bouteille pour te faire pardonner, conclut Leonid.

Tomasz est venu me chercher pour finir la partie d’échecs. J’ai fait celui qui n’avait pas le temps.

– On parle de choses importantes.

– J’allais gagner.

– Tu n’as pas vu que tu allais être mat ?

Il m’a dévisagé, incrédule, C’était le moment de porter l’estocade, comme j’avais vu Pavel ou Leonid le faire si souvent :

– Il n’y a rien à espérer de toi. Tu resteras toujours un petit joueur de banlieue.

Tomasz s’est assis devant l’échiquier et a passé le reste de l’après-midi à tourner le jeu dans tous les sens sans arriver, et pour cause, à comprendre d’où venait le danger.

 

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